Comme un palais
de paix immense




roman






Pour Farid Bessaïh, mon frère,
en souvenir de Zoubida Hagani




Notre amour seul fut vrai, tout le reste mensonge.
F. Ducis, Hamlet.


I


1

Ambre – où en étais-je ?    
En bas, dans sa charrette au milieu de la boue, la mendiante infirme soudain s’est tue. Sans doute reprend-elle souffle. Et la deviner ainsi, muette, mais prête à s’enfler pour de nouveaux hurlements est plus terrible encore que de l’entendre. Ce silence, combien de fois l’ai-je espéré, combien de fois l’espérerai-je encore, pour le trouver, sitôt que cesse le torrent des vociférations, inexorablement pesant : provisoire.
Ambre – un joli nom pourtant, en forme de cri, telle une mère qui se vide lorsqu’est venu l’instant d’expulser ce qu’il a bien fallu porter, malgré tout, pendant neuf mois. Un nom aux accents de déchirure. Frottement de chairs contre chairs, sans presque plus rien d’humain. « Brame », comme on aimerait plutôt l’écrire… – Ambre…
C’est ainsi, prétend-on, que s’appelle ma mendiante, cette petite chose étrange qui, depuis onze ans, avec l’obstination stupide d’une brute trépanée, vient hurler à l’aurore sous mes fenêtres. Il faut que je quitte la Pentapole pour qu’elle se permette de déroger à ses habitudes. Je le sais par les servantes, qui, dès mon retour, ne manquent pas de décrire les aubes tranquilles qu’elles ont vécues en mon absen­ce ; les éveils douillets où l’air, encore gorgé de rosée, repose au bord de chaque baie, suspendu dans un calme étonnant et comme rêvant encore à l’orée du Palais…
Mais, bien qu’elles me soient de toute évidence destinées, les imprécations d’Ambre, depuis onze ans, me demeurent incompréhensibles. Elles doivent emprunter les méandres de l’« autre langue », celle qui n’est encore parlée, si l’on en croit nos ministres, que par une fraction du peuple. Et l’insoutenable est bien là : ne rien saisir de cet anathème lancé quotidiennement sur moi.
Évidemment, j’ai souvent tenté de m’en faire traduire la teneur par mes suivantes. Aucune cependant n’a jamais été en mesure d’y parvenir. Certaines, visiblement, ne comprennent pas ou feignent de ne pas comprendre. Quant aux autres, elles rougissent, se détournent en pouffant de rire, ou me signifient par gestes qu’il n’existe, dans le parler des princes, nul mot pour de pareilles choses…
Une obscénité sans intérêt, mais ressassée depuis si longtemps, et avec une telle constance ? Il est impensable qu’il ne s’agisse que de cela.
Comment donc expliquer cet acharnement à venir irrévocablement buter contre moi ? Tout contre moi. Pourquoi cette plainte solitaire me saisit-elle ainsi au réveil ? Pourquoi surtout m’éclabousse-t-elle de la sorte ? Car une chose est sûre : bien que j’en ignore le sens, lorsqu’elle s’enfle et devient clameur, cette lamentation me souille. Et si parfois ma toilette s’éternise, c’est moins pour me débarrasser de l’odeur lourde d’Égisthe, de ses baisers par tout le corps, des pollutions ignobles dont il me couvre lors de chacune de ses visites nocturnes – c’est moins pour me débarrasser du souve­nir d’Égisthe que des mots d’Ambre, à même la peau…
Il serait tellement simple de la faire disparaître. Discrètement, afin de ne pas dévoiler quelque faiblesse. Surtout ne pas montrer que l’on craint cette voix… Un garde la suit au moment où, la nuit tombant, elle s’en retourne vers la ville basse. Un garde… Osman, le muet. Celui-là serait prêt à se faire châtrer une seconde fois pour moi. L’opération me coûterait tout au plus un baiser – un baiser à un eunuque !… ou peut-être cette bague, retrouvée par hasard l’autre jour – vague anneau aux armes de je ne sais quel aïeul du défunt Roi, mon époux. Lorsque j’ai voulu m’en défaire, Osman s’est précipité en poussant un grognement rauque, le seul son qu’il sache tirer de son gosier… Il se damnerait pour ce bijou ; moi, j’économiserais un baiser. Un beau meurtre : le Cri, étouffé par le Silence. Parce qu’il faudrait l’attaquer à la gorge pour qu’enfin on ne l’entende plus, la museler au détour d’une rue déserte, l’entraîner dans l’embrasure d’une porte, puis, doucement, avec une infinie tendresse, l’étrangler…
Se trouverait-il seulement quelqu’un pour accorder de l’importance à sa disparition ? Certainement pas parmi ceux de la ville basse qui pour la plupart l’évitent, comme s’ils avaient par avance décrété inutile toute forme d’action contre le Palais. Un jour, je me souviens, sa charrette s’était renversée et Ambre rampait dans la boue des fossés, traînant derrière elle ses jambes mortes. Pas un qui ne soit passé en feignant de ne rien voir et qui, comme pour soulager sa conscience, n’ait distraitement jeté une piécette dans la sébile abandonnée à quelque pas de la fange.
Il n’y a guère que la pègre pour lui témoigner occasionnellement de l’affection. La pègre, ou ce qu’il en reste : une poignée de renégats que notre police n’est pas encore parvenue à exterminer totalement et qui, depuis les Événements, a pris ses quartiers dans la Maison d’Été pour n’en sortir qu’à la tombée du jour. Mais ces chiens ne lui sont pas tous, loin s’en faut, également dévoués. Il leur suffirait de trouver quel­que intérêt à sa mort. On les verrait alors se convaincre mutuellement que le plus sage, en fin de compte, est de fermer les yeux.
Seul, vraisemblablement, Brügenegt la soutiendrait jusqu’au bout. Il rédigerait libelle sur libelle afin de dénoncer l’oppresseur, remettrait en marche sa vieille presse à bras dépoussiérée pour l’occasion et répandrait ses paperasses crasseuses parmi le peuple – ce peuple qui ne sait même pas lire ! En moins d’une semaine, sans qu’il faille seulement lever le petit doigt, une souple chape de silence retomberait sur le monde.
Pourtant, ce crime, je ne suis pas certaine de véritablement le désirer. Une fois de plus, je n’appellerai pas Osman. Et un jour viendra sans doute où, à l’abri des regards, je jetterai la bague qu’il convoite tant par une des fenêtres de ma chambre. Aux pieds de ma mendiante, tiens ! pour qu’elle continue à me haïr, à me saouler de ses cris. Pour que sa voix prenne plus d’assurance encore à m’inonder de son mépris, de sa haine.
Ce n’est pas que je m’y sois accoutumée et que, par là même, j’aie de façon ou d’autre besoin de ces rauquements au sortir du sommeil. On ne s’habitue pas à Ambre. Avec elle, rien ne saurait se réduire à une simple routine. Non ! la force qui me rend la mendiante si chère s’apparente plutôt à une impression sourde et diffuse, une sensation assez comparable à la peur. Obscurément, je suis convaincue qu’une destinée commune nous lie : Ambre ne se taira que lorsque je serai morte, ou peut-être mourrai-je sitôt que se seront définitivement éteintes ses imprécations. Sans révolution, sans attentat, sans même un bruit. Parce que le ressort secret, unique, qui lie nos deux êtres aura cédé.
La première fois, elle n’était encore qu’une enfant. Elle ne possédait pas la curieuse voiture qui, depuis maintenant près de sept ans, lui permet de jouir d’une autonomie quasi complète (ce véhicule qu’on désigne ici, pour faire vite, sous le nom de « charrette » : une espèce de guimbarde en bois, à mi-chemin entre le lit et le fauteuil roulant, commandée par deux manivelles ainsi que tout un système de poulies et d’amarres – ouvrage ingénieux dont on doit le principe à quelque artisan à la solde de la pègre et voué de ce fait à l’anonymat). Ambre eût-elle d’ailleurs disposé à l’époque de cet appareillage complexe qu’elle n’aurait sans doute pu le manœuvrer, sa constitution étant encore trop chétive. Aussi la voyait-on circuler alors dans un tout autre équipage : une simple cuve en planches, munie de roues, et qu’une tierce personne devait pousser ou tirer.
Quelqu’un – mais qui ? Brügenegt, peut-être – avait installé l’engin devant l’entrée principale du Palais. Il n’y a pas de meilleur endroit pour qui veut demander l’aumône. Non point tant à cause des rares allées et venues de notables ou de princes ayant affaire au château, que des incessantes stations du petit peuple, toujours à l’affût de nouvelles. Car sur le chemin de la place des Gages, où chacun espère parvenir à louer ses services, les manouvriers ont coutume de s’arrêter un moment à l’angle du pont qui, franchissant les fossés de défense, donne accès à la demeure royale. Et pour eux, si naïfs, une main qui se tend est inévitablement un signe du divin. Voilà pourquoi les indigents s’entassaient autrefois par dizaines autour des guérites où dorment les plantons. Toute une faune mutilée et puante qui a disparu depuis qu’Ambre a pris possession des lieux… Curieusement, en effet, la mendiante a pratiquement d’emblée fait le vide autour d’elle. Presque dès le début, oui, presque dès l’instant où nous avons échangé un premier regard…
… une aube de printemps, encore frémissante… éveillée par les oiseaux qui se chamaillent dans les arbres, je me suis levée tôt… mais il faut attendre que daigne se manifester la femme de chambre préposée à ma toilette matinale… je n’ai ni envie de lire, ni encore moins le cœur à tirer Ineimah du sommeil : après m’avoir bercée de ses chants une partie de la nuit, ma petite musicienne a eu tellement de mal à s’endormir… cela ne doit faire guère plus d’une heure qu’elle s’est enfin assoupie en serrant tendrement son luth…
… je me poste à l’encoignure d’une fenêtre et observe à la dérobée l’animation naissante de l’avenue qui longe le Palais… je ne tarde pas à remarquer une curieuse gamine – ou plutôt un torse d’adolescente émergeant de ce que je crois être tout d’abord une sorte de baquet de bois…
… buste presque semblable à celui des éphèbes antiques, tant c’est à peine si point, par-dessous les haillons de bure, la poi­trine juste formée et qu’on devine palpitante… traits irréguliers mais francs, sans cette mollesse lascive qui, dans le peuple, affa­dit le visage des femmes, jusque chez les plus jolies… et surtout cette vivacité fiévreuse qui tranche curieusement sur la morne placidité des badauds…
… bientôt lasse d’agiter sa sébile sous le nez des passants, elle se met à dodeliner du tronc en fredonnant une très ancienne complainte… j’ai dû, à l’âge tendre, l’apprendre de ma mère, mais je n’en ai gardé que la mélodie en mémoire… c’est en vain que j’essaie de m’en rappeler les paroles…
… sans y prendre garde, toute tendue vers ce souvenir rebelle, sans doute me suis-je montrée… un instant, nos regards se sont croisés, un instant, l’œil froid de la mendiante s’est posé sur moi, fouillant mon corps sous la soie vaporeuse des vêtements de nuit… une fraction de seconde avant que je ne trouve la force de m’enfuir…
Mais il est trop tard désormais. Le Cri vient de naître.
Ambre, d’où viens-tu donc ? d’où tires-tu la force terrible qui t’habite ?
On affirme que Brügenegt t’a ramenée avec lui d’un de ces voyages clandestins qui, régulièrement, le conduisent jusqu’aux royaumes interdits du Septentrion, perdus dans les brumes, au-delà de la mer. Tu étais âgée de deux ans déjà, lorsque tu parus pour la première fois dans les bras de son épouse, une femme réputée il est vrai pour ses pratiques inquiétantes, mais que nul cependant n’avait encore vue grosse… Puis un soir, où il s’était exceptionnellement attardé dans une taverne des faubourgs, celui qu’on prenait alors seulement pour ton père adoptif se vanta soudain de certaines prouesses. Il jura ainsi, entre deux verres, que tu étais le fruit de ses amours passagères avec une princesse du Nord.
Je serais assez portée à le croire, quand bien même il me semble difficile d’imaginer le Brügenegt de ce temps-là entre d’autres cuisses que celles des gueuses. Car, vois-tu, dans le pays où tu fus peut-être conçue, l’année, à ce qu’on dit, ne compte qu’un seul et long jour, qu’une seule et interminable nuit. Et je me plais à songer que tu procèdes tout entière de ce cycle démesuré…


2


Il doit en rester quarante-huit à gravir. Guère plus. Quarante-neuf ou cinquante peut-être. Difficile d’être à ce propos d’une exactitude absolue. Car il est rare de ne pas en oublier une ou deux, tant en règle générale l’attention ne se concentre réellement sur le décompte qu’à partir du sixième palier, lorsque la montée se fait soudain plus pénible…
(Comment est-il possible de parvenir à ne jamais perdre de poids, en dépit de cet exercice pratiquement quotidien ? Et pourtant : les faits témoignent d’eux-mêmes.)
… La galerie enfin, qui permet de souffler un peu avant de s’attaquer à une nouvelle volée de marches, aussi raide, celle-là, qu’une échelle de meunier…
(Si la Reine qui aime tant à railler ces graisses superflues avait seulement conscience du combat qu’il faut mener de la sorte, presque chaque jour, contre l’embonpoint ! Peut-être aurait-elle plus de commisération dans le regard. Peut-être même ne se sentirait-elle pas tenue de réprimer si ostensiblement cet agaçant sursaut de dégoût lorsqu’elle voit la porte de ses appartements forcée sous l’empire du désir – ou de ce qui, désormais, en tient lieu…)
Bah ! Pour être franc, ces ascensions matinales jusqu’au sommet de la tour ouest ne sont nullement dictées par les impératifs d’une simple promenade hygiénique. Un roi doit savoir. Et un régent plus encore. Car rien n’est plus difficile à sauvegarder que les prérogatives d’un interrègne. On est à la merci de ces aventuriers sans scrupule dans lesquels les cours se plaisent à reconnaître subitement des héritiers légitimes. Et quand bien même on réussit à écarter tout risque de cette nature, on n’en voit pas moins se dresser soudain les bambins morveux qui mûrissent en secret dans les coins les plus retirés des palais. Ah ! Les « Descendants » ! Ces surgeons d’une prétendue branche aînée, dont le plus innocent des rêves consiste à imaginer l’heure bénie où ils se hausseront sur la pointe des pieds et assommeront leur cher oncle d’un gentil coup de sceptre.
De façon assez curieuse d’ailleurs, – et précisément parce qu’aucune institution ne saurait rivaliser avec lui en matière de fragilité –, le pouvoir qu’exerce une autorité transitoire se découvre d’ordinaire une grande stabilité, voire une manière de pérennité totalement aberrante aux yeux du vulgaire. C’est qu’il lui a été nécessaire d’instaurer pour survivre de saines habitudes. Et de s’y tenir, même quand ne semblait couver nulle menace. S’entourer de précautions sans nom­bre. Monter autour de soi d’inexpugnables remparts de méfiance et de suspicion. Tenir dans une main l’histoire du monde, afin de mieux la dissimuler, de l’autre, à son entourage.
Autant de manœuvres qui, tout régent qu’on soit, vous imposent de grimper ces escaliers interminables à seule fin de consulter Lyctargoos. Venir modestement, presque en pénitent, quérir l’oracle. Et cela – faut-il l’ajouter ? –, avec une habileté consommée, en noyant quelques questions essentielles dans un océan de problèmes dénués d’intérêt… Car en s’efforçant de résoudre l’ensemble, le Premier Astrologue du royaume voit s’embrouiller devant lui l’écheveau du futur. S’il en a filé les moindres brins, il a laissé à son interlocuteur le soin de les nouer entre eux et demeure confondu devant le résultat, tout à coup incapable de simplement pressentir ce dont demain sera fait…
– Bonjour, Monseigneur ! La nuit vous fut-elle aussi agréable que je l’avais prédit ?
Une voix caverneuse à donner le frisson : l’homme est incroyablement grand et sec. Sans l’accoutrement qu’il s’estime tenu d’arborer compte tenu de sa position, on le prendrait volontiers pour Éblis en personne… Mais ce grand chapeau conique piqueté d’étoiles d’or, cette lourde robe damassée à filigrane d’argent – tout cela est trop ridicule pour ne pas prêter à sourire.
– Monsieur le Premier Astrologue, je crains qu’une fois encore vous n’ayez eu raison. D’abord, la tendre compagnie de la Reine – mais ce ne fut pas, je l’avoue, le meilleur morceau –, puis celle d’un jeune garçon de la ville basse, à la peau fine et soyeuse, dont un peu de crasse rehaussait çà et là la blancheur – j’avais exigé qu’on ne le lavât point. Ah !…
(Pas mal étudié, ce geste du pouce dessinant, du gras de la phalange, une ellipse imaginaire sur l’index et le majeur réunis, comme lorsqu’on doit juger de la qualité d’une farine ou de la finesse d’une semoule !)
– Ah, mon bon Lyctargoos, le fumet subtil qui s’élevait des aisselles du petit, et plus encore de ses reins moites, à peine ombrés de touffes rousses ! L’écurie et le lait caillé réunis – mélange suave qui me donnait de temps en temps l’impression de coucher avec une chèvre !…
– Mon Maître ne sera jamais sérieux !
– Si fait, très cher. J’ai beaucoup pensé cette nuit, figure-toi, en besognant le mignon. J’ai songé…
(Ici, marquer une pause, puis enchaîner rapidement, comme s’il s’agissait d’un exercice de diction :)
– L’été sera-t-il précoce ? Vite ! Réponds, âne bâté, l’ave­nir de nos jardins est un jeu !
Le dialogue va se poursuivre sur ce ton pendant une bonne heure. Parfois, l’astrologue se trouble. Malgré d’évi­dentes qualités de devin et, sans doute – bien que nul n’en sache rien –, l’un des services de renseignements privés les mieux organisés de toute la Pentapole, le bonhomme n’est pas certain de sa réponse ou encore hésite à la formuler. Le plus souvent toutefois, s’il s’accorde un moment de réflexion, ce n’est pas parce qu’il doute de ses observations ou encore des nouvelles qui lui sont parvenues, ce n’est pas non plus parce qu’il nourrit la moindre crainte à l’idée de dire la véri­té. Non, il vient seulement de saisir soudain l’importance que pourrait revêtir une certaine question et récapitule men­talement toutes celles qui lui ont été posées auparavant, comme pour découvrir la trame secrète de l’interrogatoire. Dieu qu’il convient d’être méfiant avec un gaillard de cette espèce ! Il ne suffit pas de se préparer minutieusement durant une partie de la nuit, de s’exercer devant son miroir à doser chaque geste, chaque inflexion, chaque clin d’œil. Il faut en­core savoir faire preuve d’un parfait esprit d’à-propos, happer le fruit mûr le moment venu, juste avant qu’il ne tombe.
– Nulle visite ne s’annonce ?
– … Non, Sire… Du moins… Rien d’important.
Il n’a pas voulu parler, mais l’on peut être sûr qu’il sait quelque chose. C’est sa manière de mettre son interlocuteur à l’épreuve, d’attendre qu’il aborde de lui-même un problè­me crucial. Cette fois encore, il va être bien difficile de ne pas lui donner l’alerte…
– Que voilà de tristes perspectives ! On s’ennuie vraiment à mourir dans cette forteresse lugubre !…
– Cela ne durera peut-être pas, mon Maître…
– Mais si, va ! Partout, autour de nous, le temps s’est en­dormi… Il ne se passera rien ! Tu en es d’ailleurs toi-même parfaitement convaincu…
(Ici, laisser l’écho conclure. Marcher jusqu’à l’angle nord de la pièce, en rejetant d’un air boudeur son manteau sur l’é­paule. S’arrêter devant l’astrolabe et en pincer distraitement le mécanisme. Puis laisser tomber, d’un ton assez bourru :)
– Les jours sont si longs à s’éteindre… Que me con­seilles-tu en matière de distraction ?
(Et là, savourer le visage décontenancé du bougre, qui, bien persuadé de vous tenir, voit une fois de plus la conversa­tion brusquement déraper – pire, s’enliser dans les ornières du quotidien.)
– L’eau des piscines est presque tiède, Sire. Vous pourriez prendre un bain. Puis goûter aux premières fraises : elles sont excellentes cette année. Notez-le, ce ne sera pas le cas du rai­sin… Et pour finir, Monsieur l’Intendant m’a signalé une nouvelle servante…
– Voudrais-tu me débaucher, fieffé coquin ? Je te laisse la fille.
– Votre Majesté ! Je ne suis pas sûr qu’elle ait seulement le tiers de mon âge…
– Les souillons n’ont pas d’âge, Lyctargoos. Tu as ma bé­nédiction. Mais dis-moi… Aurais-tu peur de crever d’aise sur le ventre d’une catin ?
– Par pitié, mon Maître, ne vous moquez pas. Qui peut prétendre ne rien redouter sur cette terre ? La mort, je me suis habitué à sa venue prochaine. Il est vrai cependant que je n’aimerais pas passer de cette façon…
– Ah ! De sa queue fourchue, un démon qui te pique les fesses ?
– Le Mal, Seigneur Égisthe, le Mal. Simplement.
– Ainsi donc, tu as décidé me surprendre ! Moi qui te croyais capable de décrire ta fin jusque dans la plus menue, jusque dans la plus inattendue de ses circonstances, je n’imaginais pas que tu en sois à redouter les effets éventuels d’incidents accessoires.
– Il est exact qu’à plusieurs reprises, je me suis projeté à l’instant du trépas. Mais mon agonie, je ne l’ai guère vécue que de l’intérieur, comme une nuit immense et paisible qui peu à peu s’empare de vous. Les détails annexes, eux, m’échap­pent encore. Sans doute devrais-je réussir, au prix de quel­ques efforts, à en apprendre plus. Je serais surpris néanmoins que cela vous intéresse réellement.
– Bah ! Tu as probablement raison. Laissons cela, et récapitulons… L’été sera tardif. Je dois éviter de me charger l’estomac durant les jours qui viennent. La nuit prochaine, la Reine sera en proie à la mélancolie (mieux vaut donc différer mon rendez-vous de ce soir). La vigne ne donnera rien cette année… – Finalement, je pense que je vais suivre tes con­seils : aller prendre un bain avec la nouvelle servante et me gaver de fraises.
(C’est maintenant qu’il convient de jouer son va-tout. Esquisser un mouvement de sortie assez ample pour faire naître la panique dans le camp adverse…)
– Ma… Majesté… Peut-être… Peut-être n’est-il pas inu­tile que vous sachiez autre chose… Quand je certifiais qu’aucune visite imminente ne s’annonçait, je ne songeais qu’au Palais…
(Le drôle ! Il craint de dissimuler plus longtemps. C’est donc que la nouvelle est largement confirmée, et qu’elle se répand à présent comme une traînée de poudre. Lyctargoos le sait : s’il persistait plus longtemps à se taire, son silence pourrait être interprété comme une véritable trahison.)
– Oui, Sire, personne ne franchira vos fossés de défense… Je veux dire : personne d’important, d’extraordi­naire… Toutefois, ce qui est vrai pour cette noble demeure ne l’est pas pour la ville entière.
– Tu le sais, ce qui se produit là-bas m’importe si peu ! À demain !…
– Mais… C’est de la Horst qu’il est question, Monsei­gneur ! Elle n’est plus très loin.
– … De quoi parles-tu donc ?
– Sire, ne me faites pas accroire que vous ignorez ce dont il s’agit quand le plus inculte de vos sujets n’aurait ici besoin d’aucune explication.
– Imagines-tu que je puisse prêter foi à des contes de nourrice ? Voici des mois qu’on évoque épisodiquement le fantôme de la Horst, et parfois même au sein du Grand Conseil. On tremble à ce seul nom, sans être seulement capable de dire ce qu’il recouvre. Et pendant ce temps, pas un rapport de police qui ait signalé la moindre présence étrangère, pas un royaume alentour qui nous ait informé d’un seul mouvement de troupes à ses frontières !
– Les hommes de la Horst connaissent le désert mieux que personne. Ils savent s’y fondre : il n’est pas de meilleure protection…
– Au point qu’on ne trouve guère que des couards de ton espèce pour nous avertir du danger ! Des paysans, des gens du peuple qui, sans pouvoir en dire plus, se contentent de beugler : « la Horst arrive, la Horst est là ! » Et puis, quand vient le moment de décrire un peu ce qu’on a vu, alors là ! Pfft !… le silence… ou toujours les mêmes âneries inspirées par le rabâchage des prêtres…
« Tiens !… Admettons ! Je ne crois pas à ces balivernes, mais admettons ! Les hommes de la Horst approchent. Soit ! Pourquoi nourrir toutefois une telle crainte à l’idée de leur arrivée parmi nous ? Qui, parmi ceux qui, de la sorte, préten­dent les avoir sentis traverser le pays… – qui a eu à se plain­dre de leur passage ? La garde, par ailleurs, n’est-elle pas prête à nous défendre ?
– S’il ne s’agissait que de cela. J’ai la plus entière con­fiance en nos soldats, Sire, et rien ne prouve effectivement que la Horst cherche la guerre… Cependant, quoi qu’elle veuille, quoi qu’elle fasse, elle n’en sera pas moins là. L’issue d’hypothétiques combats n’y changerait rien : seule importe sa présence :

« Elle viendra du Levant sur des chevaux d’orage
et saura terrasser l’Abeille bleue du Temps. »
Ainsi parle le Kulbal Al’Blöd…

– Plus de mille têtes, aussi chenues que la tienne, se sont penchées sur ce verset, Lyctargoos, afin de tenter d’en saisir le sens. Tout cela pour avancer autant d’interprétations différentes.
– Je le répète, ceux de la Horst atteindront la ville, et l’on verra si le Prophète s’est trompé…
– Ridicule ! Tu me fais rire avec tes « chevaux d’orage ». Je suppose que tu t’attends à voir surgir des rosses de feu, cornues, le sabot fourchu, pissant le soufre par les naseaux et montées par des squelettes ricaneurs. Bouh ! Protège-moi, j’ai peur !
– Ne riez pas, mon Prince ! N’invoquez pas un surnaturel de pacotille. Ceux qui viendront seront tout différents. En les apercevant la première fois, vous vous direz vraisembla­blement que des équipages de cette espèce, vous en avez déjà observé à plusieurs reprises. Il advient parfois que deux ou trois d’entre eux traversent vos domaines. Pourtant, ce qu’ils sont indépendamment les uns des autres ne compte pas. C’est l’ensemble qui est terrible, et surtout ce qu’il signifie.
– Daignerais-tu appeler les choses par leur nom ? Ou vas-tu toujours te réfugier derrière des charades, tel un devin de carnaval ?
– Nommer, c’est tuer ce qu’on nomme. Et vous plaisante­riez en répétant : « ce n’est donc que cela ? » Oui, c’est bien… cela. Mais c’est également autre chose. L’unique ma­nière de ne pas mentir est de parler comme le Kulbal Al’Blöd.
– Et moi je suis sûr qu’en réalité tu ne sais rien et que tu agis comme tous les charlatans de ton espèce. D’ailleurs, pourquoi se contenter de ne raisonner que sur une partie de la prophétie ? Serais-tu par hasard aussi loquace, fût-ce par énigmes, au sujet de « l’Abeille bleue du Temps » ?
– Les astres sont restés muets sur ce point, Monseigneur.
– Et bien, quand ils se seront confiés, fais-moi signe !
Lyctargoos est certainement déçu de n’avoir pas obtenu l’effet escompté, du moins en apparence. Si, comme à l’ordi­naire, il referme la porte de son antre en grimaçant un sou­rire obséquieux, ses traits dissimulent mal le dépit de n’avoir pas été pris au sérieux. Est-il pourtant loin de se douter que ses propos corroborent des bruits répandus au Palais depuis plusieurs jours ? Des bruits suffisamment précis, cette fois, pour qu’on y prête attention…
Désormais, il va falloir s’habituer à l’attente. À l’angoisse. Contempler, des heures durant, l’horizon trouble du désert en direction de l’Est. Sans se laisser distraire par les servantes qui passent sous les fenêtres. Sans même faire attention à la jeune mendiante qui hurle, là-bas, près des fossés, au milieu de la boue.
Désormais, il est clair qu’ils ne vont plus tarder…


3



La Horst est là ! et déjà Brügenegt se frotte les mains, me­surant sans doute à quel point cette troupe nouvelle promet de grossir bientôt les rangs clairsemés de ses partisans.
Mais pour moi, l’événement revêt une signification d’un  autre ordre. Quelque chose comme un espoir entièrement neuf.
Le soleil n’était pas encore levé. Je venais de quitter la ville basse et montais péniblement en direction du Palais pour rejoindre ma place habituelle, sous les fenêtres de la Reine. J’avais atteint ce no man’s land de pierrailles qui fait tampon entre l’univers des gueux et celui des princes. Absor­bée à manœuvrer la mécanique de poulies, de contrepoids et d’engrenages qui permet à ma charrette de se mouvoir, je n’ac­cordai qu’un coup d’œil furtif à l’horizon et à la route blan­che, fendant l’espace sous la nuit pâlissante…
Soudain, pareille à une étoile qui se meurt, une lueur scintilla au-dessus de la ligne houleuse des coteaux. Puis se fit un vacarme sourd où l’on pouvait reconnaître comme l’annonce d’un cataclysme : la Vie.
Alors, dans le lointain, tandis que s’élevait un nuage de poussière, le sol vira brusquement au noir : elle devait avoir franchi la passe d’Hebenn-Runn et dévalait à présent la colline au sein de laquelle, selon la légende, repose Jeïh, la grand-mère du Vent.
L’épais troupeau déployé, c’était une véritable marée de cuir et d’acier qui, tous chromes rutilants, fondait sur le monde. En flots sans cesse renouvelés, chaque roue avant venait mordre la croûte de sable qui enferme la roche dans une gangue râpeuse, presque vitrifiée par la chaleur. Et c’était pour broyer cette robe dure entre ses rayons, la pulvériser en lourds nuages de lumière, puis la recracher sous le pédalier sombre, telle une incessante pluie d’étoiles, tandis que dans l’air résonnaient des milliers de fanfares. Incroyable moment que celui-là ! Le désert tout entier vibrait, exultait sous la charge. Pas une pierre qui ne rutilât, plus rouge encore qu’à l’ordinaire. Pas un arbuste qui ne cédât sous le choc et qui, broyé au passage, ne fût projeté vers le ciel, comme fusant d’allégresse.
Contournant, dans une large boucle, la hauteur qu’en­cercle la ville basse, la Horst ralentit à l’approche des quar­tiers nord. Et le bruit devint alors formidable. Des enfants jusqu’aux vieillards, tous avaient été réveillés et s’étaient postés aux fenêtres. Une grande clameur ne tarda pas à s’éle­ver des maisons lépreuses, des bras s’agitèrent, des chiffons verts et rouges vinrent battre dans la brise légère : on pavoi­sait les façades.
Au sommet de la colline, sur les terrasses du Palais, se manifestait également une activité insolite à cette heure. Des silhouettes d’hommes, que l’éloignement rendait minus­cules, poussaient de lourds objets aux formes massives, énormes balanciers de bois compliqués de cordages. Sans doute ces machines de guerre dont Brügenegt n’a jamais pro­noncé le nom qu’à mi-voix, plein d’une admiration mêlée de crainte : les onagres !
Et, en haut du donjon, sur ce mât que j’avais toujours vu nu, tel un index grotesque menaçant les nuages, une ban­nière claqua soudain au vent : les armes de la Reine, trois gouttes de sang qu’on distinguait à peine, sur un fond blanc, immaculé.
Aussitôt ce fut le silence. Les moteurs s’étaient tus : la Horst ne pénétrerait pas dans la cité. Les hommes mirent pied à terre et, presque d’un seul et même geste, se débarras­sèrent de leurs casques. Ils évoluèrent un instant autour de leurs machines, puis s’absorbèrent bientôt dans d’incompréhensibles besognes.
La Reine devait s’être déjà levée. Il me fallait reprendre la route.
Je jetai un dernier regard vers le bas. Sur l’étroite ceinture qui borde la ville de prairies brûlées par le soleil s’étalaient à présent, çà et là, de curieux disques multicolores. Auprès de chacun d’eux s’affairait une douzaine d’hommes. Sans doute la Horst commençait-elle à établir son campement…
Je pesai sur le frein de la charrette et repris la direction du Palais.

        
        

À en croire le nombre d’allées et venues qu’il m’a été possible d’observer, nos princes ont dû vivre une journée passablement agitée. Ce furent tout d’abord, dans leurs lourdes toges à passements d’or, les premiers notables de Gurlowenn ; ceux-là franchirent la grande porte des Lionnes sans être le moins du monde inquiétés par la garde. Puis vint le tour des prêtres, déroulant, au milieu de tourbillons d’encens suffocants, une procession interminable dont les fanfares sacrées ponctuaient chaque pas d’un long battement de gong. Un peu plus tard, enfin, s’approchèrent les représentants d’Iblis Guerd…
Les maudits ! Jamais je n’en avais croisé auparavant. On dirait qu’ils prennent le plus grand soin à dissimuler leur visage et leurs membres mutilés sous la lévite sombre des pénitents. Curieux spectacle que ces morceaux de chair dont on n’arrive à voir s’ils sont doigts ou moignons, et qui s’accrochent aux manches ou à la cagoule, comme pour les faire descendre plus bas encore sur le corps ou sur le visage ! Que cette pudeur me paraît inconcevable, fondamentalement étrangère ! Comme elle me mit mal à l’aise sitôt qu’ils com­mencèrent à défiler ainsi sous mes yeux !
Ils formaient un sinistre cortège, à se dandiner en ca­dence, en faisant tinter les grelots attachés à leurs pieds entravés. Un instant, ils piétinèrent devant les portes, puis, sans broncher, retournèrent d’où ils étaient venus, sitôt que les gardes leur eurent interdit l’accès au château.
Enfin, les ministres se montrèrent. Mais aucun d’eux ne prit la peine de répondre aux questions des rares passants as­sez audacieux pour les accoster. Tous semblaient n’avoir d’autre désir que de se perdre le plus rapidement possible dans la foule qui, déjà, se massait à proximité du Palais.
Nouvelles entrées, nombreuses sorties : le manège dura jusqu’à ce que le soleil décline. Alors, les va-et-vient s’espa­cèrent, les badauds regagnèrent lentement leurs logis. Au cré­puscule, les avenues à l’entour de la demeure royale se vidè­rent entièrement. Tandis que je descendais vers les faubourgs, ne subsistaient déjà pour tout signe de vie que de maigres lumières dont les halos pâles se mirent à vaciller un à un aux fenêtres des habitations princières. Une buse apparut également, un peu plus tard. Elle plana longtemps, bas dans le ciel, les ailes curieusement tendues, comme dans un étirement de funambule.

        
        

Aux abords des quartiers périphériques, le sol a vu éclore une multitude de bulles en toile aux couleurs les plus variées : le campement de la Horst, installé durant la journée.
Les Anges – c’est ainsi que les nouveaux venus se dési­gnent eux-mêmes – s’efforcent pour l’instant d’éviter tout contact avec le peuple. Ils doivent en avoir reçu l’ordre, mais visiblement s’exécutent à contrecœur. Ils cachent mal, sous des allures d’apparente froideur, les élans d’une connivence qu’on dirait instinctive. Pour nous, cabaretiers, artisans, com­merçants, chacun de leurs gestes constitue une invite à poursuivre les travaux d’approche. Aussi nous pressons-nous, dès les moindres moments de loisir, contre la palanque basse de leur cantonnement, et là, avons-nous soin de ne laisser échap­per aucune occasion de leur témoigner de la sympathie. Déjà, sitôt qu’une plaisanterie fuse dans nos rangs, il n’est pas rare de voir l’un de ces étranges visiteurs pris par une irrépressible envie de sourire et contraint de nous tourner le dos ou au moins le visage pour n’en rien faire paraître. Sans doute cette complicité, qui s’exerce particulièrement à l’endroit des femmes, est-elle encore bien fugitive. Elle permet d’espérer néanmoins qu’un jour viendra où la Horst sera nôtre.
Telle n’est pas toutefois l’impression que donne leur chef, masse énorme de cuir clouté, de cheveux graisseux, suintants – noirs – sur les épaules, le regard comme retranché derrière d’épais verres fumés dont il semble vouloir ne jamais se départir. S’il rit souvent avec ses hommes – et c’est une explosion formidable qui secoue, dirait-on, tout le désert – il est aussi doué d’une faculté étonnante qui lui permet soudain de se glacer, dès que la gaieté se communique au reste de l’assistance. Sa voix devient alors cassante. Elle cesse subitement de faire chanter cette langue du peuple, aux inflexions tendres et caressantes, pour vomir le parler rauque et guttural qu’affectionnent les princes. Instantanément, la Horst se fige. L’hilarité qui, un instant, nous a gagnés semble brusquement déplacée. Et, à mesure que fusent les ordres hachés, n’admettant aucune réplique, nous nous sentons devenir la proie d’un sournois malaise.
O*** Atridès, maître des Anges, manifestement ne nous aime pas…


4

Sandra chérie,    
Ta petite troupe est enfin arrivée à destination. Voici quel­ques jours, nous avons atteint les portes de la cité. L’aube venait de poindre. Flanqué de la ville haute, le Palais se découpait dans le ciel, tel que tu me l’avais décrit : « une véritable forteresse aux murailles crénelées, chaque merlon comme l’envol d’une colombe de pierre… » Plus bas, les quartiers populaires où règne une misère hautaine – curieusement propre. Et derrière nous, perchées sur les collines avoisinantes, les quatre bastides sœurs : Tirünn Haget, entre les murs de laquelle s’enferment les prêtres ; Iblis Guerd, où s’entassent les lépreux ; Kewelgöz la Délabrée, avec en son cœur la Maison d’Été, ruine altière, censément débarrassée de toute présence humaine, accotée à ce Tük’baāl qui ressemble moins à un volcan qu’à une pustule informe et monstrueuse ; Gurlowenn, enfin, la Prospère, la Miraculée, monde du négoce et du trafic, Gurlowenn – la seule qui soit véritablement dangereuse.
Oui… Gurlowenn : il faudrait parvenir à rompre les étroites relations que le Pouvoir a su établir avec la gent boutiquière. Mais je doute que la chose soit facile. On a trop vite fait de les acheter, ces marchands roublards, pour ne pas deviner qu’ils trahiraient à la première occasion, appâtés par quelques onces d’or supplémentaires. Les décimer ? Les faire prisonniers ? Ceux qui en réchapperaient – car il y en aurait, c’est inévitable – ceux-là n’auraient de cesse que l’affront ne soit lavé. Ils se feraient un devoir d’acheminer jusqu’au château des vivres, des armes ou pire : des troupes fraîches recrutées et entretenues à grands frais. Il leur suffirait pour cela d’emprunter le réseau de passages secrets qui taraude le désert, et par lequel les cinq villes communiquent entre elles. Inutile pour nous de seulement songer à les en empêcher en postant des pelotons de gardes à chacun de ces carrefours souterrains. À supposer que nous arrivions à nous y reconnaître dans un tel dédale, nous n’en serions pas moins con­duits, en agissant de la sorte, à disperser imprudemment l’ensemble de nos forces… – Non ! nous devons prendre Gurlowenn à des rets différents de ceux que nouent la violence ou un profit immédiat. Que la totale soumission des marchands leur paraisse constituer un bon placement : voilà la solution… Reste à trouver le moyen d’y parvenir…
Comme je regrette, à présent, de n’avoir pas suffisamment ré­fléchi en termes de stratégie militaire, d’avoir consacré tous mes efforts à la préparation du voyage plutôt qu’à la mise au point des combats. La course à travers les sables me paraissait si difficile, si périlleuse. Je pensais qu’elle exigerait infiniment plus de ruse que tout ce qu’on pouvait imaginer. Je ne voyais dans la guerre qu’une simple affaire de brutes, un acte rudimentaire pour lequel il était inutile de consacrer d’autre énergie que celle de l’instinct. Je me demande même si, longtemps, je n’ai pas été persuadé que le Palais se rendrait dès que se montrerait la Horst, dès qu’elle sortirait triomphante de l’épreuve du désert.
Quoi qu’il en soit, il faut absolument renoncer à un siège qui risquerait de s’éterniser. Investir la ville haute, ainsi que nous l’avions envisagé à l’origine, ne nous avancerait guère plus, même s’il est presque sûr que nous ne rencontrerions alors qu’une résistance de principe. Sans compter que nous serions pris en tenaille entre le peuple et son souverain, position qui pourrait bien, à la longue, s’avérer très inconfortable. Car les gens de la ville basse ne m’inspirent nulle confiance. Ce me semble à présent une erreur d’avoir compté sur leur neutralité. Ils veulent tenir leur rôle, ce n’est que trop évident. Et s’ils se battent, ce sera pour se ranger aux côtés du plus faible : celui qu’ils prendront pour leur libérateur. Oui, si nous leur laissons le loisir d’entrer en scène, nous les verrons bientôt réclamer en guise de salaire tout un train de mesures émancipatrices.
C’est donc un assaut brutal, irrésistible, mais de la Horst et d’elle seule qu’il conviendra de donner au bon moment. Et dans cette perspective, Brügenegt, l’ancien écrivain public, me paraît constituer notre principal atout… Curieux bonhomme que ce vieillard ! Aussi sec et noueux qu’un arbre du désert, cassé en deux par les longues veilles au-dessus de ses parchemins. Et fuyant, de surcroît. Jamais là où l’on s’attendrait à le trouver. Il disparaît pendant des heures entières, sans que nul ne sache où il est pas­sé… Pourtant… Si nous sommes le bras, il est, lui, l’esprit mê­me de la Pentapole. Le seul à n’ignorer aucune des portes déro­bées qui, depuis les galeries en sous-sol, donnent accès au Palais. Il prétend qu’on en compte cent quarante-quatre. Le moment venu, il s’en trouvera fatalement certaines que l’ennemi aura oublié de surveiller. Même s’il n’en reste que deux ou trois, ce sera pour Brügenegt un jeu d’enfant de les repérer puis de nous guider jusqu’à elles. Avec un tel allié, nous pourrions en quelques minutes envahir la citadelle…
Nous n’avons pas le choix et devons tout faire pour nous mé­nager son concours. Mais il faut, dans ce but, flatter ses manies, acquiescer au moindre de ses couplets populistes. En un mot : ga­gner sa confiance par des manœuvres de séduction qui exigeront, j’en suis convaincu, beaucoup de temps. Et sans qu’il soit pour autant acquis qu’il n’y ait aucun danger à recourir de la sorte à ses services. Je serais surpris en effet de le voir accepter de gaieté de cœur que nous reprenions, pour toi, possession du trône. Ce vieil imbécile ne rêve que de démocratie. À l’écouter, ma première tâche devrait consister, une fois les usurpateurs renversés, à raser le Palais et à proclamer la République !
Je redoute l’instant où il comprendra que mon unique inten­tion est de servir tes intérêts. Non que ses partisans représentent une menace quelconque : ce ne sont guère que des brutes avinées, qui croupissent depuis trop longtemps dans des caves pour trou­ver le courage de s’opposer à quoi que ce soit. Brügenegt ne sau­rait nous atteindre par ce biais. Mais il doit lui rester d’autres tours dans son sac. Des allusions, surprises au hasard de conver­sations entre ses hommes, laissent à penser qu’il resserre quelque part une quantité de poudre qui, placée à bon escient, suffirait à faire sauter le Palais. Jusqu’à présent, le bonhomme s’est refusé à seulement examiner une telle éventualité, car la ville basse, construite à flanc de colline au-dessous du château, souffrirait inévitablement de l’explosion. Et Brügenegt désire que le peuple n’ait à déplorer la moindre mort. Toutefois, s’il se sentait acculé, je ne suis pas certain qu’il hésiterait longtemps.
D’ailleurs, même dans le cas où il n’oserait en venir à de pareilles extrémités, il pourrait toujours jouer sur d’autres cordes. Prévenu suffisamment tôt, il aurait tout loisir de retourner la Horst contre nous. Voilà bien peut-être ce que je redoute le plus. Car, vois-tu, nos garçons m’inquiètent : ils fraient un peu trop à mon goût avec le peuple des faubourgs. Bien que nous ne soyons guère dans la place que depuis quatre jours, des sympathies se sont nouées. En laissant les choses aller à ce train, il est à crain­dre qu’en cas de besoin, les hommes se montrent peu enclins à témoigner d’une réelle fermeté. Encore deux ou trois semaines à ce régime, et l’on risquerait de les voir, à la première défaillance, pointer les armes contre nous plutôt que contre les gueux : sourde menace dont n’importe qui – Brügenegt comme bien d’autres – saurait fort bien tirer parti.
Je dois donc dans les plus brefs délais isoler les Anges et em­pêcher par la suite quiconque de prendre sur eux de l’emprise. Le reste ne présente pas le même caractère d’urgence. Il sera toujours possible de trouver une solution quand le maudit écrivain public commencera à devenir véritablement gênant. Pour le moment, il nous sert. Et cela, au-delà de toute espérance. Je suis intervenu auprès de lui afin qu’il nous prête asile dans les retranchements souterrains de la Maison d’Été, là où il cache ses partisans. Il a accepté, sans atermoiement aucun, comme s’il s’attendait à cette requête. Nous nous mettrons en route dans quelques jours pour Kewelgöz.
Certes, voilà qui, tu t’en doutes, va entièrement modifier – je n’ose dire nos plans… appelons cela… nos prévisions. Mais je demeure persuadé que la règle première de toute stratégie est de composer avec l’atmosphère du lieu. Et celle-ci, crois-moi, est tout à fait étrange. Sur la longue route qui l’a menée d’Isparta jusqu’ici, j’ai vu la Horst dans le désert, recrue de fatigue, brûlée par le soleil. Pas une fois cependant, elle n’a cessé d’être à ma botte. Maintenant au contraire, elle me paraît baigner dans une sorte de climat cohésif dont je serais exclu et qui, d’entrée de jeu, l’aurait assujettie à cette terre. Je ne connais pourtant de paysage plus inhospitalier que celui-là. Mais les hommes s’y sentent désirés, appelés par les choses et les êtres, comme s’ils retrouvaient une place trop longtemps laissée vacante, abandonnée par eux depuis leurs plus tendres années.
Est-ce simplement de savoir qu’ils ont enfin atteint leur but ? Eux qui ne songeaient qu’à filer droit devant, qu’à s’enivrer de leur course passent désormais des heures, immobiles, à contempler les pierres, à faire couler le sable entre leurs mains, chaque minute un peu plus irrévocablement sédentaires. Peut-être est-ce là un avantage, finalement. Ils feront tout, j’en suis persuadé, pour que ce royaume devienne le leur – pourvu seulement qu’il ne cesse au même instant d’être le nôtre ! Je ne puis, au demeurant, que me réjouir de ne pas avoir à les mener ailleurs, car ils auraient, à coup sûr, refusé de me suivre.
Notre départ prochain pour Kewelgöz n’est pas sans prévenir, avantageusement pour nous, leur désir nouveau de se fixer. J’ai vu les visages s’illuminer d’aise sitôt que j’ai proposé de troquer les tentes pour des murs de granit. Malgré l’état de délabrement dans lequel elle s’est abîmée, la ville d’Été revêt à leurs yeux la matérialité d’un rêve en passe de se concrétiser. Ils pourront, la nuit, quitter les caves de la Maison royale pour jouer aux propriétaires dans les villas détruites.
Et j’entends les contenter plus encore en leur offrant des fem­mes. Je traite actuellement avec des prostituées qui me semblent offrir toutes les garanties nécessaires. Elles recrutent, pour nos services, parmi les filles du peuple, éliminant les candidates qui se montreraient par trop convaincues de leurs droits. Cela fera au bout du compte un joli troupeau de brebis qu’il sera toujours facile d’amadouer avec de simples colifichets avant de les conduire où bon nous semble. Avec les femmes, je tiens les hommes. Il n’est pas impossible que je parvienne même par ce biais à prendre de l’ascendant sur les partisans de Brügenegt, ce qui réglerait bien des problèmes.
En outre, lorsque tu rentreras enfin chez toi, ce sera pour trouver une foule de suivantes, prêtes à toutes les bassesses – du moins tant que tu ne les contraindras pas à rejoindre la fange d’où je les aurai tirées.
Tu vois comme œuvre pour toi
cet O***, qui t’aime.

P. S. Je relis le livre que tu m’as confié avant le départ et je ne saisis toujours pas. Qu’essaies-tu de me faire comprendre par le biais de ces quelques pages ? Bien sûr, certains noms ressemblent à ceux de notre histoire, mais les situations sont tellement différentes… Ainsi, le personnage de la mère assassinée par son fils : la mienne est morte à ma naissance, c’est toi-même qui me l’as appris dès que j’ai été en âge de comprendre ; quant à la tienne, Dieu seul sait où elle est partie… Mais peut-être songes-tu à toi, qui d’abord m’as servi de mère – comment imaginer cependant que tu puisses nourrir de telles suspicions à mon égard ? Quelle force obscure pourrait donc me pousser à vouloir te tuer ?
Pour ce qui est du père, le tien comme le mien… je prends soudain conscience qu’il n’en a jamais été question entre nous… Ton mari, alors, le défunt Roi ? Je ne sache pas que tu lui aies donné un seul enfant. D’ailleurs, si je ne m’abuse, ce n’est point toi, l’épouse en titre, qui l’a conduit de vie à trépas, mais bien elle, l’usurpatrice, cette vague maîtresse qui prétendit être sa femme et réussit à t’évincer grâce à la complicité d’Égisthe…
Non, décidément, plus je cherche, moins je trouve de rela­tions entre cette histoire et la nôtre ; moins je perce l’intention dans laquelle tu m’as recommandé la lecture d’un tel livre…

*
*        *

Ma Sandra,
Je viens de rencontrer la Reine – du moins celle qui se fait passer pour telle. Elle ne quitte le Palais qu’en de rares occasions. Et c’est alors, dit-on, pour se faufiler par une porte dérobée, voilée de pied en cap, sans autre protection que la surveillance inquiète de deux eunuques, habitués à se fondre dans la foule.
Quand on m’a annoncé qu’une femme sollicitait une entre­vue, je l’ai contemplée un instant, depuis le seuil de ma tente. Elle se tenait à l’entrée du camp, noyée au sein du troupeau hu­main qui vient désormais chaque jour prendre position dans nos parages : une longue silhouette drapée de soie bleu pâle, mais dont la noblesse (feinte, me diras-tu) ne me frappa d’abord en rien. Je croyais avoir affaire à une simple courtisane. J’acceptai cependant de la recevoir, de manière à goûter une fois encore le plaisir que j’ai à humilier tout ce qui peut t’être étranger…
Aussitôt que mon ordonnance lui eut fait signe d’approcher, de nombreux quolibets s’élevèrent du peuple, et, parmi mes hommes, deux ou trois rires étouffés : tous se la figuraient déjà à ma merci, cette femme qu’ils devaient prendre pour une prosti­tuée princière.
Sourde aux moqueries, elle avait franchi notre enceinte, seule, sans laisser transparaître la moindre crainte. À mesure qu’elle avançait, sa taille, à ce qu’il semblait, se redressait, ses allures devenaient plus royales.
L’hilarité de l’assistance fondit peu à peu. La visiteuse n’était pas encore à ma hauteur qu’un silence pesant s’était déjà emparé de la foule. Comme accompagnant ses moindres gestes, les regards la fixaient, médusés…
La femme hésita à se courber quand, pour pénétrer dans ma tente, elle dut passer sous mon bras gauche (il me fallait bien retenir la porte de toile !). Elle s’exécuta néanmoins. Mais ce fut, sitôt le seuil franchi, pour se raidir plus encore.
Elle eut un geste insaisissable à l’instant d’ôter le litham qui lui masquait le bas du visage et qui parut s’évanouir soudain, comme entre les mains d’une magicienne. Puis elle me fit face et me fixa droit dans les yeux (elle est presque aussi grande que moi).
– Atridès !… Permets que je t’interpelle de la sorte, puisque j’ignore ton prénom…
– Il est mort avec ma mère. On rapporte qu’elle n’eut, en me mettant au monde, que le temps de dire « O… », et je n’ai, pour ce qui me concerne, rien de mieux à vous offrir. O*** Atridès, c’est sous ce nom d’emprunt que me connaissent les Anges.
– Atridès, donc ! C’est la Reine qui est devant toi. Je suis ve­nue te poser une question. Une seule. Avant de la formuler tou­tefois, je tiens à te dire que, quoi qu’il advienne, je ne te crains pas… Cela, non ! Mais… je n’en suis pas moins femme. Et par là même… infiniment curieuse. (C’est comme cela que vous nous imaginez, je crois ?)… Voici donc les trois mots qui m’amènent ici : que veux-tu ?
– Mais le trône, Majesté ! Rien d’autre que le trône…
(Peut-être aurais-je dû la tuer à ce moment précis. Mais je doute que c’eût été, en aucune manière, servir nos plans. Quoi qu’il en soit, je n’y ai pas songé, tant j’étais sous le charme.)
– Le trône ? Voilà vraisemblablement la seule chose qui soit tout à fait hors de ta portée. Renonce, Atridès ! Renonce, avant qu’il soit trop tard… Adieu !
… J’ai peine à croire que la femme qui venait ainsi de bra­ver la foule et la Horst presque gratuitement, pour simplement me cracher son mépris au visage – oui, j’ai peine à croire que cette femme, qui me planta là, sans que je parvienne à articuler un mot, pas même pour lui donner la réplique, n’ait été autrefois qu’une petite intrigante, dont le seul haut fait consista à se retrouver un soir dans le lit du défunt Roi. Je ne m’étonne plus que les gens d’ici aient été à ce point mystifiés par la conspiration dont tu fus victime. Dans la conscience populaire, et jusque chez Brügenegt, on ignore l’essentiel de l’histoire. Chacun est persuadé que l’actuelle Reine est la seule épouse légitime qu’eût jamais le souverain disparu. Comble d’ironie, ceux dont les souvenirs sont plus sûrs parlent de toi comme d’une simple favorite. Certes, il est difficile de comprendre comment, même en vingt ans, ont pu s’estomper tant de dissemblances. Vous confondre toutes deux, toi si brune, elle si pâle ? Les peuples n’ont donc pas de mémoire ? Il reste qu’une fois les différences physiques oblitérées – et le mystère dont s’entoure l’usurpatrice y aura évidemment contribué –, on se laisse prendre au jeu sans réticence. Cette femme respire désormais, et par chacun de ses pores, le rang qu’elle s’est approprié. Là-haut, les princes et les ministres, qui sont sans doute tous dans le secret, ont dû finir eux-mêmes par s’enliser dans le mensonge. Eux aussi auront cédé à l’envoûtement, et d’autant plus aisément qu’ils y ont pu voir se dissoudre leur honte, leurs remords. Elle est leur Reine à présent, et ils se plaisent à songer qu’elle ne fut jamais autre.
Ainsi puis-je mesurer à quel point le pouvoir transforme un être. Je souhaite seulement qu’il ne te change pas de pareille façon quand ton tour viendra. Devant cette femme, j’ai senti, l’espace d’une seconde, que malgré la Horst je n’étais presque rien. Qu’en sera-t-il lorsque tu retrouveras ta place, toi qui es déjà tout. Puisses-tu ne jamais oublier combien je t’aime.
(Je joins cette lettre à la précédente, achevée à la minute précise où l’on m’annonçait la visite dont je viens de te narrer le détail. Pardonne mes silences à venir. Isparta est bien lointaine ; je ne puis t’envoyer de messager aussi souvent que je le désirerais. Sois certaine cependant que mes pensées te demeurent, à chaque instant, attachées).

0***


5



Comment est-il possible que cet Atridès auquel je me suis abaissée à adresser la parole – pire : chez lequel j’ai osé me rendre – comment est-il possible que cette masse infecte et puante me fasse brusquement songer à toi, mon Roi ?
Par un effet de contraste, probablement, ou plus certainement encore à cause du désir subit qui m’a envahie tout à l’heure, comme je quittai les Anges et leur morne campement.
Oui, sans doute est-ce par ce nœud de dégoût qui, lentement, monte et descend en moi depuis le ventre jusqu’à la gorge, par cette soif que le sang versé, et lui seul, peut étancher – oui, sans doute est-ce par ce besoin impérieux d’un meurtre que ressuscite l’ancienne horreur, l’antique haine.
Mon Roi, pourquoi donc t’ai-je tué ?
Ceux qui croient savoir pensent que j’ai agi pour l’amour de l’autre, dans l’unique but de lui offrir le sceptre. Ils se trompent. Égisthe, le beau mobile ! Non, il n’a rien à faire ici. Ce n’a été qu’un moyen – qu’un instrument dérisoire…
La vérité est bien différente. Mon fils, voilà la raison. Dès que j’ai compris que tu allais me le prendre… Tu te sou­viens ?
– Folle ! tu es folle ! tu as tué ta fille quelques semaines après sa naissance. Une nuit, par un orage épouvantable, les servantes t’ont aperçue qui la jetais par une fenêtre. Et l’on a retrouvé au matin son petit corps brisé dans les fossés. À demi dévoré par les chiens errants. Cette fois, je veillerai moi-même sur l’enfant. Tu n’y toucheras pas…
Tu te souviens ? oui, une nourrice est entrée. Une nour­rice ! je devrais plutôt dire la catin que tu faisais passer pour telle, Cassandre, ta maîtresse mulâtre. Elle s’est approchée du couffin. Tiré de son sommeil, le bébé s’est mis à crier. J’ai voulu me précipiter, mais d’un bras tu m’as clouée au lit. J’ai eu beau me débattre : tu me rouais de coups, les larmes brouil­laient mon regard, et c’était à peine si je discernais cette petite chose fripée qu’on m’enlevait – que j’entendais pour la dernière fois.
Quand bien même je serais folle, toi qui revenais tout juste de je ne sais quelle campagne et dont, seuls, des feux de joie, allumés par les paysans dans chaque village que tu tra­versais, m’avaient avertie de l’arrivée imminente – toi qui, pas une fois, n’avais pris la peine de me faire parvenir de tes nouvelles, de quel droit pouvais-tu me priver de ce que j’a­vais porté si longtemps, de ce qui m’avait alourdi les seins, distendu les chairs, de ce qui m’avait usée avec tant de ten­dresse : mon fils à peine né et auquel je n’avais pas même eu le temps de donner un nom ?
Égisthe, ce ne fut qu’après. Une fois la décision prise. Je l’ai séduit dès que je fus relevée de mes couches, ton cousin falot et bedonnant, toujours occupé à jouer de la flûte dans un coin du Palais. Je le pourchassai sans pitié, en arborant les tenues les plus provocantes. Je fis mine de m’intéresser à sa musique, calculais chacune de mes poses quand il fallait lui tourner les pages ou suivre du doigt les portées interminables le long desquelles couraient ses fades compositions. Je m’extasiais au terme d’une mélodie, soupirais langoureusement sitôt qu’il en attaquait une nouvelle. Quelle patience il m’a fallu ! Et plus encore, lorsque ce gros imbécile s’est enfin enhardi, m’a pris la main, puis la taille. Lorsque sa bouche molle a vomi ses baisers sur mes lèvres. Lorsque, après avoir longtemps ahané sous l’effort, il s’est répandu dans mon ventre, avec le râle infect du mâle satisfait.
Je me consolais, je me… PURIFIAIS en tressant le filet qui allait servir à ta mort. Mon Roi, maille après maille, je tissais ton trépas, tandis que d’heure en heure Égisthe s’empêtrait un peu plus dans les rets de ce qu’il croyait pouvoir nommer « amour ». Il en fut bientôt au point où il ne pouvait plus rien me refuser. Le soir, dès que tu m’avais quittée, je le voyais surgir, avançant à pas de loup, scrutant l’obscurité, sursautant au moindre bruit, affolé par une ombre, fût-ce la sienne. Luttant avec la peur, l’envie lui déformait les traits. Et sous la lueur vacillante des torches, ses yeux exorbités, al­lumés par la fièvre disaient assez qu’il était devenu ma chose. Je n’avais qu’à me faire rétive, fuyante, crisper à peine un mus­cle pour sentir se rompre en lui toute résistance. L’angoisse le tenaillait à l’idée que je pusse lui refuser mon corps, voire simplement différer l’instant où il assouvirait son désir.
Et pourtant, quand je l’eus informé de mes desseins, il se mit à trembler comme une vieille femme.
À la seconde précise où il allait, dans le plaisir, perdre tout contrôle, je lui avais glissé à l’oreille :
– Il faut tuer mon Roi !…
Il s’est aussitôt relevé, comme pour reprendre souffle, à genoux entre mes cuisses. Son cœur, palpitant, soulevait sa poitrine d’obèse. Perdu. Piégé. Il venait de comprendre. Et, de même que s’il voyait, d’un coup, s’abolir tous ses repères, il a longuement sondé du regard chaque recoin de la cham­bre envahie par l’obscurité.
C’était une nuit sereine, pleine de la douce tiédeur de l’air d’été. Une nuit vivante, qui frémissait sous l’archet des cigales et l’accompagnement lointain du ressac sur les ro­chers. Un rayon de lune opalescent frappait le lit, juste à l’endroit où reposait mon corps. Il a suffi que j’esquisse un mouvement de recul, comme pour me dégager…
Il n’a pas su résister à cette nuit-là et s’est abattu sur moi, flasque comme une méduse.
– Quand tu voudras !… Demain !… Tout à l’heure !…
Au point du jour, je lui ai tendu le glaive et j’ai pris le fi­let. Je savais où te trouver : c’était l’heure de ton bain. Nous avons traversé les jardins silencieux, éveillant sous nos pas les oiseaux endormis à l’ombre des bosquets. Le chuchotement des fontaines, encore pétrifiées dans leur torpeur nocturne, couvrait à peine le froissement de ma robe sur les marches de marbre qui mènent à la piscine.
Tu as souri en me voyant paraître, et j’ai songé à la pre­mière fois, quand tu m’avais prise dans l’eau même de ce bas­sin, la veille de nos noces. Mon Roi-triton ! Tu as dû remar­quer le geste que j’ai eu alors pour chasser le souvenir de nos amours aquatiques. Il ne fallait pas que mon bras fléchisse.
Je me suis plantée devant toi, exactement dans l’axe du soleil levant. Ébloui, tu te protégeais les yeux du revers de la main, pour tenter de me contempler à ton aise. Mais tu n’as pas aperçu – tu n’as pas distingué nettement le filet qui fen­dait l’air, droit, en faisant siffler ses plombs au-dessus de ta tête. Et tu ne t’es pas même débattu lorsqu’il se fut effondré sur toi.
Égisthe a quitté le buisson où il s’était dissimulé, accrou­pi et – du moins je l’imagine – tremblant de terreur. Il a dé­valé les marches et s’est jeté à l’eau en brandissant le poi­gnard...
Je savais que tu ne chercherais pas à fuir. Qu’ayant immé­diatement saisi qu’il serait impossible de t’échapper, tu pré­férerais offrir ta poitrine à ses coups. Tu n’as cédé qu’à un im­perceptible frisson lorsque la lame t’a transpercé le flanc. Une fois. Puis deux… Trois.
Et tandis que l’autre, en face de toi, râlait à l’ouvrage comme un agonisant, tu as rassemblé toutes tes forces pour te redresser dans un ultime mouvement du buste. Tu voulais prendre le temps de rire et de me crier que TON fils était en sécurité.
– Cassandre a quitté le Palais avec l’enfant, voici deux se­maines, ma Reine, sans que personne, pas même un mi­nistre, n’ait été mis dans le secret. Aucune arme ne peut dé­sormais réellement m’abattre. Je continuerai à vivre, quoi que tu fasses. C’est toi qui n’es plus. Plus rien, depuis long­temps…
L’eau était déjà rouge quand elle t’a englouti. Et je n’ai pas pu soutenir ton regard mort, tes yeux grands ouverts qui, au-delà du trépas, me dévisageaient entre les tourbillons de sang ; ni tes cheveux fous, caressant le marbre au fond du bassin, ni ta bouche d’où, tel un baiser encore suspendu, montait vers la surface un mince filet de pourpre…
Je me suis retournée pour fixer sans ciller le soleil acide de ta mort…
Sais-tu que pendant trois jours et trois nuits j’en suis res­tée aveugle ? Et que dans ces ténèbres où j’errais, je croyais heurter ton corps à chacun de mes pas ?
Sais-tu que ma main cherchait éperdument la tienne lorsque nulle autre ne venait à sa rencontre pour me guider jusqu’à mes appartements ?
Sais-tu, mon Roi – sais-tu seulement combien je t’ai­mais ?

II


1

Les voilà depuis deux semaines les hôtes de Brügenegt à Kewelgöz… Il devient clair à présent qu’ils évitent d’en­tretenir avec le peuple des relations trop étroites. Car les engins de guerre, hâtivement déployés au sommet des tours, ne sauraient justifier à eux seuls un tel repli. À demi hors d’usa­ge, ces malheureuses machines étaient appelées à ne jouer ici qu’un rôle symbolique : faire montre de la détermination du Pouvoir et, par là, rassurer d’éventuels alliés. Elles ne présentaient nul danger véritable pour le campement. La Horst ne s’y est certes pas trompée. Si elle fuit, ce n’est pas pour se tenir à distance respectable du Palais, mais bien pour échapper au monde grouillant des faubourgs.
Et c’est là, précisément, que le bât blesse. Les Anges n’ont traversé les déserts de l’Est que pour s’emparer du trône et prendre le contrôle de la Pentapole. Or, plutôt que de s’attirer les sympathies de la ville basse – pourtant déjà secrètement gagnée à leur cause – ils choisissent de s’unir aux maigres cohortes de la pègre, dont les meilleurs éléments ne songent qu’à boire ou à courir la gueuse. Certes, une placidité, une résignation par trop ostensibles ne laissent guère espérer que les petites gens puissent constituer un jour un renfort réellement efficace. On peut douter néanmoins qu’Atridès soit assez sot pour s’être ainsi fié aux apparences. Car ce n’est que trop clair pour qui sait voir – et l’Ange fait évidemment partie de cette classe d’hommes : il suffirait d’armer le peuple pour que celui-ci devînt redoutable. Se priver de son appui cache donc manifestement quelque chose : un plan, dont il faut avouer qu’il est a priori difficile à saisir, en tout cas dans son ensemble.
Oh ! L’énigme en soi n’a rien de déplaisant. Tenter de percer la stratégie de l’adversaire chaque fois qu’il opère un déplacement sur l’échiquier. Calculer, supputer. Prévoir. Ce ne sont point là jouissances négligeables pour un gouvernement en période de crise. Il n’en est pas moins désolant de voir Atridès renoncer à un affrontement immédiat. Ne comprend-il pas que ce monde est trop vieux et qu’il lui faut beaucoup de sang pour renaître ? Tout se passe au contraire comme s’il réfléchissait à une manœuvre qui lui permette de gagner à coup sûr, voire de pénétrer dans la place sans même rencontrer de résistance… Brügenegt et les souterrains : voilà assurément la pièce maîtresse de son jeu. Mais il doit en posséder quelques autres en réserve. On ne gagne pas avec un seul pion.
Laqešja pourrait bien avoir son idée sur la question. Les Anges l’ont élue Mère Maquerelle. Toutes les femmes qui passent le seuil de la ville d’Été se voient contraintes de traiter au préalable avec elle. Ses deux sœurs et une poignée d’amies fidèles lui servent de rabatteuses, de telle sorte qu’elle disposera bientôt d’une véritable armée de courtisanes, triées sur le volet, et assez dévouées pour lui rendre compte de tout ce qu’elles ne manqueront pas d’apprendre. Il n’est pas im­possible d’ailleurs que cette fieffée carne soit déjà en mesure d’élucider bon nombre de mystères.
L’ennui est qu’elle n’acceptera bien évidemment jamais de servir la cause du Palais, et de quelque façon que ce soit. Elle a la rancune trop tenace pour oublier la nuit où vingt-neuf gardes lui sont passés sur le corps. Et il ne servirait à rien de lui faire observer que cela se passait du temps de l’an­cien Roi. (Celui-ci, à ce qu’on prétend, aurait assisté du haut de son cheval à chacun des viols successifs. Un pamphlet de Brügenegt, heureusement confisqué par notre police, le mon­tre, ce Monarque superbe, parfaitement impassible au milieu des râles de plaisir et de douleur mêlés. Il se serait tenu ainsi, sans broncher, jusqu’à ce que le dernier de ses hommes se fût retiré. Puis il aurait jeté une pièce d’or sur le ventre de la malheureuse avant de se fondre dans les ténèbres.) Laqešja venait d’avoir seize ans, et pour elle, depuis lors, tous les princes se ressemblent.
Sans son aide pourtant, fût-elle involontaire, il y a gros à parier que la police ne réussisse jamais à s’infiltrer près de la Horst. Inutile en tout cas de songer à se gagner des collaborateurs parmi la pègre ! Brügenegt surveille ses troupes de trop près. Quant aux marchands de Gurlowenn, ils ne cons­tituent en rien des intermédiaires mieux désignés. Aussi couar­de que cupide, toute cette valetaille financière a saisi d’emblée que son intérêt était de servir avec une identique fidélité deux maîtres à la fois. Elle ne trahira aucun de ses commanditaires tant que se maintiendra l’équilibre des forces, tant que la victoire ne paraîtra assurée ni d’un côté ni de l’autre. C’est donc par le biais des femmes qu’il faut attaquer. Mais comment ?

En attendant de trouver une solution, reste à observer depuis le Palais, à l’aide du puissant appareillage qu’offre l’observatoire astronomique de Lyctargoos, les différents changements dont la ville d’Été se trouve être désormais l’objet. Car les Anges n’ont pas supporté bien longtemps de se plier aux règles que s’étaient imposées jusqu’alors les partisans. Comment auraient-ils pu rester confinés dans les caves de l’anti­que Maison royale durant toute la journée, eux que le vent avait presque fini par façonner à son image ? Ils sont sortis de plus en plus tôt pour savourer les derniers rayons du soleil. Ils se sont attardés progressivement jusqu’à une heure avancée de la matinée, flânant sur les terrasses des habitations délabrées. Puis, sans doute pour tromper leur ennui, ils ont commencé, par petits groupes, à remettre en état certains des endroits qu’ils affectionnaient spécialement. En moins d’une semaine, des piscines, par dizaines, furent curées et remplies d’eau limpide, des jardins débarrassés de leurs décombres. Des mares putrides reposant au fond de larges vasques disparurent, et un véritable chœur de fontaines fit jaillir soudain d’élégantes gerbes d’écume…
Atridès finit par se montrer. D’un coup, comme s’il allait crever les loupes et faire éclater le mécanisme délicat de la lunette braquée depuis des heures sur la Maison d’Été. Il n’était pas difficile de comprendre à sa gesticulation nerveuse qu’il s’efforçait de convaincre ses hommes, leur enjoignant de renoncer à une besogne aussi téméraire qu’inutile. Au terme de longs palabres, il dut cependant se résoudre à laisser se poursuivre l’ouvrage et à contempler les meilleurs de ses mercenaires ravalés au rang de simples maçons.
Brügenegt est intervenu à son tour. Il évoqua, vraisem­blablement, la malédiction séculaire qui plane sur Kewelgöz. Mais son public, à l’évidence, n’était pas de celui qu’on peut mener au moyen de semblables foutaises. Les récalcitrants n’ont rien cédé. Bien mieux, ils semblent avoir convaincu leur chef de la nécessité d’unir ses efforts aux leurs. Faiblesse de démagogue qu’excuserait à peine la nécessité de reconquérir son ascendant sur les hommes ? Sans doute… Toujours est-il qu’aujourd’hui, pour la première fois, Atridès dirige lui-même les travaux de restauration. Et la Horst au grand complet s’est mise de la partie. On dresse des échafaudages, on rase les ruines, on récupère les meilleures pierres, lesquelles serviront de matériaux lors de la réfection de bâtiments moins détériorés.
Vue de loin, à travers le système compliqué des prismes et des lentilles, cette activité de fourmis paraît plus dérisoire encore. Qu’il est rassurant de contempler les êtres et les cho­ses tandis que le verre en irise insensiblement les contours ! Pour un peu, le monde vous paraîtrait moins laid qu’à l’accoutumée ! Dommage qu’il faille profiter des absences de Lyctargoos pour satisfaire un désir aussi légitime sans risquer de donner l’éveil. Et tout remettre en place quand monte, jusqu’au sommet de la tour, le vacarme assourdi de la porte de bronze qui donne accès à l’officine secrète du vieillard, tout en bas, dans le ventre du Palais.
Tiens ! L’œil de la cariatide qui, sous le manteau de la cheminée, commande l’ouverture du passage secret commen­ce à se patiner. Il va falloir discrètement remédier au problème. Que dirait l’astrologue s’il savait qu’on se sert de ses ins­truments tandis qu’il s’affaire, dans les sous-sols, à la confection de ses philtres et de ses potions, ou à quelque autre besogne, peut-être moins recommandable encore ?

… Ainsi Kewelgöz, l’orgueilleuse cité du Prince félon, va-t-elle se mettre à revivre… Sera-ce pour connaître bientôt le sort qui lui échut déjà à sept reprises ? Redeviendra-t-elle pro­chainement, et en quelques heures, la mirifique Délabrée ?
En tout cas, point n’est besoin de se faire devin ni, encore moins, de se montrer fin stratège pour comprendre qu’il s’agit là de la première défaite d’Atridès. Sans doute l’animal se moque-t-il, au moins autant que ses hommes, des racontars et prophéties qui ont cours parmi le peuple à propos de la ville d’Été. Le spectre des Événements ne doit pas l’impressionner outre mesure. Il reste que l’entreprise de recons­truction dans laquelle il se voit entraîné bien malgré lui ne peut guère que le contrarier. Ses projets devaient à l’origine être fort différents, mais il lui a fallu abdiquer devant la détermination des Anges, faute d’avoir su leur proposer d’au­tres remèdes à l’inaction.
Bien sûr, rien ne l’empêchait de faire diversion en lançant précipitamment ses troupes, à corps perdu, dans la bataille. Mais c’eût été donner alors la preuve d’une fermeté dont il paraît bien incapable et devoir se dispenser, qui plus est, de l’aide de Brügenegt. Car il est clair que l’écrivain public, invoquant tel ou tel prétexte, a exigé un délai avant de con­duire l’assaut par les souterrains. Lui aussi doit attendre du temps qui passe et qui, peu à peu, s’engourdit certaines for­mes de garantie.
Atridès s’est rallié d’autant plus facilement au parti des maçons et des architectes que ce nouveau sursis ne présente pas que des inconvénients. Il va pouvoir le mettre à profit pour tenter de se découvrir un second cheval de Troie. Ne se­rait-ce que pour parer à toute éventualité… Fomenter la ré­volte au sein de la garde royale ? Elle a en effet de bonnes rai­sons de se plaindre… Mais non, il suffit de réfléchir un peu pour mesurer à quel point les chances de réussite seraient maigres…
Cherche, Atridès ! Cherche…
La Reine ? Pourquoi pas ? C’est à elle, jusqu’à présent, que revient la couronne. Après tout, qui oserait affirmer qu’elle ne songe pas d’ores et déjà à abandonner un amant devenu par trop encombrant pour se jeter dans le lit de la Horst. Oui… Ce ne serait pas une si mauvaise idée, Atridès. Une idée que vous caressez d’ailleurs peut-être tous les deux depuis qu’elle est venue te rendre visite, sans la moindre retenue, quelques jours après ton arrivée. La garde, n’écoutant que son devoir, se porterait au service de son nouveau maître. Quant aux princes, ils ne piperaient mot. Et le peu­ple encore moins. Ce ne serait pas la première fois qu’on lui ferait troquer un roi contre un autre. Exit, pauvre Égisthe ! Exit !…

– Dis-moi, Lyctargoos, comment sera ma mort ?
– Monseigneur, comment le saurais-je ? Les astres n’en ont point parlé encore. Il faut s’attendre en tout cas à nombre de bouleversements avant de voir le sort, pour ce qui vous concerne, enfin changer son cours. Le chemin est droit, mon bon Maître, sans embûches…
Il a pointé le doigt en direction de la Maison d’Été, apparemment sans y prendre garde, dans le simple but, di­rait-on, d’accompagner la phrase d’un geste…
Pourquoi t’acharnes-tu à faire le sot, Lyctargoos ?


2

Elle est en pleurs, maintenant, la petite sotte.     
– … Elle allait me faire part de ses premières impressions, Madame, quand Laqešja et ses deux sœurs ont surgi. Je ne les avais pas vues approcher. Elles devaient nous épier dans l’ombre, depuis un renfoncement de la ruelle. Elles lui ont mis la main sur l’épaule et, en souriant, lui ont glissé à l’oreille quelque chose que je n’ai pas compris. Zohar’ā a pâli et a commencé à trembler. Moi, je me suis sauvée sans demander mon reste. Madame ! je suis sûre, à présent, qu’on va lui faire du mal. On raconte que Laqešja est sans aucune pitié pour celles qui parlent…
– Laisse-nous, je te prie.
– Je l’aimais, vous savez… Même si elle n’avait pas voulu me suivre lorsque je suis entrée à votre service… Même si elle se moquait de moi, en m’apostrophant dans cette langue du peuple qui, depuis le temps, m’est devenue étrangère… Même si…
– Je te comprends, Asmenÿÿa, mieux que tu l’imagines. Mais il n’y a plus rien à faire pour ta sœur. Et je t’en demande pardon.
Désormais, il ne se trouvera pas une servante dans tout le Palais pour oser s’en aller quérir la moindre information à propos de la Horst.
Il faut pourtant que je sache, que je parvienne à suivre le fil. Ce fil ténu dont j’ai enfin saisi un des brins – celui-là même qui, après mon entrevue avec Atridès, m’a conduite à songer à toi, mon Roi, à toi et à ta mort.
Il est rare que je m’astreigne à remonter le cours de ces pensées qui, sans que j’y prenne garde, me mènent si fré­quemment jusqu’à toi. D’ordinaire, je préfère invoquer le hasard plutôt que de me trouver confrontée à cette éviden­ce : tout ce que je sens, vois, goûte, entends ou touche, tout porte ta marque indélébile ; c’est le monde façonné à ton image, un monde dont la réalité pesante, épaisse m’entoure, m’emprisonne, un monde qu’on dirait constamment prêt à me broyer dans l’étau de sa matérialité. Tu es là, tu ne cesses d’être là, près de moi qui ne suis qu’une passante. Sans doute est-ce cela le remords. Ou, peut-être encore, la tendresse.
Cette fois cependant, j’ai eu le courage de chercher les raisons, de retourner à la source. Et contrairement à ce que j’avais cru d’emblée, je n’y ai pas rencontré Atridès. Mais le nom d’une ville, saisi au hasard d’une conversation, alors que je quittais le campement de la Horst…
– Il s’en faudrait de peu pour que nous rencontrions ici autant d’occasions qu’en Isparta !
– Plus encore ! les femmes n’y étaient pas si faciles.
– Il m’arrive de regretter un peu ce temps-là, néanmoins.
– Ça !…Tu oublies la police, la misère…
– Oui… Malgré tout, c’était une époque heureuse !
– C’était la jeunesse, rien de plus ! Ici, ce sera enfin la paix !
– Peut-être… Mais, d’abord, la lutte pour le pouvoir, la guerre, le sang…
… La nuit passée, tandis que j’évoquais les réminiscences de cette discussion, d’anciennes images ont afflué à ma mé­moire.
La première, mon Roi, baignait dans une lumière rouge. Tu l’occupais tout entière.
– Cassandre a quitté le Palais avec l’enfant…
Une autre suivait, noire, presque intégralement tissée d’ombre, comme si elle n’était faite que de bruits, d’odeurs, de contacts. Crissement des bottes sur le marbre lisse de la Salle du Gouvernement. Senteurs lourdes des hommes énervés. Froissement des robes empesées et bordées d’hermine que portent nos ministres. La paume de ma main explore les contours torsadés des accoudoirs du trône, tandis qu’un souffle humide pèse sur ma nuque : Égisthe, haletant encore au souvenir du meurtre, debout à mes côtés, légèrement en retrait…
– Ce ne peut être que Cassandre ! Elle s’est enfuie avec le Prince héritier voici quinze jours, laissant à ses sbires le soin d’assassiner votre Roi ce matin. Retrouvez les coupables, et surtout, retrouvez-la, elle… Elle… et l’enfant !…
Sortent-elles de ma bouche, ces paroles ? J’ai du mal à m’en persuader. Elles me paraissent si lointaines, presque étouffées déjà, au cœur de ces ténèbres qui leur font comme un écrin.
Et, dans le silence consterné qui s’ensuit, monte enfin la voix du Premier Conseiller. Je reconnaîtrais entre cent ce timbre nasillard aux inflexions traînantes, insidieuses :
– Comment se fait-il, Madame, que nous n’ayons pas été avisés plus tôt du rapt ? Vous n’ignorez pas les difficultés que nous allons rencontrer à rechercher en plein désert une trace vieille de deux semaines.
– C’est la tâche de nos espions, ce me semble. Et s’il le faut, de toutes les forces du royaume !
Le cri devient murmure alors que je poursuis, avec un sourire qui n’est même pas feint :
– Vous savez combien mon époux aimait la criminelle. Il lui faisait confiance presque autant qu’à moi-même. Aussi sommes-nous tombés d’accord quand nous avons constaté la disparition de notre fils. Cassandre allait se raviser. Il fallait simplement lui accorder un délai – quelques jours de réflexion.
Mais la scène change brusquement. Le noir a fondu. Ou plutôt s’est-il concentré, dirait-on, dans le manteau dé­mesuré sous lequel ploie le chef de la police secrète, et qui lui fait comme une ombre postiche. Le plein midi baigne dé­sormais la Salle du Gouvernement. C’est Égisthe qui occupe le trône, et moi derrière, haletante, qui attends les nouvelles.
– Elle n’a pas pu quitter Isparta, Majesté. Sa trace ne se poursuit pas au-delà, et nos espions font discrètement le siège de la cité. Ils savent exactement où logent toutes les mulâtresses de vingt ans, tous les nourrissons mâles de trois mois, quels sont ceux qui sont entrés, quels sont ceux qui sont sortis. Cassandre a pénétré dans la ville, notre Prince dans les bras. Elle n’a pas reparu depuis. Elle doit se cacher quelque part. Nos hommes finiront bien par la débusquer. Il leur faut seulement encore un peu de temps. Mais on peut leur faire confiance. Rien ne dit qu’à l’heure où je parle la criminelle n’ait déjà été arrêtée et que le message de victoire ne soit en route.
– Permettez-moi, Monsieur, de ne pas partager votre as­surance. Il y a cent façons de quitter une place forte sans que nul ne s’en aperçoive !
– Détrompez-vous, ma Reine ! Ce n’est pas chose com­mode avec un si petit enfant. Cela piaille sans se laisser raisonner sitôt que ce n’est plus contre un sein ou que les langes sont humides. Essayez d’en faire passer un dans une charrette, dissimulé dans du foin, sous des étoffes ou, que sais-je ? à l’intérieur d’un tonneau… Non, il est plus facile de faire sortir clandestinement une armée entière qu’un seul nouveau-né !
« Veuillez considérer d’un autre côté qu’Isparta n’est plus ville franche depuis sa défaite. Les fonctionnaires fouillent tous les chargements qui se présentent. Certes, ce sont pour la plupart des êtres corrompus. Mais, précisément, il ne s’en compte pas un qui ne soit à notre solde. Cela nous impose même d’énormes dépenses supplémentaires, dont la nourrice serait bien incapable de supporter la plus infime fraction. Il est impossible qu’elle soit parvenue à tous les acheter. »
– Et la pègre ? Vous l’oubliez ! On dit qu’elle s’est consti­tuée là-bas en véritable légion. Or n’est-elle pas, comme ici, stupidement sentimentale ? Il ne doit pas être bien difficile de l’émouvoir avec un bébé !
– Sans doute, sans doute… Quelque renégat aura caché la fugitive. Sa générosité, cependant, ne sera pas allée jusqu’à l’aider à s’enfuir, au risque de se voir démasquer. Fleur bleue, ces brigands le sont tous. Mais ils sont aussi extrêmement prudents. C’est de cette façon d’ailleurs qu’ils parviennent à survivre, quels que soient nos efforts.
« Enfin… enfin…
– Oui ?
– Enfin… Doit-on rappeler à votre Majesté l’horrible maladie que le jeune Prince a contractée à la naissance ? Sur la route, Cassandre n’aura pas eu le loisir de s’en occuper. À présent qu’elle se croit en sécurité, elle doit mettre à profit le répit qui lui est accordé pour soigner la plaie. Il suffit de prendre patience et de filer la clientèle des apothicaires et autres vendeurs d’herbes.
– Prendre patience ? Quand mon fils est vraisemblable­ment d’ores et déjà défiguré ?
– Accordons, chère cousine, une dernière fois notre con­fiance à la nourrice. Elle est experte en médecine. L’enfant guérira, assurément. Bannissons toute crainte, et… attendons !
Égisthe venait de parler, comme étonné lui-même de l’autorité inattendue que lui conférait soudain sa position…
Puis les jours se sont écoulés, les mois. Je me demandais souvent pourquoi Cassandre s’était enfermée dans ce qui ressemblait à un piège. Me revenait alors immanquablement en mémoire le souvenir de ce soir paisible où, profitant d’une absence du Roi, j’étais allée rejoindre la première favorite dans la chambre nuptiale.
Elle était là, étendue sur cette couche qui avait été la mienne, nue sous la gaze légère d’un vêtement de nuit, une peau satinée, presque noire. En la découvrant ainsi, je me­surais à quel point tous devaient l’aimer, à quel point il était impossible de résister à l’appel de cette croupe nerveuse, de ces reins robustes. Je me suis agenouillée près d’elle, sur l’épais tapis qui bordait le lit.
– Cassandre, parle-moi d’Isparta. Parle-moi de l’Insolen­te, puisque c’est sous ce nom qu’on désignait ta ville lorsque le Roi t’y a trouvée.
Elle s’est relevée à demi, le regard perdu dans ses rêves, et, prenant appui sur le coude, elle a posé doucement son men­ton dans le creux de sa main droite.
– Ce n’est pas vraiment ma ville, ô Reine, et je ne l’aime pas. Mon père m’y avait conduite afin de me marier à l’un de ses vassaux, un jeune imbécile qu’on tenait pour un beau parti du fait qu’il excellait à la chasse et aux armes – un de ces ridicules bravaches qui voulurent tenir tête à ton époux.
« La seule perspective de ces noces me remplissait d’hor­reur. Je me voyais déjà vieillir, muette et résignée, auprès d’un hobereau dont la prétention n’avait d’égale que la stupi­dité. Aussi n’ai-je pas ressenti la moindre tristesse lorsque Isparta fut vaincue et détruite, mon fiancé englouti dans les décombres. Je crois même ne pas avoir versé une seule larme quand je vis les soldats du Roi mettre mon père à mort et jouer avec sa dépouille, ni plus tard d’ailleurs, quand j’appris que l’armée défaite, abandonnée à son sort, s’était mêlée à la pègre et répandait par toute la cité le crime, le vol et la débauche… »
Insensiblement, son bras gauche s’était approché de moi. Il se balança un instant, comme inerte, en dehors du lit, frô­lant le tapis à intervalles réguliers. Bientôt, tandis que se poursuivait le récit, il se posa délicatement sur ma nuque…
– Vois-tu, reprit Cassandre, ma mère appartenait à la tribu des Hommes Noirs. Ce sont les descendants d’esclaves qui, au prix de révoltes meurtrières, ont réussi à briser leurs chaînes et à recouvrer la liberté. Ils se sont installés dans la montagne à quelques lieues d’Isparta. En ce temps-là, aucun de leurs anciens maîtres n’y a trouvé à redire et, aujourd’hui encore, nul étranger n’ose s’aventurer dans leurs domaines. Ils sont farouches et beaux, vivent chichement dans des grottes et passent leur temps à la chasse, aux jeux, à l’amour. Ma mère est retournée parmi eux lorsque mon père l’a répudiée. Je pense que je ferai de même, dès l’instant où le Roi n’aura plus besoin de moi.
« Depuis la maison de mon enfance, c’est une route exté­nuante, à travers des forêts si denses qu’on ne retrouve jamais les voyageurs qui s’y égarent. Mais moi, je saurai emprunter les bons chemins, repérer, à quelques herbes couchées, à quelques branches mortes, les brisées du clan, la piste de mon sang… Lorsque nous n’étions encore que des petites filles, nous jouions, mes sœurs et moi, à nous rendre, les yeux bandés, jusque chez nos grands-parents. Ma mère arrê­tait la carriole à l’orée des premiers bois, à l’endroit où prend fin la route. Là, elle sortait de l’échancrure de son corsage une poignée de foulards multicolores qu’elle nous passait au­tour de la tête, pour les nouer avec application sur la nuque. Puis, après s’être assurée qu’ainsi nous étions toutes convenablement masquées, qu’aucune d’entre nous ne pouvait rien voir, elle donnait le signal du départ. La dernière arrivée serait, là-haut, et durant l’après-midi entière, la risée de nos oncles comme de nos jeunes cousins.
« Chacune de nous trichait, les premières fois. Ce ne fut que petit à petit que nous prîmes de l’assurance… Ici, les ef­fluves boisés et profonds des cèdres, rehaussés d’une touche délicate de fougère-pie, indiquaient qu’il fallait obliquer légè­rement sur la droite… Une centaine de pas encore, et nous aurions à nous frayer un passage dans le remugle vite étour­dissant des eucalyptus. Plus tard, un parfum léger de bou­gainvillées marquerait le début d’un raccourci que je pense avoir toujours été la seule à connaître. Viendrait ensuite le tour d’un magnolia dont les exhalaisons capiteuses, de loin, me faisaient signe… Et tant d’autres senteurs, qui pour l’instant m’échappent, mais dont je retrouverai la mémoire, le moment venu… »
Oui, Cassandre, tu as eu raison de ne pas craindre les piè­ges, de t’obstiner à vouloir, coûte que coûte, rejoindre ton rêve lorsque l’heure sonnerait. Au fil des mois, la surveillance a dû se relâcher autour d’Isparta. Tu as pu fausser compagnie aux espions, les sachant incapables de te suivre dans la montagne. Les rapports de police sont devenus de plus en plus rares, de plus en plus vains. Sans doute ai-je fini moi-même par ne plus m’y intéresser. Sans doute ai-je également fini par oublier complètement mon fils et ne plus me rappeler que son père.
Mais à présent, tout a changé. J’ai entendu des hom­mes de la Horst évoquer leur jeunesse en Isparta. Certes, je ne suis pas assez folle pour imaginer que, comme eux, le Prince puisse s’être enrôlé parmi les Anges. S’il est vivant – ce dont j’entends désormais me convaincre –, quel intérêt aurait-il à combattre aux côtés de troupes dont les projets les moins coupables ne consistent à rien moins qu’à le déshéri­ter ? À supposer même que s’intégrer à la troupe d’Atridès lui soit apparu comme le plus sûr moyen de rejoindre les siens, comment expliquer qu’il n’ait pas songé à déserter, dès son arrivée, pour se jeter dans les bras de sa mère ?…
Non, mon fils ne saurait être là, perdu dans l’infâme grouillement de la Horst. L’espoir qui monte en moi est d’une tout autre nature. Il faut retrouver les recrues qui furent engagées dans la région d’Isparta. Ne serait-ce que cette poignée de mercenaires qui, le sourire aux lèvres, évo­quaient la fabuleuse cité du crime où avait mûri leur jeu­nesse. Deux d’entre eux, en particulier, dont la peau se confondait si bien avec l’épaisse combinaison de cuir qu’elle faisait jouer au soleil d’identiques reflets violets : des frères, à n’en pas douter, de ces Hommes Noirs chers à Cassandre. Peut-être connaissent-ils mon fils. Peut-être savent-ils où il se cache et accepteraient-ils de me conduire jusqu’à sa retrai­te…
Mais parviendrai-je à les faire parler ? Il n’est pas certain qu’ils soient à vendre. Et quand bien même le seraient-ils, de quelle façon pourrais-je les joindre, leur mettre le marché en main ? Après ce qui vient de se passer, pas une de mes suivantes ne va oser approcher les filles de la Horst. Dès de­main, toutes connaîtront l’histoire, et il s’en trouvera bien une pour raconter, dût-elle au besoin inventer, comment la tête de Zohar’ā a été découverte par quelque chevrier, au pe­tit matin, en plein désert. La chaîne des femmes était une façon commode de mener l’enquête parmi les Anges. Elle est brisée désormais, et c’est Laqešja qui en détient les maillons rompus.
Malgré tout, je ne fléchirai pas. Une solution ne tardera pas à se faire jour. Rien ne dit, mon Roi, que tu aies définitivement gagné la partie…


3

Ma toute petite,    
Ta lettre ne m’est parvenue qu’hier. Sois rassurée en ce qui concerne ma santé. Je n’ai pas eu à souffrir de véritables crises depuis le départ. Certes, à la moindre contrariété, il me semble que mes tempes se durcissent, qu’à l’endroit précis où se rejoignent mes sourcils, mon front va s’ouvrir, crever sous la pres­sion du mal… Mais la douleur m’envahit moins durablement que par le passé. À peine s’est-elle manifestée que, déjà, elle se retire, emportée par un reflux mystérieux contre lequel elle demeure impuissante. Ma vue, un instant brouillée, recouvre pres­que aussitôt sa netteté. Les choses et les êtres reprennent leurs contours, leur consistance. Et dans la brume légère qui subsiste encore, dansent alors deux éclairs verts, à l’éclat incomparable – tes yeux de magicienne, veillant perpétuellement sur moi, fuyant pourtant dès que j’approche, comme une couvée de palombes devant le rabatteur. Tes yeux qui me manquent tant aujourd’hui, dans le grand désordre qui s’installe.
Car ici, vois-tu, les événements prennent une tournure qui n’est pas faite pour me plaire. Les Anges ont refusé de rester plus longtemps cloîtrés dans les sous-sols de la Maison royale. Il m’a fallu céder, leur accorder le droit de s’occuper selon leur humeur. Bien pire : j’ai dû les diriger dans une nouvelle entreprise, la restauration de la ville d’Été, caprice dont j’appréhende déjà les funestes conséquences.
Brügenegt partage mes craintes à ce propos, quoiqu’en appa­rence pour des raisons fort différentes. Là où j’entrevois un danger bien réel, là où je devine, pesant sur la détermination des troupes, les menaces d’une seconde Capoue, lui se plaît à évoquer le souvenir d’une antique malédiction.
Tu connais vraisemblablement la légende. En l’espace de deux siècles, Kewelgöz a été à six reprises entièrement ravagées par les éruptions du Tük’baāl. Naturellement, les esprits dévots ne se sont pas privés d’avancer une explication toute faite à ces ca­tastrophes répétées. Selon eux, sur l’emplacement de la cité, s’éten­dait autrefois une forêt réputée pour servir de repaire aux om­bres des défunts. Toute une sainte populace qui fut chassée de chez elle lorsque l’idée vint aux hommes d’abattre les arbres et de construire une ville ! Alors la colère divine fondit sur le monde. Le volcan se réveilla et ne laissa bientôt plus que des cendres. Les morts purent ainsi reprendre possession de leur domaine. Et, par la suite, chaque fois qu’on s’efforça de rendre l’endroit habitable, chaque fois qu’un semblant de vie commença d’y trouver ses aises, le fléau frappa de nouveau.
Voilà la fable. Et avec elle, l’unique argument qu’invoqua Brügenegt pour m’imposer une condition préalable à l’établisse­ment de la Horst entre ces murs : nous ne devions en aucun cas investir les ruines durant la journée, ni ne rien faire qui pût trop manifestement signaler notre présence. Tu devines à quel point l’activité diurne des Anges l’emplit à présent d’inquiétude : le bonhomme est persuadé qu’elle nous attirera l’inévitable sanction des dieux.
Je ne parviens pas à admettre qu’il puisse, lui – car il n’est pas sot –, accorder un tel crédit à de vagues superstitions popu­laires. Une chose est sûre en tout cas : il s’efforce de le faire croire. Faut-il n’y voir que de vains prétextes ? Mais à qui chercherait-il alors à donner le change ? À ses hommes ? Au Pouvoir ? À la Horst ? Au peuple de la ville basse ?…
Inutile en tout cas de souligner l’incohérence des mesures qu’il a préconisées jusqu’à ce jour en matière de protection. Pourquoi, par exemple, obliger la pègre à vivre dans les souterrains si c’est pour tolérer qu’elle hante les rues désertes ou les demeures dé­labrées sitôt la nuit tombée ? Le sacrilège, à condition que c’en soit un, ne doit assurément pas être plus bénin que celui dont se sont rendus coupables les premiers habitants de la ville.
Je me rappelle lui avoir posé la question dès qu’il formula ses invraisemblables exigences. C’était moins d’une semaine après notre arrivée dans la Pentapole. Nous occupions encore notre campement, mais le diable de bonhomme avait déjà accepté de nous conduire jusqu’à Kewelgöz. Et voici, à peu près, ce qu’il me répondit :
– Tu es bien un fils des temps nouveaux pour imaginer que les dieux puissent concevoir les choses à notre façon. Tu oublies qu’ils nous contemplent de si loin, depuis ces montagnes que nul n’a jamais vues et qui bordent, dit-on, les extrémités du monde. Plus que la qualité, c’est la quantité qui leur importe. Ils jugent approximativement et ne se préoccupent guère de nuances. D’où il advient souvent qu’une poignée de justes, égarée dans un trou­peau de misérables, connaisse le châtiment mérité par les voisins.
« Les dieux n’ont que dédain superbe pour ce qui ressemble à notre médiocrité coutumière. Un demi-forfait n’éveille donc pas plus leur susceptibilité qu’un demi-bienfait leur reconnaissance. Enfermés dans les caves durant la journée, mes hommes ne gênent pas les ombres. Celles-ci ont tout loisir de s’ébattre parmi les pierres. Puis, quand le soir tombe, dès lors qu’elles cessent d’être vulnérables, elles ne craignent plus personne. Ce ne sont pas quelques passants qui risquent de les incommoder. Bien au contraire, elles s’amusent à terrifier ceux d’entre eux qui s’at­tardent dans leurs parages.
« Évidemment, les dieux doivent se douter que cela grouille un peu là-dessous. Mais d’une vie qui ne compromet en rien l’ordre du monde et qui, de ce fait, leur paraît trop négligeable pour mériter leur courroux…
« Si elle s’installe à Kewelgöz, la Horst devra être prudente et avoir à cœur de ne pas se faire remarquer plus que la pègre. Ne pas donner l’éveil. Sache qu’en toute chose, il faut éviter le pire : ce geste de désespoir qui consiste à faire signe aux légions célestes. Parce que la suprême vengeance est à l’image du suprême aveu­glement : sans limite aucune. »
Peut-être Brügenegt jouait-il en prêchant de la sorte. Peut-être cherchait-il simplement à me tester. Et lorsqu’enfin nous fûmes devant Kewelgöz, je ne résistai pas au plaisir de lancer une innocente plaisanterie à propos du Tük’baāl, apparemment si calme dans le brasillement du crépuscule. Ce fut pour en­tendre alors le vieillard me répondre sèchement, sans la moindre ironie, tandis qu’il m’entraînait à sa suite dans une courte pro­menade parmi les ruines.
– La mort peut venir d’ailleurs que du volcan… Je ne t’ai pas encore raconté la septième destruction, la dernière en date. Car il y en a eu une septième, et cela ne fait pas si longtemps…
« Le roi d’alors avait deux fils qui se haïssaient cordiale­ment. Il ne se passait pas un jour sans que, sous l’effet de leur industrie, le Palais ne résonnât des échos d’une nouvelle intrigue, du tonnerre d’un nouveau scandale.
« À force de patience, le cadet réussit à convaincre une partie de la cour de le suivre jusqu’à Kewelgöz. La ville, détruite par la sixième éruption, était abandonnée depuis lors. Il comptait la rebâtir et se l’adjuger en apanage. L’aîné ne l’entendait pas de cette oreille. Non qu’il fût en aucune manière préoccupé par la malédiction ! Mais qu’on osât démembrer impunément son patrimoine ; qu’une cité adverse pût croître à son aise, à peine plus loin qu’un jet de flèche – rien ne pouvait autant lui faire ombrage.
« Je ne te décrirai pas les coups monstrueux que se portèrent mutuellement les deux frères. Sournoisement d’abord, du vivant du vieux roi, plus ouvertement par la suite, dès que celui-ci fut mort… Cependant, ils se refusaient à engager véritablement les hostilités, persuadés qu’une guerre, en si peu d’espace, eût inévi­tablement dévasté les biens de l’un comme ceux de l’autre.
« Il en fut ainsi jusqu’au jour où s’acheva la reconstruction de Kewelgöz. La cité se dressait fièrement en plein sud, blanche et scintillante, la bannière de son prince claquant au vent.
« Alors, tout récemment investi de l’autorité que lui confé­rait son droit de succession, l’aîné redevint subitement pieux. Il se rappela l’antique légende et prétendit craindre pour son cadet, bien qu’il se plût à le désigner comme seigneur félon. Plaidant la concorde, il l’invita à regagner le Palais avec les siens, afin de se ranger sous la protection royale. Il y eut même une entrevue so­lennelle au cours de laquelle les rebelles insultèrent la docte as­semblée du Conseil avant de rejoindre à bride abattue la ville d’Été.
« Le lendemain, en plein jour, sans que le Tük’baāl eût sim­plement bronché, sans que la terre eût tremblé, ni que le moindre bruit se fût élevé, Kewelgöz, comme soufflée, s’effondra sur elle-même. Aucun de ceux qui s’y étaient réfugiés le dernier soir n’en réchappa. Une expédition rapporta les corps, quelques heures plus tard. Je me souviendrai toujours de ce funèbre cortège. Les charrettes avançaient lentement, bondées de cadavres sur lesquels on ne discernait pas la plus légère blessure. À peine plus pâles que les vivants, tous ces morts paraissaient n’être qu’endormis, les yeux ouverts sur d’insondables rêves…
« Seul, un enfant survécut. Il s’était réfugié dans le giron de la Reine-mère, au terme de l’entrevue mémorable entre les re­belles et leur souverain légitime. Terrorisé par les prophéties qu’on avait évoquées devant lui et dont il apprenait pour la première fois l’existence, il n’avait pas voulu suivre le prince de Kewelgöz, son père. Depuis, ce petit rescapé a grandi et pris du volume… Son nom ne t’est pas inconnu… Cherche un peu… Oui, il s’agit d’Égisthe, notre cher Régent. Le défunt Roi, lui, était fils de l’aîné…
« Tel est l’épilogue de ce qu’on appelle ici, désormais, les “Événements”… N’y reconnais-tu pas la marque d’une volonté qui nous dépasse ? Qui d’autre qu’un dieu aurait pu se venger de la sorte ?
– Mais, mon pauvre Brügenegt, un puissant seigneur, tout simplement. Un puissant seigneur, jaloux de son héritage et nanti d’une troupe de sapeurs habiles.
– Ceci pour les pierres, admettons-le. Mais pour les hom­mes ?
– Ceux qui ne furent pas asphyxiés sous les décombres ont pu, par la suite, être étranglés ou empoisonnés. D’autres auront voulu fuir dans le désert et seront tombés raides, assommés par la chaleur… Il y a cent explications possibles. Cent ! plutôt que celle qui consiste à en appeler aux dieux !
« Toi-même, d’ailleurs, crois-tu réellement à ces histoires ? Ne me dis pas que c’est à cause d’elles que tu parques tes hommes dans les caves de la Maison d’Été. S’ils s’étaient affichés en plein jour sur les ruines, il n’aurait pas été difficile à la police de les anéantir. »
Nous venions d’achever notre visite de la ville. Brügenegt me sourit. Il me désigna une galerie qui s’ouvrait derrière un pan de mur écroulé, et se contenta d’ajouter :
– Il y a de cela, bien sûr. Dans son ensemble pourtant, la question n’est pas si simple. Compte qu’il se trouve toujours au moins deux voies pour te conduire au même but…
La fin de la phrase se perdit en grognements inarticulés. Je crus cependant y reconnaître une suite de sons identifiables qui, mis bout à bout, devaient à peu près signifier : « … c’est donc qu’on a toujours besoin de suivre au moins deux guides… », ou quelque chose d’approchant que je ne parvins pas à saisir.
À cet instant précis, et malgré mes sarcasmes, j’étais bien décidé à écouter les conseils de l’écrivain public. Car on ne tient une armée que dans la mesure où elle souffre et voit dans la ba­taille l’occasion de contenter, en cas de victoire, ses appétits ai­guisés. Or, la promenade que je venais d’accomplir aux côtés du vieillard m’avait permis de prendre conscience du danger : Ke­welgöz était restée belle jusque dans sa déchéance. À la lueur de nos torches, les rares demeures encore debout paraissaient presque accueillantes, et je craignais déjà que, s’ils s’en rendaient compte, les Anges finissent par s’y trouver trop bien pour rechercher ailleurs d’autres formes de satisfaction…
Ce que je redoutais alors est désormais chose faite, ou peu s’en faut. En réaménageant les villas, nos hommes ont trouvé de véritables trésors. Des meubles en parfait état, des bijoux sans nombre, des vins précieux, abandonnés dans les caves depuis des années… Quant à ce qui peut encore manquer, Gurlowenn en fait son affaire. Chaque jour plus empressés, les marchands met­tent un point d’honneur à procurer non seulement le nécessaire, mais encore le superflu – voire l’inimaginable – à une clientèle dont les besoins dépassent largement tous leurs espoirs. Le troc s’organise, et même un véritable trafic contre lequel il devient très difficile de lutter. Je dois sans cesse fermer les yeux, à seule fin d’éviter que la Horst ne se rebelle. Je ne demeure son chef que dans la mesure où je parviens à devancer chacun de ses désirs.
Une chose me console toutefois. C’est de voir Brügenegt occuper vis-à-vis de ses troupes une situation moins enviable encore. Ses partisans lui en veulent de leur avoir si longtemps caché que la vie pouvait être à ce point agréable. Ils n’ont même pas eu à changer leurs habitudes, si ce n’est qu’au lieu de vivre dans des tanières, au milieu des déchets, ils s’enivrent en plein jour, drapés de soie, vomissent sur des nappes blanches et dorment dans des lits de plume, contre des filles parfumées. Leur monde est devenu soudain confortable, et ils découvrent avec une stupeur mêlée d’amertume que leur chef n’y est presque pour rien.
Comme eux, je n’ai pu réprimer un mouvement d’humeur à l’encontre du vieillard, sitôt que nous nous retrouvâmes seuls, après le revirement de la Horst.
– Toi aussi, pourquoi diable as-tu tant attendu ? Que tu me jauges pendant quelques jours, passe encore. Mais une fois ce dé­lai écoulé, il fallait cesser d’atermoyer et nous conduire au plus vite dans les souterrains. Ne mesurais-tu donc pas les dangers de l’attente détestable que tu nous imposais ?
Brügenegt eut un grognement avant de répondre :
– Aujourd’hui encore, même en supposant que nous ayons tous deux nos hommes en main, je te conseillerais la patience. Et j’aurais de sérieuses raisons. Vois-tu, lors de mes premières rondes dans les souterrains, tous les accès au Palais qu’il m’était donné d’inspecter étaient sévèrement gardés. À tel point qu’il m’a fallu près d’une semaine pour en découvrir un seul qui ne le fût point. Tu te doutes si j’exultais quand j’eus enfin trouvé ! Mais, en revenant sur mes pas et en procédant, par simple acquit de conscience, à une vérification supplémentaire, je constatai que tous les passages qui avaient été placés jusqu’alors sous étroite surveillance n’étaient désormais soumis à aucun contrôle. On aurait dit que la troupe avait reçu l’ordre de s’en éloigner le plus possible, comme pour mieux appâter l’ennemi et l’attirer à l’in­térieur de la forteresse.
« Il y a évidemment un traquenard là-dessous. Égisthe est malin. Il aura vite compris qu’il lui serait impossible de défendre efficacement chaque porte. Dès lors, plutôt que de poster ses hommes devant les galeries qu’il connaît, et de désigner par le fait même celles dont il ignore l’existence, il a choisi de se ga­rantir une protection limitée, sans doute, mais invisible. »
– Que veux-tu dire ?
– Je pense que certaines issues sont équipées de pièges déro­bés… Que sais-je ? des chausse-trappes ou tel autre engin de guer­re… des hommes, pourquoi pas ? adroitement dissimulés…
– Et l’aménagement de cachettes, le camouflage de machines, tout cela n’aurait pris qu’une semaine ? Un guet-apens de cet ordre doit exiger pourtant de longs préparatifs, des travaux importants.
– Sauf si tout était déjà prêt depuis bien longtemps ! Les architectes du Palais auraient été bien stupides s’ils n’avaient entrevu le danger que pouvaient présenter les souterrains. Ceux-ci, à l’origine, ne possédaient sans doute pas autant de ramifications qu’à l’heure actuelle. Ils existaient déjà néanmoins. Ils ont donc vraisemblablement été protégés d’une manière ou d’une autre. Il doit se trouver çà et là quelques mécaniques subtiles dont la nature m’échappe et qu’il aura suffi, éventuellement, de remettre en état. Il est capital d’en déceler le secret avant de tenter quoi que ce soit. Pour l’instant, je suis incapable de dire en quels endroits, sans y paraître, on nous attend, quelles galeries deviendraient notre tombe si nous choisissions de les emprunter.
– Et cela, naturellement, tu ne pouvais pas y songer aupara­vant ?
– Mon savoir n’est fait que d’habitude, d’expérience, et ma pratique de la guerre bien trop récente. Depuis ma découverte, j’ai osé accomplir – la peur au ventre, je l’avoue – ce qu’il m’était arrivé de faire si fréquemment par le passé sans même m’en sou­cier : franchir l’une des portes donnant sur la cour royale, déambuler dans les boyaux qui longent les fondations du Palais… Et comme autrefois, rien ne s’est produit. Il n’empêche qu’à présent, ma conviction n’est plus la même. Voici à peine un mois, je souriais des faiblesses d’Égisthe. À l’heure actuelle, pour avoir goûté au climat qui règne dans la Pentapole, je devine qu’il n’y a là que feintes, et je tremble. Je me dis que ce qui ne compromet pas la vie d’un individu isolé peut être fatal à une armée. Dans toute embuscade, on doit prévoir, me semble-t-il, ce que j’appellerais volontiers un seuil de tolérance. Rien ne bouge tant que celui-ci n’est pas atteint. Mais comment définir la limite qui nous intéresse ? Faut-il dix hommes pour que se déclenche la riposte ? Cent ? Mille ? Disposes-tu de forces suffisantes pour tester chacune des cent quarante-quatre entrées ?…
À l’évidence, c’était un nouveau délai qu’exigeait Brügenegt. Je le lui accordai volontiers. Il est clair que dans la situation pré­sente, les Anges ne se laisseront jamais conduire à l’assaut du Palais sans rechigner, voire se mutiner. Aussi me paraît-il plus sage d’attendre. Bientôt, les réserves que compte Kewelgöz vien­dront à s’épuiser. Lorsque tout sera passé dans la poche des mar­chands ou dans le casaquin des filles, il suffira de désigner la ville haute du doigt :
– Il y a là-bas cent fois ce que vous avez trouvé ici.
Et chacun bousculera l’autre pour pénétrer le premier dans les souterrains. Souhaitons seulement qu’alors Brügenegt soit cer­tain du chemin qu’il conviendra d’emprunter !
Si le magot déterré par les Anges tardait à fondre, on pour­rait toujours hâter un peu les choses, à condition d’être prudent – surtout ne pas donner l’éveil ! La tâche ne devrait pas être trop ardue. Déjà, les femmes s’y prennent à merveille pour faire filer entre leurs doigts les trésors de la Horst. C’est à qui, parmi les hommes, se montrera le plus généreux. Pour chaque once d’or, pour chaque aune de satin découverte dans la journée, il s’en dé­pense deux durant la nuit.
Laqešja, en véritable mère supérieure, sait mieux que per­sonne entretenir la cupidité des filles. T’ai-je déjà parlé d’elle ? C’est véritablement une femme admirable, non seulement à cause de la haine qu’elle nourrit à l’encontre de ses princes – une vieille rancune, à ce qu’elle dit –, mais encore par la façon qu’elle a d’en imposer à ses troupes en toutes circonstances. Pas une de ces demoiselles qui lui cache quoi que ce soit ! Chacune, bien au contraire, se fait un devoir de dresser quotidiennement devant elle l’inventaire des bénéfices tirés de son commerce avec la Horst. Jamais Laqešja n’en réclame la moindre part. Son rôle semble se limiter à apprendre aux plus malhabiles comme aux plus expertes la manière d’obtenir toujours davantage. Ce singulier désintéressement lui vaut l’admiration des courtisanes. Tou­tes rivalisent d’ingéniosité afin de mieux pressurer leurs amants, et cela moins par cupidité naturelle que par besoin de plaire à leur maîtresse.
Encore une chance qu’elle ait pour unique intention de détruire la famille royale ou ce qu’il en reste.
– La Reine, tout d’abord…
(Elle a détourné le regard avant de poursuivre :)
– Quand nous pénétrerons dans le Palais, je serai en pre­mière ligne. Je tiens à être là quand elle rendra l’âme. Puis je m’occuperai des enfants, car je sais qu’il s’en trouve encore, de par le monde… Égisthe, je te le laisse, il ne compte pas pour moi. Sans doute m’inspirerait-il même quelque sympathie s’il était un peu moins gras, un peu moins veule…
– Je ne pense pas être particulièrement mince !
– T’ai-je déjà dit que tu me plaisais ?
Elle a tourné les talons, en faisant voler autour d’elle le long crêpe qui la voile depuis le sommet de la tête jusqu’à la pointe des pieds. Puis, elle s’est éloignée lentement, silhouette mince et noire, terrible comme l’Ange de la Mort. Ses deux sœurs l’ont rejointe pendant qu’elle traversait la rue, et toutes trois sont montées sur les terrasses de la Maison d’Été. Le vent s’engouffrant dans leurs robes, on aurait dit qu’elles volaient le long des escaliers de marbre qui serpentent parmi les jardins suspendus. Une fois parvenues au sommet, elles sont restées immobiles jusqu’à la tombée du jour à contempler la ville, pareilles à des oiseaux de proie depuis un repaire en surplomb.
Il faudra qu’elles disparaissent dès que nous n’aurons plus be­soin d’elles. Une fois dans le Palais, je m’arrangerai pour être à leur côté. Dans la mêlée, il ne devrait pas être trop difficile de leur régler discrètement leur compte. Je ne crois pas cependant avoir le cœur de les priver d’un dernier instant de plaisir. Je les laisserai assister au trépas de celle qu’elles prennent, comme tant d’autres, pour la Reine légitime. Leur tour ne viendra qu’après…
Ne t’inquiète pas en ce qui te concerne : elles ne savent rien de toi, et je me garde bien de leur donner l’éveil. Souvent Laqeš­ja me questionne. Elle aimerait bien connaître les raisons qui me font désirer, moi aussi, la ruine de la famille régnante. Mais je me contente de répondre comme elle :
– Oh ! une vieille rancune…
Tout, d’ailleurs, doit la porter à imaginer que je ne suis pas moins désintéressé qu’elle, tant qu’il ne s’agit que d’assouvir une haine farouche. Je m’astreins en effet à une ascèse qui n’a rien à envier à la sienne. La villa où j’ai élu domicile est peut-être, à Kewelgöz, la seule à avoir conservé à ce point le charme austère des demeures antiques. Il ne s’y trouve ni meuble superflu, ni coupe débordant de fruits, ni vin, ni femme – à l’exception de trois souillons repoussantes, chargées du ménage et de la cuisine.
Aussi est-ce avec une évidente satisfaction que Laqešja en franchit le seuil. Nous la rencontrons souvent, Brügenegt et moi, lorsque nous déambulons au hasard des corridors, absorbés dans la mise au point de nos plans de bataille. Et c’est à chaque fois pour la surprendre, dans une posture identique, attardée devant un mur nu dont elle effleure les pierres vives, délicatement, du bout des doigts, comme émerveillée par leurs aspérités. Elle nous laisse approcher sans jamais distraire son attention ou même seulement s’émouvoir du brusque silence que nous impose sa présence.
Il faut qu’elle nous sente à moins de deux pas pour daigner enfin tourner vers nous des yeux allumés d’un éclat insolite :
– Tout est comme il faut, Atridès. Ni trop chaud, ni trop froid. Ni trop doux, ni trop rugueux. En chaque endroit, la juste mesure…
Puis elle s’éloigne, ou plutôt glisse sans bruit sur le marbre, ses voiles de nuit moussant autour d’elle.
Tant de dépouillement lui plaît…
Je puis donc te faire juge de mon étonnement, lorsqu’elle m’a dit hier, à l’occasion d’une de ces fugitives entrevues – Brügenegt, non sans humour, parle quant à lui de conjonctions :
– Quelqu’un aspire à te rencontrer, une jeune fille…
– Tu sais pourtant que, toi mise à part, je ne reçois ici au­cune femme.
– Celle-là est différente. Elle est dévorée par le feu qui nous brûle.
Comme Brügenegt l’avait fait autrefois, la maquerelle devait à sa manière chercher à m’éprouver. J’ai relevé le défi. Sa proté­gée viendra demain. Je te dresserai le compte rendu de cette visite dans une prochaine lettre. Pour l’instant, je dois m’interrompre. Aux premières heures de la nuit, une caravane quittera Gurlowenn pour Bassora. Un des marchands qui la composent a accepté de se charger de ce pli pour le remettre, en chemin, à l’un de nos intermédiaires habituels. Cela me permettra de n’avoir pas cette fois à dépêcher de messager : nos hommes ont actuellement une fâcheuse tendance à rechigner dès qu’on leur demande un service.
… J’achève donc, tandis que les derniers mots de Laqešja ré­sonnent encore à mes oreilles – ils m’ont bercé toute la journée : « … dévorée par le feu qui nous brûle… » Si tous pouvaient sa­voir le nom du brasier qui est mien !

À toi, ma princesse incendiaire,

O***


4

Je suis enfin parvenue à me fondre dans la Horst. Mais cela n’a pas été sans mal. En effet, dès l’instant où les Anges y eurent pris leurs quartiers, Brügenegt me défendit l’entrée de Kewelgöz. Il lui importait peu que la bastide fantôme ait été jusqu’alors mon domaine. On ne discutait pas les ordres. À l’exception des courtisanes officiellement recrutées par La­qešja, nulle fille du peuple ne devait désormais franchir l’en­ceinte de la cité. L’écrivain public demeurait intraitable sur ce point, bien qu’il avouât n’en pas saisir parfaitement les rai­sons et invoquât une prétendue méfiance d’Atridès à l’en­contre de la ville basse.
En réalité, l’application d’une telle mesure à ma personne devait lui apparaître comme un moyen de restaurer l’autorité qu’il entendait encore exercer sur moi. Car c’était à Kewelgöz que j’avais commencé à lui tenir tête. Il y avait cinq ans de cela. En refusant de rester tout le jour enfermée dans les souterrains avec ses partisans. Certes, il avait bien essayé, à l’époque, de me forcer à obéir. Mais il lui avait fallu se résoudre à céder devant mon obstination et feindre d’ignorer chacune de mes escapades, quitte à trembler à l’idée que l’un ou l’au­tre de ses hommes pût suivre mon exemple… Or, à présent, ses nouvelles fonctions auprès de la Horst lui permettaient de regagner un peu d’ascendant. Aussi exécutait-il d’autant plus volontiers les instructions de son maître qu’il leur trouvait l’attrait particulier d’une forme de vengeance.
Qu’importait cependant l’avis de Brügenegt ! Pouvais-je dire adieu à ces équipées nocturnes, passées à ramper parmi les ruines, à prendre appui sur les gravats, un arbuste saisi au passage m’offrant d’assurer un équilibre qui allait se rompre ? Comment renoncer à l’ascension presque rituelle, juste avant l’aube, des interminables escaliers qui mènent aux terrasses de la Maison d’Été ? Comment oublier ces minutes de silence, lorsqu’enfin parvenue au sommet, j’avais tout loisir de contempler la cité détruite à mes pieds et le désert alentour, sous les premiers feux de l’aurore ?
Je m’installais à Kewelgöz chaque fois que la Reine s’en allait se reposer dans quelque villégiature lointaine. Les hom­mes de la pègre étaient si bons pour moi ! Il advenait fré­quemment que l’un d’entre eux échappât une heure ou deux à la surveillance de ses chefs et se rendît à midi, dans la villa que je m’étais adjugée, pour partager son maigre repas. Nous échangions des souvenirs, des histoires.
Et Brügenegt aurait voulu me priver de ces rares instants où il m’était arrivé d’oublier ma charrette et mes jambes mor­tes !
– De toute façon, l’occasion de te distraire de tes occupa­tions habituelles ne se présentera pas de sitôt : il serait sur­prenant que la Reine s’absente avant longtemps de la Penta­pole.
– Et depuis quand suis-je tenue de régler ma conduite sur la sienne ?
– Rien ne t’y oblige, en effet. Rien, ni personne. Mais re­connais que tu y tiens !

        
        

Je me suis arrangée pour rencontrer Laqešja lors de ces tournées de prospection qui, régulièrement, la mènent dans les faubourgs. Elle éprouve pour moi un curieux attachement, sec, dépourvu de toute forme de tendresse ou de pitié. Parfois, elle me passe la main dans les cheveux ou me pince la joue, sans cesser pour autant d’être distante et froide. On dirait que ce contact lui procure une jouissance immédiate, engendrée simplement par l’exploration d’une forme vidée de sa substance. C’est de cette manière qu’on caresse les choses, sans réellement les aimer, sans même se rendre vraiment compte de leur présence.
Ainsi, les premières fois où je lui ai fait part de mon désir de retrouver Kewelgöz, elle est demeurée de marbre, à me contempler en silence, le regard vide, comme soudain frappée d’imbécillité totale. Elle laissait planer un long moment d’incertitude, puis, d’un geste lent, détachait la main de moi, avant de tourner brusquement les talons et de s’éloigner sans rien dire. Peu à peu néanmoins, j’ai su trouver les mots pour plaider ma cause. Et, voici trois jours, quand je lui ai décrit le plaisir que je prenais à vivre parmi les pierres de la ville d’Été, elle est d’abord restée un instant pensive, comme à l’ordinaire, mais elle a fini par murmurer, comme se parlant à elle-même :
– Je vais voir ce que je puis faire…
Le lendemain, Atridès acceptait de me recevoir.
– Lui seul peut t’autoriser à pénétrer dans la cité. Tu com­prends que je ne puisse t’engager comme simple femme de la Horst…

        
        

Aujourd’hui, dès le début de l’après-midi, j’ai cessé de monter la garde devant le Palais. La Reine a dû en être passa­blement surprise. Qui sait ? Peut-être lui manquerai-je…
Lorsque je suis arrivée sous les remparts de la ville d’Été, Laqešja m’attendait déjà. Elle a guidé ma charrette jusqu’à la demeure d’Atridès. Puis, devant le seuil, elle m’a prise dans ses bras et m’a portée à travers d’interminables corridors.
Le maître des Anges était en conversation avec Brügenegt quand nous le rencontrâmes enfin. Il a éclaté d’un rire gras dès qu’il nous a vues entrer.
– Damnée bréhaigne ! Tu m’annonçais une fille, et tu m’amènes un avorton ?
J’ai senti contre moi ma compagne qui se raidissait. Sans un mot, elle m’a déposée sur le sol et m’a aidée à m’asseoir. Là, avant même que j’aie eu le temps de réaliser ce qui ar­rivait, elle a arraché le haut de ma robe d’un mouvement brusque. Mes seins ont jailli sans que je puisse esquisser le moindre geste de défense : Laqešja m’avait saisi les poignets et me les maintenait fermement derrière le dos, pesant de tout son poids sur les avant-bras, comme pour m’obliger à me cambrer plus encore.
– Regarde-la bien, Atridès. Ses jambes sont mortes. Mais c’est une femme, depuis la tête jusqu’au ventre. Et je gage que dans ce ventre-là, il y a plus de force que dans le tien, si rebondi soit-il.
Il m’a semblé alors que se faisait un froid immense. Était-ce en moi que tout se glaçait de la sorte ? Était-ce simplement le vent qui venait de se lever ? Mes chairs palpitaient sous les morsures de l’air tandis que je sentais gonfler au fond de mon être comme une boule de douleur. Puis, quelque chose dut se briser, et une larme, une seule, coula le long de ma joue.
Atridès était devenu pâle. Bien qu’il fût impossible d’aper­cevoir ses yeux derrière le verre opaque de ses lunettes, je les devinais qui fixaient mon corps, incapables de s’en détacher. Ce fut Laqešja qui parla la première.
– Pardonne-moi, Ambre, mais il le fallait. Couvre-toi, maintenant. Je te donnerai tout à l’heure une robe neuve.
Elle avait tiré de sous son voile une épingle à cheveux. Elle la glissa entre les deux pans du tissu déchiré et me l’agrafa sur l’épaule. S’échappant soudain de sa coiffe, une longue mèche vint me frôler le visage, en ondulations souples d’une éclatante rousseur. Et il se fit au même instant comme une moiteur câline qui, peu à peu, enveloppa la pièce entière.
– Quant à toi, Atridès, continua Laqešja, n’outrepasse pas les bornes. Tes hommes t’échappent, soit ! Tu ne leur es plus qu’un chef dérisoire dont l’autorité se voit subordonnée au plus futile de leurs caprices. J’admets que tu puisses en con­cevoir du dépit, que tu deviennes nerveux, et même parfois maladroit. Cependant, ne te venge pas sur la misère. N’oublie pas, n’oublie jamais qu’Ambre et moi sommes là pour te montrer la voie, certes ! mais encore, au besoin, pour te servir de juges. Nos entrailles apparemment stériles sont en vérité grosses de haine. Ne retourne pas contre toi cette colère formidable. Car elle est fille du désert et ne ferait pas plus de cas d’un Ange que d’une mouche !
Il y eut alors un long temps de silence que Laqešja mit à profit pour se retirer. Sans bruit, sa mince silhouette traversa promptement les galeries avoisinantes. Ce ne fut bientôt qu’une ombre, flottant au loin sur les colonnes, au bord d’un atrium. À peine une aile noire qui s’évanouit dans le rétrécis­sement d’un dernier coude…
Peu après, Atridès congédia Brügenegt d’un geste de la main et vint s’asseoir par terre, en face de moi. Il ressemblait  à ces divinités obèses dont nos marchands vendent à la sauvette les effigies, statuettes laiteuses et chaudes, venues, dit-on, de fort loin.
– Ambre, ne me tiens pas rancune pour ce qui vient de se produire. Tu l’auras compris aux allusions de Laqešja, les soucis m’accablent – m’abrutissent même.
– Parlons d’autre chose, veux-tu ? De cette maison, par exemple. Sais-tu qu’avant que tu t’y installes, je l’avais élue entre toutes pour y passer les heures les plus chaudes de la journée, chaque fois que je résidais à Kewelgöz ? Sans doute à cause de l’ordre inexorable dont elle paraît être l’émanation. Comme toi peut-être, j’avais été frappée, au premier regard, par la pureté de ses lignes, et tant de particularités encore qui la rendaient si différente des demeures que j’avais connues jusqu’alors.
« De mon temps, le bassin, là-bas, ne jouait pas tant avec la lumière : il était à sec, couvert de moisissure ! Ce portique s’était écroulé, les gravats s’amoncelaient aux angles des cloi­sons… Mais ces ruines n’en étaient pas moins belles. Je leur trouvais même un charme secret, indéfinissable, un charme qu’elles me paraissent avoir perdu aujourd’hui à force de redresser leurs frontons et leurs pilastres : l’attrait mystérieux de ce qui meurt. »
– Et Brügenegt te laissait ainsi, en plein jour, dans la ville ?
– Je n’affirmerai pas qu’il voyait cela d’un bon œil. Il de­vait se rassurer en pensant que ma présence parmi les ombres ne gênait qu’à moitié ces dernières. Une demi-femme, c’était déjà un demi-fantôme ! Et puis, fût-il mon père adoptif, il ne pouvait pas lutter contre la fascination qu’exerçait sur moi Kewelgöz, et plus particulièrement cette villa.
– Crois bien que lorsque j’en pris possession, j’ignorais qu’elle pût être encore la propriété de quiconque. Et je te prie de la considérer à nouveau comme tienne.
« Tu le sais, seules les prostituées recrutées et, j’ose le dire, gouvernées par Laqešja ont le droit de se mêler à la Horst. Il serait dangereux que mes hommes côtoient n’importe qui. Ils sont inconstants, lâches et cupides. Un rien suffirait à faire éclater les dissensions, si je ne pouvais de manière ou d’autre contrôler leurs appétits, réglementer leurs besoins… Il est vrai qu’en ce qui concerne les femmes, je dois pour l’essentiel m’en remettre à notre chère maquerelle. Néanmoins, j’ai toute confiance en elle. Elle me méprise, mais nous concou­rons l’un et l’autre au même but, et jusqu’à ce que nous l’ayons atteint, nous nous soutiendrons mutuellement sans faillir.
« Dès lors, puisqu’elle semble te tenir en estime, je ne vois pas d’inconvénients à ce que tu bénéficies d’un traite­ment de faveur. Viens chez moi – chez toi – aussi souvent que tu le désires. Promène-toi dans la ville. Parle à qui tu veux. Nul n’y trouvera à redire, et je veillerai moi-même à ta sécurité.
« Maintenant, si tu le permets, j’aimerais te poser une question. Es-tu la mendiante qui, chaque matin à ce qu’on raconte, maudit la Reine sous les fenêtres du Palais ? »
Et comme j’acquiesçais d’un signe de tête, l’Ange conti­nua :
– Pourquoi cette obstination, cet acharnement dans l’in­sulte ? Une vieille rancune, je suppose ?
– Pas exactement ! Cette femme ne m’a jamais rien fait. Mais… Mais elle est si belle et sait si mal aimer !
« J’ai vu le Roi, un jour – je ne parle pas d’Égisthe… Oui ! le Roi. Je n’étais encore qu’une enfant, je devais avoir à peine trois ans. Toutefois, le souvenir m’en est resté gravé, intact, au plus profond de ma mémoire… Il traversait la ville basse à la tête de ses troupes. Quand il m’a vue, assise sur le trottoir, près de l’échoppe de Brügenegt, il s’est approché de moi, m’a prise à bout de bras et m’a soulevée, très haut, au-dessus de sa tête.
« C’était par un petit matin d’hiver. Le soleil qui com­mençait seulement à filtrer derrière la ligne des toits, m’est apparu soudain en entier. J’ai été éblouie. Et lui, si proche de moi néanmoins, je le distinguais à peine dans ce nimbe de lumière ! Il était beau, tu sais, à tel point que j’étais incapable de dire si c’était ce jour juste né ou son regard de roi qui me brûlait l’âme. Sans doute n’était-il pas vraiment bon : Brügenegt m’a raconté des choses abominables sur son compte. Pourtant je n’ai jamais cessé de l’aimer. Car cet homme, vois-tu, a été le seul qui m’ait jamais prise dans ses bras. Et il ne l’a fait que pour me montrer le soleil. Un an plus tard, il mourait…
– Par la main de la Reine !
– On le prétend, effectivement. Mais ce n’est pas cela qui importe. Moi aussi, j’aurais pu le tuer. Oui ! Par amour. Elle, elle ne l’aimait pas. Elle n’a jamais dû l’aimer.
– Qu’en sais-tu ?
– Peut-on se vautrer sous Égisthe, quand on a dormi avec le maître du monde – de ce monde ?
– Tu es bien naïve !
– Non ! Je connais le poids des mots, voilà tout. Mainte­nant…
– Oui ?
– Maintenant, accorde-moi la permission de me retirer. Et retourne-toi. Je n’aime guère qu’on me voie ramper.
– Veux-tu que je te porte jusqu’à…
– N’as-tu donc pas compris que cela, je ne saurais l’accepter que d’un homme, un seul, et qu’il est mort depuis vingt ans ?

        
        

Je me rends désormais chaque après-midi à Kewelgöz et demeure, tant que l’air n’a pas fraîchi, dans le harem de la Maison d’Été. Laqešja y a cantonné ses filles. Elles sont extrêmement gentilles avec moi, parfois même généreuses. Elles se battent presque pour m’aider à me déplacer, me cajolent comme une enfant, me font cadeau des parures dont elles sont lasses, des parfums dont les fragrances subtiles ont fini par les écœurer. Souvent, une petite troupe s’installe autour de moi dans une pièce à l’écart, et c’est à qui donnera le plus de détails sur ses prouesses de la nuit passée. Elles comparent leurs gains respectifs et, de temps à autre, m’offrent une part du butin, comme elles le feraient avec une sœur.
Il arrive qu’elles reviennent de leurs parties fines chargées de présents insolites et parfaitement inutiles. Car lorsqu’ils se font sentimentaux, les hommes leur abandonnent toutes sor­tes d’objets, en règle générale sans valeur, mais auxquels néanmoins ils sont longtemps restés attachés. Hier ainsi, d’un coffre qu’elle avait traîné non sans peine jusqu’à nous, Stola a sorti, pour le brandir comme un trophée, un curieux suspensoir de cuir auquel s’attachait une sorte de corne d’ivoire.
– Le vieux Xopherne ! Laquelle d’entre nous n’a pas sou­piré sous son étreinte ? Voilà tout le secret de cette inépui­sable virilité !
Et nous avons ri comme des folles. Seule Laqešja, qui ve­nait d’apparaître sur le seuil, est restée imperturbable – à moins que la légère crispation d’un muscle, qui, le temps d’un éclair, lui déforma le bas du visage, n’eût été une forme de sourire…
Quand le soir tombe, après s’être longuement attardées à leur toilette, les femmes sortent par petits groupes, outrageu­sement fardées et odorantes. Certaines semblent voler, nues sous des jupes vaporeuses qui laissent tout deviner de leur corps. D’autres avancent, pesantes, engoncées dans de lour­des robes à passementerie, presque écrasées de surcroît par les riches pectoraux ou les ceintures rutilantes qui leur emprisonnent les seins ou les hanches. Quelques-unes enfin pas­sent comme des ombres sous les voiles épais dont elles s’enveloppent de la tête aux pieds. Mais dès qu’elles franchissent la porte, le vent de la rue, s’engouffrant soudain, leur découvre très haut la cuisse, jusqu’au triangle pailleté qui mas­que l’écrin noir du pubis.
Un instant, Laqešja les regarde s’éloigner, muette et pen­sive, depuis le porche. Puis elle m’adresse un rapide signe d’adieu avant de s’enfoncer à son tour dans la pénombre soyeuse qui tombe doucement sur la ville…
Alors, la Maison d’Été m’appartient. Je rampe le long de moucharabiehs interminables. Je me roule dans des enfilades de cours et de patios. Parfois, je me laisse glisser dans un bas­sin. Ma tunique se referme autour de mes jambes et je nage lentement, telle une sirène malade traînant derrière elle sa queue inerte. Sans tristesse toutefois, car une joie m’inonde : la certitude exaltante qu’un ordre touche à sa fin.
Il m’arrive également d’aller prendre le frais dans les jar­dins suspendus ou sur les hautes terrasses de la ville. Aussitôt, une nuit pleine de rires, d’éclats de voix, de bruits de courses précipitées me saute au visage…
Les hommes de la Horst se sont habitués à ma présence. J’en croise régulièrement lors de ces escapades, errant par bandes, à demi ivres, en quête de compagnie féminine. Ja­mais ils ne m’importunent ni ne se moquent. Bien au con­traire, il n’est pas rare qu’ils me lancent un bonsoir amical ou même qu’ils prennent la peine d’échanger quelques mots avec moi. Ils s’approchent alors, s’accroupissent en cercle, et me demandent des nouvelles du Palais, comme si un vieux rêve de conquête leur était subitement revenu en mémoire.
Le plus souvent cependant, ce sont des couples que je rencontre, tendrement enlacés, insouciants. Ou encore de ces groupes agglutinés et bruyants dont les filles passent de bras en bras, de bouche en bouche, avec un petit geste de con­nivence à mon adresse.
Plus j’avance en direction des jardins, plus souvent j’assiste à des poursuites amoureuses à travers le dédale des rues et des escaliers. Invariablement en tête, la femme, qui joue à s’enfuir, s’esclaffe entre deux halètements. Parvenue à ma hauteur, elle m’accorde une caresse furtive, sans pour autant ralentir son allure. Car son compagnon suit, tout en excla­mations tonitruantes ou amusées, et bientôt me frôle, pres­que sans me voir.
Enfin, la terre grasse et chaude des premiers parterres m’accueille. Mes coudes s’enfoncent dans cette pulpe douce à mesure que j’avance. Les arbustes m’effleurent au passage. Une ronce oubliée m’égratigne la joue.
Alors, les pelouses m’enivrent de leur senteur lourde d’her­be fraîchement coupée. Je me retourne sur le dos et observe les étoiles depuis ce tapis moelleux dans lequel j’ai l’im­pression de peu à peu me dissoudre. Un grand calme m’envahit et me berce, tandis que la somnolence me gagne.
Il arrive néanmoins que le silence qui s’est fait en moi soudain se rompe. Montant de quelque bosquet du voisinage, des gémissements étouffés ont brusquement dissipé la torpeur qui m’avait engourdie. Je me coule sans bruit dans leur direction et, retenant mon souffle, je me blottis dans le taillis le plus proche.
… à moins de trois pas, deux corps luttent tendrement… je n’arrive pas à détacher mes yeux de leurs baisers, de leurs ca­resses… voici le moment où leur respiration s’accélère, où leurs gestes se font fébriles…
… il devient de plus en plus difficile de retenir ma main… elle m’échappe bientôt et plonge sous ma robe, à la rencontre de cette chair palpitante, frémissant au premier contact, humide comme un fruit gorgé de suc que le soleil aurait fait éclater…
… la honte, sous peu, me serrera la gorge, mais trop tard… je me serai déjà mordu les lèvres pour ne pas crier, à la seconde précise où j’aurai senti se briser le ressort infâme, si violemment tendu en moi…
J’ignorais tout de ce remords, de cette profanation, de cette… félicité, avant que Laqešja ne me présente à Atridès, avant que cette ville ensorcelée ne me prenne à ses pièges.
Mon Roi, comme j’aurais su t’aimer !…


5

Décidément, la Reine est une femme étonnante. Comment n’y avoir pas pensé plus tôt. Un vieil adage dit pourtant qu’en matière de politique, le plus fort est celui qui sait d’où vient l’ennemi. En remontant la trace de la Horst, on devrait réussir à obtenir quelques précisions sur ce qu’elle est venue chercher ici. Car sans doute ne s’agit-il pas uniquement du pouvoir, ni encore moins des richesses du Palais. Durant son expédition, la troupe d’Atridès a côtoyé des villes qu’on dit cent fois plus puissantes que la Pentapole, elle a approché des trésors innombrables sans jamais tenter de s’en emparer. Elle n’avait visiblement qu’une idée en tête, et qui chaque jour la poussait un peu plus loin.
Isparta l’Insolente figure désormais sur ce parcours com­me une étape importante, voire – pourquoi pas ? – comme le point de départ. Il doit s’y trouver suffisamment de rancunes, grosses d’elles-mêmes depuis le temps, pour ne désirer rien d’autre que la perte du royaume.
Le message est parti ce matin vers les hommes que la po­lice a laissés là-bas sur place. Il va passer de main en main, d’espion en espion avant de toucher son but. Cela prendra du temps, des semaines entières, sans doute. Quant aux rap­ports, qui devront emprunter, en sens inverse, le même che­min clandestin, ils ne livreront que bien après les premières réponses aux nombreuses questions qui se trouvent posées. Trop tard, peut-être. Mais comment savoir ? Il faut au moins essayer, ne serait-ce que pour meubler ces veilles interminables qui désormais se succèdent sans apporter la moindre promesse d’événement. Troquer le vague espoir d’une lutte incertaine contre l’attente, certes peu exaltante, mais assurément plus féconde. Tout faire pour qu’enfin quelque chose se produise.
Car l’univers s’engourdit lentement. La Reine s’abandon­ne à d’impénétrables rêveries qui la font se distraire chaque jour davantage. Elle ne se donne même plus la peine de singer la passion. Froide, elle se laisse encore prendre, mais sans le moindre frisson de répulsion ou de plaisir. Elle s’enferme dans son mutisme – ses souvenirs, peut-être… Le défunt Roi ? Sa fille prétendument assassinée ? Songe-t-elle simplement à s’acoquiner avec Atridès ? Qui peut savoir ?
Certes, l’information qu’elle vient de livrer au Conseil, concernant le passage de l’ennemi en Isparta, semble indi­quer qu’elle souhaite toujours la défaite de la Horst. Mais l’insistance avec laquelle elle a suggéré qu’on mène plutôt l’enquête ici-même, qu’on tente de faire des prisonniers par­mi les Anges afin de les interroger ; son obstination devant les ministres, quand ceux-ci s’efforcèrent de lui démontrer que l’entreprise était trop périlleuse ; jusqu’à cette mélancolie qui s’est emparée d’elle par la suite : voilà autant de caprices qui ne laissent pas d’intriguer et manifestent clairement son peu d’intérêt pour les investigations que pourrait mener la police jusque dans nos colonies lointaines.
Le plus vraisemblable est qu’elle ne pense à présent qu’à son fils perdu. Le seul nom d’Isparta a dû le rappeler brus­quement à sa mémoire. Finalement, ce fut sans doute une er­reur de lui cacher, voici dix-huit ans, que l’enfant était pro­bablement mort. Il pouvait néanmoins ne s’agir alors que de bruits. Si tout portait à croire que la maladie avait eu raison du jeune prince et que Cassandre, de dépit, s’était brûlée vive avec le petit corps, le rapport des espions, exceptionnel­lement clair et concis, soulignait cependant avec fermeté l’absence totale de preuves. Fallait-il donc divulguer la nou­velle, au risque de raviver chez la Reine des plaies qui, avec le temps, s’étaient peu à peu refermées ? Fallait-il, plus grave encore, après que se fut imposée l’idée d’une séparation défi­nitive, faire renaître soudain un espoir déraisonnable ? En ef­fet, quelle mère, à qui l’on annonce que son fils est très certainement mort, ne songe aussitôt qu’il est peut-être en vie – l’eût-elle mentalement cent trente-trois fois enterré ?…
Mais pourquoi s’interroger plus avant ? Regretter ? Qu’im­portent au demeurant les illusions dont se berce désormais la Reine ! Qu’importe la raison véritable de cette apathie curieuse qui l’a subitement envahie ! Le résultat est là, immuable. Et le plus grave est assurément que ce mal sournois se communique lentement à l’ensemble du Palais. Les notables de Gurlowenn n’y viennent plus à présent que pour traiter leurs marchés, à des conditions chaque jour plus exor­bitantes. Certains ministres semblent s’être évanouis dans l’atmosphère. Les autres seigneurs de la ville haute ont cessé d’honorer la cour de leurs visites. À ce qu’on dit, des affaires urgentes les pressent de quitter le pays pour quelque contrée lointaine.
Ambre, elle aussi, paraît avoir en partie renoncé à ses an­ciennes habitudes. Non seulement ses stations quotidiennes devant l’enceinte royale se font de plus en plus brèves, mais encore se laisse-t-elle souvent devancer de beaucoup par l’au­rore. Quel goût amer ont les petits matins sans ses cris !
Il n’est pas jusqu’aux domestiques qui ne désertent la mai­son et, prétextant quelque maladie, vont se réfugier dans leur famille, au cœur des quartiers populaires.
Au début, ce furent surtout des femmes qui déguerpi­rent. Il en disparaissait une dizaine chaque nuit. On prétendit alors que c’était pour rejoindre la Horst et que, Laqešja leur refusant l’accès de Kewelgöz, les plus décidées d’entre elles s’arrangeaient malgré tout pour s’introduire en fraude parmi les Anges. À propos de celles-là, le bruit courait d’ail­leurs qu’on finissait toujours par retrouver leurs têtes, mangées par la vermine ou les oiseaux de proie, et fichées sur des piques au milieu du désert. Sans doute s’agissait-il de ces ragots horribles qu’aime tant à répandre le peuple. Il eût été maladroit cependant d’y apporter le moindre démenti. Illusoires ou non, ces sanctions prises à l’encontre des traîtres constituaient le seul rempart susceptible de contenir les dé­sirs de fuite. De fait, sitôt que ces histoires parvinrent aux oreilles des servantes, l’hémorragie parut comme s’enrayer d’elle-même.
Mais ça n’a été, hélas ! que pour reprendre récemment de plus belle. Les hommes se mettent maintenant de la partie. Il n’y a guère au bout du compte que les gardes pour rester fi­dèles à leur poste. Et encore ! Chez eux également com­mence à se manifester une sorte de détachement vis-à-vis de tout ce qui concerne le Palais. Il est vrai qu’ils se plient aux ordres sans maugréer, mais c’est rarement avec un zèle excessif. Ainsi, quand sonne l’heure de la relève, on les voit serrer les rangs sans grande précipitation. Un rien d’alangui dans leur pas, un flottement imperceptible des armes sur les bandoulières, quelque chose de vague dans le pli de l’uniforme, une nonchalance à peine sensible dans la voix de l’officier chargé de leur faire part des dernières instructions… – tout signale déjà qu’ils sont la proie de cette étrange léthargie. Il suffit d’observer d’ailleurs comme ils bâillent lorsqu’ils sont en faction ou qu’ils se réunissent sur la place d’armes à l’instant de la revue pour être saisi d’inquiétude. Si les choses continuent à ce rythme, que se passera-t-il quand sonnera enfin l’heure de l’affrontement ?
Peut-être serait-il opportun de faire donner à la troupe un peu d’exercice ?… Devancer Atridès et mettre le siège de­vant Kewelgöz ? On peut douter cependant que les gardes trouvent alors en eux-mêmes assez d’énergie pour s’exécuter. Qui sait si certains d’entre eux ne reconnaîtraient pas leurs filles, parmi la Horst, sur les remparts ?… Qui sait si le peu­ple de la ville basse ne les prendrait pas à revers ?…
Une manière de se consoler consisterait probablement à noter que, du côté des Anges, la situation ne doit guère être plus brillante. Eux aussi semblent s’être enlisés dans une attente interminable. Mais, cette perspective n’offre au bout du compte rien de très réjouissant. Que le monde paraît vieux, soudain ! Comme il tarde à mourir !

– … As-tu remarqué, Lyctargoos, que depuis plusieurs jours nos hommes ont cessé de maintenir sous étroite sur­veillance les différents passages aboutissant aux souterrains ?
– Qui pourrait l’ignorer, mon Maître ? Chacun s’emploie à faire comme si n’existaient ni portes dérobées, ni issues secrètes, et cela avec une telle ostentation qu’on ne peut qu’en être frappé, même si l’on ne s’intéresse pas aux choses de la guerre…
– Et… que penses-tu de ces dispositions ?
– Mais… ce qu’on entend partout répéter : « Notre bon Régent doit avoir ses raisons… »
– Et selon toi, ces raisons, quelles sont-elles ?
– Oh ! J’imagine que les endroits stratégiques se trouvent défendus d’une autre manière, à la fois plus discrète et plus efficace… Une baliste masquée par tel renfoncement, un pierrier caché derrière telle cloison légère…
– Cela, vieux macaque, c’est ce que l’on raconte à la garde, dans le seul but de la faire obéir sans s’interroger plus avant. Mais toi, toi, Lyctargoos, quelle est donc ton expli­cation ?
– …
– Est-ce là tout ce que tu trouves à dire ?… Va, j’accepte de te confier mon secret… Car il me plaît que, toi au moins, tu saches la vérité. Puisses-tu en faire bon usage !… Écoute bien… Voilà : derrière ces portes innombrables, derrière ces coudes et ces galeries sans fin, pas le plus petit piège, pas même une vieille herse rouillée et émoussée. Tu m’entends ? Rien ! Le vide absolu !… Demain, s’il le voulait, Atridès pourrait pénétrer dans le Palais. Ils ont disparu, les derniers obstacles susceptibles de le pousser à reculer encore l’heure du cataclysme…
– Je ne comprends pas, Sire… La Horst est à l’heure ac­tuelle au moins dix fois plus nombreuse que notre armée. Comment nous défendrons-nous, si nos remparts deviennent inutiles.
– Ne te souviens-tu donc pas que nous étions, ici, tous pleins d’espoir lorsqu’apparurent les Anges… Oh ! un espoir impur, il est vrai, tant il se mêlait d’appréhension. Un espoir bien réel néanmoins. Enfin, fût-ce au prix d’un bain de sang, l’imminence d’un renouveau se manifestait ! Et regarde, à présent. Il n’en est pas un qui, peu à peu, n’ait renoncé à ce rêve.
– À ce suicide !
– Entends-le comme tu voudras…
– Mais dans ce cas, pourquoi continuer à lutter ? Quelle signification revêtent ces départs de messages en direction d’Isparta ?
– Fi donc ! Te voilà bien renseigné ! Les astres t’auront conté l’affaire, je présume ?… N’importe ! Je puis te répon­dre. Ouverture des passages secrets, enquête de police : l’ensemble de ces mesures ne s’oppose en rien au désir que les meilleurs des nôtres devraient porter en eux : combattre. Convenir de l’infériorité de ses forces n’implique pas forcé­ment que l’on s’avoue vaincu. En outre, est-il vraiment désa­gréable d’affronter un ennemi que l’on connaît ? Je ne suis pas certain que la souris n’éprouve un secret plaisir quand elle voit s’abattre sur elle la patte du chat, à l’endroit précis où elle l’attendait. Ne se dit-elle pas que d’avoir vu si juste la rend immanquablement plus forte ?…


III


1

Souillée, définitivement – ignoble…    
Atridès donnait hier une grande fête, la première depuis qu’il a pris possession de la ville. La Horst au grand complet y était conviée, les femmes comme les hommes.
L’invitation surprit la plupart d’entre nous. Chacun s’était habitué à voir le maître des Anges retranché dans sa villa et vivant sans faste, avec Brügenegt pour toute société.
À l’instant où elles quittaient les salles communes pour se préparer, les courtisanes, toutes à la perspective de cette soirée, m’ont proposé de les y accompagner. Avaient-elles deviné que j’en brûlais d’envie ? (vivre seulement quelques heures parmi les rires… voir le vin couler à flots, dégoutter sur les mentons luisants, sur les vêtements de cérémonie ou sur les combinaisons de cuir noir… s’émerveiller devant les montagnes de mets, aux couleurs et parfums sans nombre, plats bigarrés aux formes étranges que les marchands de Gurlowenn avaient, la journée durant, acheminés vers la ville…) Comme j’hésitais à accepter l’offre, une voix, soudain, s’est élevée. Laqešja. Je ne l’avais ni vue, ni entendue entrer…
– J’irai, moi aussi, tu sais. J’irai… Un moment…
Alors, j’acquiesçai d’un bref hochement de tête, tandis qu’en signe de joie, les filles se mettaient à battre des mains. Mais déjà, un petit groupe s’emparait de moi. C’était pour me conduire jusqu’aux thermes dont les vapeurs denses fil­trent par-dessous les portes, au fond du harem, à l’extrémité ouest de la Maison d’Été.
Le lourd battant de bronze a glissé sans bruit sur ses gonds et un épais nuage de moiteur nous a tout à coup enve­loppées. Fendant la buée, nous avons gagné une pièce exi­guë, à l’atmosphère suffocante, et j’ai senti qu’on me dépo­sait doucement sur un banc de pierre.
J’avais beau écarquiller les yeux, je ne parvenais pas mê­me à distinguer un visage. Seules, des mains, occupées à des tâches incompréhensibles, trouaient parfois l’écran des bru­mes chaudes. De temps à autre, une robe dégrafée planait un instant dans l’air puis se posait sur le sol, avec la grâce étrange d’une raie qui s’étend mollement sur le sable.
Deux silhouettes aux contours vagues se sont approchées et ont commencé à me déshabiller. Les vêtements me col­laient à la peau, tout imprégnés de la sueur âcre qui ruisselait de mes tempes, de mes pommettes et de mon cou, courait sous mes aisselles moites, dans le creux de ma gorge et jusqu’entre mes reins.
Quand enfin je n’ai plus été que chairs vives, humides et chaudes, d’autres ombres se sont avancées. Des bras m’ont saisie, m’ont portée. Presque ivre, j’ai pénétré dans une gran­de salle claire. Le sol, qui semblait tendu d’un épais tapis de mousse blanche, s’est ouvert sous mon poids après que mes compagnes m’eurent subitement lâchée. Une eau fraîche et parfumée m’a accueillie, où j’ai plongé avec délices, bientôt rejointe par le reste de la troupe…
Nous sommes restées longtemps à jouer avec l’écume odorante, à nous chamailler, à nous poursuivre à travers tou­te l’étendue de la piscine. Jusqu’à ce que l’extrémité de nos doigts, la plante de nos pieds finissent par se friper. Alors, comme si un signal avait retenti, les femmes sont sorties toutes ensemble tandis que, péniblement, je me hissais sur le bord du bassin.
Encore ruisselantes, nous avons investi, par petits grou­pes, de nouvelles pièces. Il fallut, cette fois, nous frictionner mutuellement dans des linges enduits d’un onguent translucide. Sur les corps luisants, les peaux mortes se détachaient, roulaient en boules grises…
Ce fut ensuite un nouveau bain, très bref celui-là, dans une eau pure et glacée. Puis, pour finir, le long cérémonial au terme duquel chacune d’entre nous devait se découvrir vê­tue, coiffée et maquillée comme une princesse de conte.
On m’essaya plusieurs robes. On m’arrangea les cheveux de cent façons différentes. Les miroirs tournaient autour de moi dans une danse folle pour que je puisse juger du résultat. Une fois que je fus parvenue à trancher, j’eus encore à déci­der de la couleur des fards, de la forme des bijoux, de la nuance des parfums. Les conseils fusaient de toute part. Devant les avis contradictoires, les discussions passionnées qui menaçaient de s’envenimer un peu plus chaque seconde, je dus faire assaut de diplomatie pour ne vexer personne.
Enfin, alors même que je me croyais déjà prête, Stola s’approcha, avec mission de parachever l’ouvrage. (Elle ne portait encore qu’un léger peignoir. Pour s’être occupée de moi sans cesse, elle n’avait pas trouvé le temps de songer à elle. J’ignore comment elle réussit à se mettre en tenue et se montrer fin prête à l’heure dite.) Elle déposa sur le sommet de mon crâne un minuscule cône gélatineux. Elle l’avait soigneusement choisi parmi des dizaines d’autres afin que les effluves boisés qu’il dégagerait en fondant s’accordent avec les multiples essences dont on m’avait ointe.

        
        

À la tombée du jour, nous nous dirigeâmes vers la sortie. Dans le hall d’honneur m’attendait un palanquin de bois doré sur lequel mes compagnes me déposèrent. Je m’allongeai parmi les coussins moelleux et nous nous mîmes en rou­te.
Le soir, étonnamment silencieux, pesait sur les rues com­me une bête aux aguets. Le pas cadencé des porteuses faisait tanguer la ville alentour de ma couche. J’avais l’impression d’être subitement passée dans un monde féerique, et ce fut à peine si je reconnus la demeure d’Atridès lorsqu’elle découpa sa haute façade sous les derniers flamboiements du crépuscule.
Stola ouvrait la marche. Dès qu’elle eut franchi le seuil, un tumulte joyeux s’éleva. Les Anges se pressaient autour de notre cortège en une longue haie, frémissant d’enthousiasme.
Dans un coin de la salle d’apparat, un orchestre fit aussitôt monter une musique étrange. Je n’avais rien entendu de tel jusqu’alors, bien que cela ressemblât assez aux sonorités étouffées et lointaines qu’il m’était arrivé de surprendre une fois ou deux, pendant les premières nuits qui suivirent l’ins­tallation de la Horst à Kewelgöz. Pas de luth ni de rebab, mais de ces instruments dont je n’appris les noms que par la suite : saxophones, synthétiseurs, guitares.
Alimentés par des batteries de motocyclettes branchées en série, les amplificateurs en faisaient ronfler les tonalités épaisses, pareilles à des cris, à des grincements monstrueux. Les chants s’entrecroisaient, se répondaient dans une sorte de chaos que j’aurais trouvé sinistre s’il n’avait pris, du fait de je ne sais quelle résonance imprévue, une plasticité singulière, un modelé sans cesse mouvant. Chaque note se répandait dans la villa à la façon d’une bulle folle. Des grappes entières de sons se formaient ainsi un peu partout. Elles grossissaient jusqu’à épouser la dimension des pièces, puis finissaient par éclater brusquement, giclant autour de nous en vomissures chaudes et sucrées.

        
        

Ensuite…
Ensuite, des pans entiers de mes souvenirs s’effondrent. Une force terrible s’empare de moi et me taraude le crâne. Je ne parviens même pas à distinguer, dans la brume qui flotte autour de ces images passées – et pourtant si proches –, le palanquin où je me tiens, à l’extrémité de la grande salle, avec ses colonnades dorées qui le rendent pareil à un trône…
Déjà les buffets se sont à demi écroulés. Des fruits, des pâtisseries, des morceaux de viande ou de pain jonchent le sol, écrasés sous les bottes de la Horst, macérant dans le vin renversé.
Plus loin, des corps se pressent sur la piste de danse où parfois, au rythme de la musique, s’échange un baiser, une caresse. Des couples sortent, d’autres rentrent, dans un va-et-vient perpétuel…
Souvent, un Ange s’assied à côté de moi, dégoulinant de sueur ou de boisson. Il me sert un verre et porte un toast, la face hilare. Il me parle un instant, avec une infinie douceur, me pose une main sur l’épaule ou sur le bras, se fige dans une curieuse expression de respect. Puis, comme revenant soudain à lui, le voilà qui fait brusquement demi-tour, saisit une fille au passage et s’en va se fondre dans la cohue…
Le vin est chaud et doux. Épais, parfumé à la cannelle. Celui-là même que les marchands de Gurlowenn réservent à leur consommation personnelle…
Je sens la chose ignoble qui s’est réveillée dans mon ven­tre et mes doigts affolés qui brûlent de la rejoindre…

        
        

À mesure que les heures passent, une voix, toujours la même, tend à dominer la musique. Une voix ? Un rauquement sauvage. Atridès. S’est-il rapproché de moi ?…
Au début de la fête, on aurait presque pu le croire absent. Après s’être joint à l’ovation que nous a faite la Horst, il a paru oublier ses convives et s’est tenu longtemps à l’écart, devisant avec Brügenegt. Puis, quand l’écrivain public a jugé bon de se retirer – de s’écarter de cette frairie –, le maître des Anges, à intervalles de plus en plus rapprochés, s’est mis à faire flotter son rire énorme au-dessus des sonorités métalli­ques de l’orchestre. Bientôt, des lambeaux de phrases ont troué le brouhaha général. Et maintenant, chaque mot porte, chaque syllabe roule sur un fond musical dont il devient impossible de suivre les méandres. La langue des princes, où résonne le fer des bottes martelant la chaussée, la poudre et le feu des batailles, la badine dont on cingle le visage du vaincu. La langue des princes, qui écrit l’histoire des princes, scande l’amour des princes, et vibre comme la flèche lorsqu’elle se fiche dans l’arbre et lui mord le bois jusqu’au cœur.
– Une prophétesse ?… Elle ?… Ne voyez-vous donc pas que tout cela est simple manigance, inventions puériles de Laqešja ?
– Nos femmes nous ont dit qu’Ambre était douée de pouvoirs extraordinaires, que nous devions la protéger com­me Nahtjma, notre bonne étoile.
– La Horst va-t-elle devenir aussi superstitieuse que le peuple de la ville basse ? Non, Skander ! Non, Mlodthi ! La mendiante n’est rien. Son seul rêve est de se voir élever un jour à la dignité de courtisane.
Atridès s’est approché en titubant, manifestement pris de boisson.
– Qui veut d’elle ?… Allez, répondez !… Elle est à qui la prendra. Et croyez bien que l’offre ne vient pas de moi. Mais d’elle. Je vous en prie, Messieurs, un petit effort… Elle ne paraît être qu’une demi-femme. Sans doute lui manque-t-il en effet ce qui, chez ses semblables, vous fait baver d’envie. Le déhanchement exagéré de la danse, l’ondulation souple de la marche. Mais entre ses cuisses mortes loge assez de passion pour que chacun y trouve son compte. Je vous le garantis, vous n’aurez rien à regretter. La première main qui se lève emporte la mise…
Les hommes, soudain dégrisés, se sont écartés de leur chef. Ils l’ont contemplé sans mot dire, pétrifiés par la terreur sourde d’un sacrilège contre lequel, cependant, ils ne pou­vaient pas grand-chose. Comme si, par le seul prestige de sa voix, Atridès les tenait malgré tout en respect.
– Quant au reste, mes amis. Si vous acceptez d’oublier les jambes…
La patte de l’Ange s’abat dans ma direction, se creuse puis se fige soudain, avant de s’approcher lentement pour épouser le contour de mon sein. Je sens alors mon buste qui, loin de se raidir dans un mouvement de recul, se porte imperceptiblement à la rencontre de cette caresse. Je ferme les yeux, d’horreur peut-être, et tente de rassembler mes forces. Mon corps devrait refuser cette étreinte, réunir toutes ses fibres, jusqu’aux plus secrètes, dans un large mouvement de révolte. Mais je sens bien que c’est contre ma volonté qu’il a choisi de se rebeller, et non contre celle d’Atridès…
Je vais sourire. Déjà, les commissures de mes lèvres ont frémi. Et mon cœur s’affole, impatient de sentir sur lui la paume lourde du Mâle. Cela ne se peut ! Mon Roi, je t’en prie, viens à mon secours !
Au fond de moi-même, je cherche un cri d’effroi, sans parvenir toutefois à le faire remonter jusqu’à mes lèvres. C’est à peine, me semble-t-il, si l’on entend le soupir que je réussis à pousser, à chasser hors de moi, la tête soudain pan­telante, comme si ma nuque s’était brisée sous l’effort :
– Assez !
– En voilà assez, en effet, Ambre ! La vérité est toujours éprouvante. Et tu viens d’en faire l’expérience lamentable.
– Quelle vérité ? ai-je encore la force de demander dans un souffle.
– Ta vérité de mendiante, ta vérité dissimulée sous des défroques royales…
Puis, se retournant vers les courtisanes :
– Cela suffit ! Qu’on l’emmène !
À la suite de Stola, trois femmes se détachent de la foule et se saisissent du palanquin. À mesure que nous nous éloi­gnons, les conversations reprennent, les groupes se refor­ment, les coupes de vin circulent. La musique hurle à nouveau : elle avait dû se taire, tout à l’heure, sans que je m’en sois rendu compte.
Je sors. Et les hommes ne me prêtent plus la moindre at­tention – ou s’efforcent en tout cas de le faire croire. Seules, leurs compagnes se détournent sur mon passage. Quelques-unes, à la dérobée, me gratifient d’un sourire attristé.
Savent-elles ce qui s’est produit en moi ?

        
        

Je l’ai deviné à son expression, Laqešja, elle, savait. Elle m’attendait dans le corridor, à l’entrée de la grande salle. Elle avait donc tout vu ! Pourquoi ne s’était-elle pas portée à mon secours ?
– Il ne faut rien précipiter, ma fille. Je regarde mûrir les choses et les êtres.
– Au risque de les laisser pourrir, faute d’avoir agi à temps ?
Et puisque mon interlocutrice restait silencieuse, j’ai poursuivi dans un long monologue, comme si, après l’abatte­ment dont j’avais été la proie, je succombais à présent à l’excitation la plus vive.
– Ne vois-tu pas que la Horst, ou plutôt ce qu’elle représente est en train d’agoniser lentement. Les Anges, sans leur chef, ne seront rien, ne feront rien. Ils continueront à goûter aux plaisirs de la ville d’Été. Ils finiront par se compromettre – par traiter avec le Palais, dans l’unique but de jouir de la vie sans que nul ne les dérange. Ce ne sont que des mercenaires. Atridès leur aura vraisemblablement promis une existence tranquille, des femmes à la peau douce et des boissons raffinées. Or, l’intendance ne s’est pas contentée de suivre, elle est allée au-devant de la troupe. Oui, la solde est arrivée avant la bataille, et elle paraît inépuisable.
« J’ai cru un moment que, lorsqu’enfin les réserves de Kewelgöz seraient consumées, tous les regards convergeraient vers le Palais. Je me trompais. Car les marchands de Gurlowenn sont malins. Ils savent apprécier les avantages que leur procure la paix. Leurs bénéfices grimpent et nul n’y trouve à redire. Le statu quo actuel leur permet de faire prospérer le trafic à travers tout le royaume. Ils se damneraient plutôt que d’y apporter le plus infime changement, le plus léger désé­quilibre. Quand la Horst, un beau matin, se réveillera ruinée, ils l’entretiendront. Songe que la fête de ce soir – Brügenegt me l’a avoué non sans honte – nous a été entièrement offerte par eux. Atridès doit la clore par un discours de remerciement à leur louange. Et ce n’est qu’un début…
« Oui, l’heure approche où le Négoce fera main basse sur nos rêves et tiendra les Anges à sa merci. Nul ne refusera plus le moindre service aux marchands. De sorte que Gurlowenn pourra disposer de forces redoutables en cas de conflit et, le reste du temps, d’une armée de commissionnaires.
« Rien n’est totalement perdu cependant tant que la Horst conserve de l’estime pour son chef. Voilà bien ce qu’il nous faut nous employer à sauver au lieu de rester dans l’om­bre et d’attendre. Or, il y a quelques instants, le cœur des hommes a flanché. La confiance qu’ils pouvaient accorder à leur maître s’est effritée un peu plus. Pourquoi diable n’es-tu pas intervenue avant ce désastre ?
– Disons que, d’où j’étais, cela ressemblait plutôt à une victoire. Mais qu’importe ! Admettons qu’Atridès soit effecti­vement en péril, admettons que, ce soir, il n’ait pas repris un peu d’autorité sur ses hommes. Tu voudrais que nous nous portions à son secours ?… Décidément, il faut beaucoup de patience pour t’écouter de la sorte, sans broncher, proférer les pires sottises !
– Ce n’est pas simplement d’un homme qu’il est ques­tion, mais de l’espoir qui est en lui. Pour toi, pour moi, pour le peuple !
– Crois-tu que ma tâche consiste à aider le peuple ? L’ai-je jamais prétendu ? Je ne fais qu’humblement veiller à ce que tout s’accomplisse. Est-ce de ma faute si le temps tra­vaille pour les marchands ?
Nous sommes restées toutes les deux un instant pensives. Puis Laqešja a paru hésiter avant de poursuivre :
– … Le problème n’est pas là, cependant… Ainsi donc, tu aimes Atridès ?
– Je le hais ! Je reconnais néanmoins qu’il demeure notre seule chance. Et tant qu’il incarnera – fût-ce sous une forme répugnante – l’esprit de la rébellion, je me garderai de tenter quoi que ce soit contre lui.
– J’ai bien compris. C’est même exactement ce que je voulais dire : tu le hais. Oui, tu le hais et, plus profondément encore, tu l’adores.
– Non ! J’ai souvent envie qu’une bouche, fût-ce la sienne, se pose sur moi, qu’elle réchauffe mon ventre et mes jambes mortes, mais...
– Aimer, est-ce donc autre chose ?…
Laqešja laissa sa main se frayer un chemin sous ses longs voiles. Elle en tira une pièce dont le métal, comme martelé, paraissait avoir été continuellement mordu par des généra­tions successives.
– Regarde ce statère d’or. Observe-le bien. Le Roi, ton Roi, me l’a donné à deux reprises. Une première fois, en me congédiant à la porte de sa chambre… Je n’avais pas encore seize ans. Quelques jours plus tôt, il m’avait surprise au sortir du bain. Là-bas, sur le rivage. À l’endroit où cesse enfin le désert et où, au voisinage de la mer, s’élèvent les grands pins. D’ici, et pourtant c’est à moins de deux heures de marche, on n’imagine pas qu’il puisse exister de tels arbres. Des troncs assez puissants pour vous cacher le soleil, et des aiguilles douces, où le pied s’enfonce jusqu’à la cheville. Comment les hommes parviennent-ils à résister longtemps au simple plaisir de vivre au bord de l’eau ?
– On prétend qu’à l’époque où l’on érigea la Pentapole, les vagues venaient battre les remparts de la ville basse, et que les flots se sont lentement retirés par la suite.
– Peut-être ! Il n’empêche que si j’avais été à la place des rois, j’aurais poursuivi inlassablement cette mer en fuite, quitte à laisser sur mon sillage autant de cités et de palais fantômes qu’il eût fallu.
– Et le peuple ? Tu crois qu’il aurait suivi, dans cet éternel exil royal ? Et les prêtres ? Et les marchands ?
– Je t’en prie, ne me parle plus du peuple…
« C’était la première fois que je foulais le sable de ces plages, que je courais à perdre haleine dans ces bois. Une pe­tite brise faisait flotter des senteurs d’iode et d’humus mêlées. L’eau qui perlait encore sur ma peau, le sel qui s’était déposé sur mes bras – tout m’enivrait.
« Je me léchais avidement les paumes. Sitôt qu’elles deve­naient insipides, je les pressais contre mes cheveux, contre mon ventre, contre mes cuisses, afin que le goût du bain les imprégnât à nouveau… – T’ai-je dit que je n’avais pas seize ans ? Je venais de découvrir que j’avais un corps.
« Et soudain il fut là, juste au-dessus de ma tête. Si grand qu’il me paraissait toucher la cime des arbres. Je ne l’ai pas reconnu sur le champ. Le Roi ! Jusque dans mes rêves, il m’é­tait toujours apparu en plein soleil, chamarré d’or et de pourpre, fendant le monde, terres et foules, pour ouvrir la route à ses hommes. Je ne pensais pas qu’il pût arborer d’autre visage, qu’il pût, ne fût-ce qu’un instant, parcourir sans escorte la demi-pénombre des forêts sous la tunique légère des chasseurs.
« Aussi n’ai-je vu en lui qu’un étranger quand il s’est allongé près de moi après avoir accolé son arc à un fourré. Un dieu, ou peut-être même le produit de mon imagination. Et j’ai eu mal, terriblement mal lorsqu’il m’a prise. Pourtant, dès que j’ai rouvert les yeux, dès que les larmes, mêlées au sel, eurent cessé de me brûler, j’ai enfin pénétré le secret de sa nature véritable. Le Roi ! Et un merveilleux bien-être a fusé aussitôt par toutes mes fibres.
« Sa tête reposait contre mon épaule. J’ai enfoui les mains dans ses longues boucles blondes, y accrochant les aiguilles de pin qui s’étaient collées à mes doigts pendant l’amour. Nous n’avons pas échangé un mot.
« Plus tard, quand il est parti, ç’a été, là encore, sans m’adresser la parole. Il s’est relevé en souriant. Il a rajusté les pans de son vêtement et m’a contemplée une dernière fois. Puis il s’est emparé de son arc avec une telle violence que, l’espace d’une seconde, j’ai bien cru qu’il allait me tuer, me percer à nouveau de part en part. Mais il m’a tourné le dos et s’est enfoncé dans les bois, m’abandonnant ainsi sur le sol, pleine d’une félicité qui me déchirait l’âme.
« Nul doute que ma faute fut de vouloir renouveler ces minutes de pure extase. Deux jours n’étaient pas écoulés que, m’introduisant parmi les servantes, je réussis à atteindre la porte de ses appartements. Les gardes, évidemment, m’en in­terdirent l’entrée. Ils ne parvinrent pas cependant à retenir à temps les hurlements que je poussai sitôt que les premiers d’entre eux m’eurent touchée.
« Alerté par le bruit, il parut sur le seuil, mais si différent du faune solitaire auquel je m’étais abandonnée, si étranger aux domaines marins, aux brises salées de l’amour, que j’avais du mal à le reconnaître. Absorbé par quelque question gouvernementale, flanqué de ministres qui, pour régler l’affaire au plus vite, l’avaient suivi jusque dans sa chambre, ce n’était plus qu’un roi, sous son manteau de roi, avec son regard de roi, cruel et suant la morgue.
« – Tu viens probablement chercher ton salaire ? fit-il en jetant une pièce d’or à mes pieds.
« Très lentement, je me suis baissée pour ramasser cette petite chose jaune qui luisait à peine dans la demi-pénombre du corridor.
« – Reprenez cela, Sire ! Vous ne me devez rien. Je vous aurai vraisemblablement confondu avec un autre.
« Fut-ce le statère que je lui rendis de la sorte, fût-ce précisément celui-là qu’il me lança de nouveau trois mois plus tard, avec un identique dédain, après que vingt-neuf de ses gardes eurent râlé sur mon ventre ? Je me plais à le croire, même si l’on peut y voir une réaction purement sentimentale. En réalité, il importe peu qu’il se fût agi de cette pièce-là ou d’une autre. Pour lui comme pour moi, c’était bien le même souvenir que nous échangions et auquel, quoi que nous fassions, nous ne pourrions plus, désormais, échapper.
« Cette fois-là, je n’ai pas refusé le présent. Depuis, ces quelques onces de métal ne me quittent plus. Elles sont le gage de son amour et du mien. Pareillement. De ma haine et de la sienne…
« Tu comprends, Ambre, c’est là, dans ce mince jeton d’or que réside l’insoutenable. J’y perçois le symbole d’un scandale auquel nous devons à tout prix mettre fin : cette faiblesse naturelle qui nous contraint à ne pouvoir exécrer sans chérir. Comment résister, garder ce qu’on appelle sa contenance à l’intérieur d’un tel déchirement ?
« … Aussi ne puis-je vivre sans constamment songer à la Reine. Car elle m’est devenue, comme cette pièce, indispen­sable. Elle a tué celui que j’adorais et que je détestais par-dessus tout. Elle m’a désespérée et vengée d’un seul geste. Il faudra que j’assiste à son trépas pour connaître enfin la paix – la vraie, celle qui se mêle invariablement de tristesse et de rancœur. Alors, je sacrifierai à l’ancienne coutume et glisserai ce statère d’or dans sa bouche d’agonisante…
« Tu le vois, j’ai bien d’autres soucis que le destin des peuples ! Mon histoire, à elle seule, est déjà trop pesante.
« Toi aussi, tu comprendras, un jour, que tu aimes Atridès autant que tu le hais. Que ce Roi assassiné, ce Roi que tu crois révérer, t’est aussi, quelque part en toi, secrètement odieux. Et que la Reine n’est pas uniquement un objet de ressentiments. Tu découvriras que la mort est une chose infiniment douce et conciliante, parce qu’avec elle, et avec elle seulement, s’abolissent enfin tous les souvenirs amassés… »
La voix de Laqešja n’était presque plus que murmure. Fallait-il y voir l’effet du vin ? L’énervement qui s’était empa­ré de moi tout à l’heure avait fondu à mesure que ma compagne poursuivait son récit. J’avais le sentiment de m’enfoncer peu à peu dans la plume douce des coussins. Ce fut à peine si je pris conscience, aux balancements légers de ma couche, que Stola et ses compagnes, ployant sous leur fardeau, s’étaient remises en marche.
Des bribes de discours me parvinrent encore, comme en songe.
– … ne sois pas sotte comme je l’ai été… ne refuse pas ta pièce… cette nuit… dormir… dormir… Atridès…
Je ne trouvai pas la force de répondre. L’esprit me revint un instant, au terme d’un voyage qui me parut n’avoir duré que quelques secondes. Le palanquin s’était immobilisé de nouveau. Derrière mes paupières closes, je crus deviner une violente lumière. Quelque chose d’effroyablement sec, mais qui devait être une bouche, déposa un baiser sur mon front. Laqešja. J’eus l’impression fugitive qu’elle venait de parler. J’avais surpris comme une suite de sons. Des gémissements presque inarticulés qui s’assemblaient cependant jusqu’à for­ger des mots inouïs, identiques peut-être à ceux que j’aurais voulu entendre :
– Je t’aime, petite Ambre…

        
        

Puis, l’horreur.
Combien de temps ai-je dormi ? Un râle qui s’enfle vient de me tirer brutalement du sommeil. Atridès est à mes côtés, à genoux devant le palanquin. Ses lèvres épaisses presque à me toucher le sein… Atridès que je découvre enfin, exalté, hagard, sans lunettes. Borgne. À gauche, l’œil unique roule au-dessus de mon corps nu, tandis que la paupière droite, mal rabattue sur son orbite cave, semble, elle, me dévisager avec méfiance, comme habitée par une vie monstrueuse…
– Ambre, nous devons nous entendre, sinon tout est per­du !
Alors, il est enfin remonté, pierre duveteuse d’angoisse et de dégoût, ce cri qui gisait en moi, mais que je n’avais su fai­re éclore, quelques heures plus tôt devant la Horst. Et il m’a déchiré la gorge, de la même façon que l’amour avec le Roi et ses gardes avait, à trente reprises, déchiré le ventre de Laqešja. Cela devait signifier : « va-t-en! », ou peut-être encore : « viens ! », et m’a laissé pantelante, écumante de rage.
Atridès s’est relevé et s’est rué en direction du corridor. Son visage s’était élargi brusquement, comme distendu par l’horreur.
Trois ombres m’attendaient dans l’embrasure de la por­te…


2

Sandra,    
Je puis te jurer que je ne l’ai pas touchée. Pas vraiment. Elle était là, devant moi, offerte dans le sommeil, le buste découvert. Un instant, j’ai contemplé ce corps dont la flamme des torches faisait jouer le bronze. Sans doute me suis-je approché. Une se­conde à peine, mon souffle s’est posé en traînées lourdes sur le grain lisse de sa peau. Mais ce fut tout. Presque immédiatement éveillée, elle n’était déjà plus qu’un cri…
… Comment t’expliquer ?… comment comprendre ce qui s’est passé ?…
Il est vrai que j’ai joué pendant la fête. C’est bien cela : j’ai joué avec le feu – j’ai joué avec ce feu. Y avait-il cependant de meilleur exorcisme ?
Dès que je l’ai vue approcher, au milieu du cortège des femmes, l’angoisse m’a saisi. Ce ne pouvait être qu’une idée de Laqešja. La damnée maquerelle devait manifester de la sorte son désir de montrer clairement qu’elle menait désormais la danse. J’avais d’ailleurs pu apprécier bien auparavant l’habileté avec laquelle elle avait mis au point sa parade et su, petit à petit, imposer son infante. Précisément, en organisant ce banquet grotesque, je n’avais d’autre but que de la forcer aux aveux, tenter de faire éclater sa vérité lamentable.
Grâce à elle, Ambre avait commencé à régner sur les courti­sanes. Toutes voyaient dans la petite mendiante l’image épurée de la gamine qu’elles avaient dû être, mais qui, par miracle, était arrivée à mûrir sans pour autant se souiller. Leur mauvaise conscience, finalement. Si pitoyable néanmoins, si profondément blessée qu’il ne leur paraissait pas impossible de s’en concilier les faveurs.
Les hommes avaient suivi. Très vite, ils s’étaient mis à fein­dre l’indifférence, à ne plus s’occuper en apparence de cette curieuse fille. Il était clair toutefois que leur attitude à son égard était entièrement dictée par quelque terreur secrète. Ambre s’y trompait peut-être, mais certainement pas Laqešja. Le moindre regard de l’infirme glaçait quiconque osait le soutenir. Et chacun s’efforçait de le fuir, de peur vraisemblablement d’y rencontrer ce que j’y avais trouvé moi-même et que je ne saurais définir : quelque chose comme une ardeur qui vous a quitté depuis peu, mais vous est déjà devenue étrangère, tant sa disparition vous a laissé à la fois insatisfait et, bizarrement, rasséréné.
De la sorte, et en quelques semaines, à force de demeurer  hors jeu, ce dérisoire morceau de femme avait pris les allures d’une idole effrayante. Intouchable. Les Anges, sans se l’avouer, auraient préféré qu’elle n’existât point. Et pourtant, ils ne pouvaient se résoudre à la faire disparaître.
Voilà bien pourquoi, aussi obscurs fussent-ils, les projets de Laqešja se dévoilaient en partie dans cette mise en scène, visiblement destinée à servir de couronnement à la fête. La sinistre maquerelle ne me laissait guère qu’une alternative. Ou bien je restais impassible devant la princesse illusoire dont elle guidait les pas dans l’ombre, ou bien je m’efforçais de prouver que j’étais encore le chef et me décidais à couvrir l’Élue de ridicule.
À opter pour la seconde solution, je risquais évidemment de me rendre coupable d’une espèce de sacrilège et de voir aussitôt se retourner contre moi le malaise de la Horst. Mais simuler le calme et le détachement revenait à avouer mon impuissance. C’eût été reconnaître que j’étais tout aussi fasciné que mes hom­mes et, de ce fait, incapable de leur servir de Rédempteur. Parée et fardée, portée en triomphe, Ambre m’aurait signifié dès lors une déchéance que chacun aurait fini par espérer prochaine.
Sur le moment, il me parut donc préférable d’attaquer. Si je voulais conserver quelque influence sur les Anges, je devais réussir à montrer que cette prétendue déesse n’était en réalité qu’une femme. Et une femme comme les autres. Pire que les autres, peut-être. L’éclat de ses yeux n’avait rien de surnaturel, puisqu’on pouvait les éteindre d’un seul baiser, puisqu’il suffisait de con­tenter des appétits inavouables pour voir se dissiper soudain cette haine superbe et ne plus trouver qu’une chienne là où l’on attendait une louve.
Oui, il fallait m’arranger pour renverser cette idole. Et je m’y employais de toutes mes forces. Était-ce pourtant la Horst que je cherchais, ce faisant, à convaincre, ou moi-même plus que tous les autres ?
Quoi qu’il en soit, après que, par petits groupes, mes convives eurent peu à peu déserté la maison, je pus croire que j’avais ga­gné. Laqešja n’avait même pas osé se montrer. Quant à Ambre, elle avait été ravalée au rang de simple courtisane, plus navrante encore que ses semblables. Les Anges paraissaient moins la redou­ter désormais, ne fût-ce que dans la mesure où je les effrayais de nouveau autant qu’elle. Et moi ? Moi, je n’avais plus aucune raison de la craindre. Je l’avais sentie, sous ma main, prête à s’offrir. À se rendre…
Au milieu du sommeil, un bruit, tout au plus un craquement léger m’a réveillé. Dans l’embrasure de la porte, j’ai cru deviner la silhouette sombre de Laqešja. Un flambeau, qu’elle devait maintenir à hauteur des épaules, lui déformait étrangement les traits. Elle ressemblait de la sorte à cette impalpable figure de cauchemar qui a si longtemps hanté mes rêves d’enfant et, qu’avec l’âge, j’ai fini par identifier à la Mort.
Elle n’a pas dit un mot. Son visage est resté de marbre. Mais je me suis senti sur-le-champ irrésistiblement aspiré dans son orbe. J’ai suivi sa marche aérienne, toute pénétrée de nuit et de deuil, à travers les galeries silencieuses de la villa.
Nous nous sommes bientôt retrouvés dans des enfilades de pièces et de cours intérieures où je n’avais, curieusement, jamais mis les pieds. Avions-nous quitté la maison par quelque issue se­crète ? Je ne sais. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est qu’il n’existait pas de commune mesure entre ces lieux inconnus et ceux qui avaient fini par me paraître familiers. Une atmosphère particulière les enveloppait. La rugosité d’un marbre dépourvu de patine, la fraîcheur inhabituelle des fresques couvrant la paroi tranchaient bizarrement avec le caractère suranné des odeurs affadies et comme ressouvenues qui y flottaient. Mais le plus surprenant était sans doute la résonance feutrée qui semblait prolonger chaque bruit, comme un écho sec, vibrant un bref instant avant de brusquement s’éteindre.
Enfin, la forme qui me guidait s’est immobilisée en face d’une porte close. J’allais arriver à sa hauteur, quand elle a poussé brutalement le battant pour aussitôt se rejeter dans un pan d’ombre où elle a paru, d’un seul coup, se dissoudre…
La pièce dont on venait de me révéler l’existence baignait dans la clarté mouvante de flambeaux accrochés aux murs par dizaines. Au centre, sur le palanquin qui lui faisait une couche surélevée, reposait Ambre, prise par un sommeil profond, parfaitement calme. C’était à peine si son sein nu, où dansait la lumière, se soulevait par moments. Du bout des lèvres – de la paume d’une main –, peut-être ai-je approché – au plus effleuré – cette courbe tranquille qui semblait préparée pour un baiser furtif, une hâtive caresse. Je ne sais plus ! Je ne veux plus savoir ! Déjà, l’arc des cils avait frémi, le torse s’était rejeté en arrière. Déjà, foudroyant, le cri avait jailli…
Sans doute aurais-je encore pu bredouiller une explication, une excuse. Mais presque immédiatement, l’une de ces migraines dont j’avais fini par oublier jusqu’à la violence m’a écrasé de tout son poids. Cela faisait des semaines que je n’avais eu à endurer de tels déchirements, de telles explosions. Je m’en croyais définitivement guéri. La lumière elle-même ne me blessait plus vraiment, à tel point qu’il m’arrivait de contempler le soleil sans en ressentir de douleur. J’en étais arrivé à trouver mes lunettes bien pesantes, presque inutiles. Et je souriais parfois, en songeant que je ne m’obstinais à les porter qu’en raison d’une coquetterie va­gue et parfaitement déplacée.
Or, voilà que le supplice reprenait. Une tarière me vrillait lentement le crâne, broyant peu à peu toute pensée, cependant qu’aux commissures de mes lèvres moussait une écume amère et nauséeuse.
Retrouver la nuit, le silence, c’est alors, tu le sais, la seule chose qui m’importe.
J’ai couru comme un fou, sans songer aux chemins que j’em­pruntais. J’avais mal, tellement mal, j’étais tellement perdu dans cette détresse immense. Je cherchais ta main dans le noir, sa fraîcheur apaisante sur mon front. L’odeur écœurante des baumes sur mes tempes. Les compresses d’eau tiède sur mes paupières en feu. Et mes doigts ne rencontraient que des parois raboteuses, ma bouche ne se posait que sur des pierres sans âme, suantes d’humi­dité putride…
Deux heures à peine avant l’aube, la paix, enfin, est revenue. J’étais dans ma chambre, ignorant tout du trajet que j’avais suivi. Comment avais-je réussi à ne pas m’égarer dans le dédale qu’il m’avait fallu traverser ainsi, en aveugle ?
Incapable de trouver le sommeil, je me suis lancé dans la rédaction de cette lettre. Et j’ai pu d’autant mieux goûter le calme étonnant dans lequel renaissait le monde que je m’efforçais de dépeindre le désordre épouvantable qui l’avait supplanté quel­ques instants plus tôt.
J’ai bien conscience que ces quelques mots ne t’apprendront pas grand-chose. Sans doute devrais-je avoir à cœur de mieux m’expliquer. Oui, il faudrait tout reprendre depuis le début. T’en dire plus à propos d’Ambre. Peut-être même te parler de Gurlowenn. Mais pareil ouvrage est très largement au-dessus de mes forces.
Je n’ai à présent qu’une envie : confier ce pli à un messager qui accepte de partir sur le champ. Quand l’écho de son pas se sera éteint sous les voûtes du corridor, quand le vrombissement du moteur aura faibli dans le lointain, la tranquillité inespérée qui lentement se diffuse en moi atteindra enfin son comble. Cédant à la torpeur, mon corps tout entier basculera dans le néant. Je le sens déjà qui glisse dans une eau sombre et lénifiante, semée de paillettes d’or, comme au fond de tes yeux.
Un jour viendra où je finirai par y trouver l’oubli, dans ces deux flaques vertes. La vanité des mots et des choses, la dureté et la sottise de tout ce qui ne te ressemble pas. Toi, mon repos, ma mort douce, ma vieillesse à venir, paisible et silencieuse. Comme un soir d’hiver en Isparta, lorsque nul n’est certain que viendra le matin.
Ne m’abandonne pas ! Si ce royaume m’échappe, je t’en bâti­rai un autre. Mais ne m’abandonne pas !

O***


3

On prétend que la Horst en est venue à la révérer comme une Reine. Hier soir, paraît-il, d’impressionnantes festivités étaient données en son honneur.
Cela fait pourtant moins de deux mois que la troupe a pris position dans Kewelgöz. Comment la jeune mendiante a-t-elle pu, en si peu de temps, prendre autant d’empire sur les hommes ? Les Anges iront-ils, comme le prévoient déjà certains marchands de Gurlowenn, jusqu’à la préférer à leur chef ?
Ce n’est pas que la chose m’inquiète. Ambre ou Atridès, quelle importance ? Le même dégoût, la même violence… Mais, le destin de la petite infirme me surprend et, je dois l’avouer, me désole. Car les choses se passent, maintenant, comme si je ne l’intéressais plus. Certes, elle vient encore hurler le matin sous mes fenêtres. Chaque jour, cependant, elle est un peu plus en retard et demeure un peu moins long­temps, comme si elle ne venait plus que par simple habitude, dans le seul but de satisfaire à un rite auquel, au fond, elle ne croit plus.
Je ne joue donc désormais qu’un rôle subalterne dans son existence. Et je saisis soudain que le peu de place qu’elle m’y alloue encore est peut-être tout ce que je possède, tout ce à quoi je tiens. J’en suis convaincue : la peur que faisaient naître ses cris était le meilleur des népenthès. Maintenant qu’elle ne m’habite presque plus, je contemple chaque scène, chaque événement avec une totale indifférence et, pourtant, sans sérénité aucune. Car si le présent et le futur sont devenus à mes yeux lettre morte, les absences d’Ambre creusent de tels vides dans ma rêverie que le passé, plus inéluctablement que jamais, s’obstine à refaire surface… Le passé ! Pas seulement le souvenir du Roi, ou ces rares images de mon fils puisées au fond de ma mémoire – visage rond où déjà se lisait la férocité de son père lorsque je lui donnais le sein. Non ! Pas seulement ce passé, tissé d’oubli et de tendresse. Mais l’autre aussi. Et bien plus fréquemment. Ce passé enfoui au plus secret de mon être, taillé dans le mensonge et tout entier incarné dans le spectre de ma fille.
L’orage vient de me réveiller. Ma main erre lentement sur mon corps et se crispe à chaque coup de tonnerre. Conster­nants reliefs de la maternité. Épiderme rompu de toute part. Poitrine flasque noyée dans les draps. Le ventre déchiré par la douleur, une douleur déjà ancienne, pourtant. L’impression que quelque chose vous a trop longtemps rongée de l’intérieur pour vous abandonner enfin, vide, molle.
Pour une fois, l’enfant s’est endormie assez tôt. Pendant des nuits entières, ses cris m’ont empêchée de trouver le som­meil. Mais ce soir, elle s’est calmée rapidement et les femmes de chambre ont pu aller se coucher. De sorte que, malgré la tempête au-dehors, la pièce paraît exceptionnellement paisible.
Je m’approche du couffin abandonné sous la fenêtre béan­te. À chaque pas, il semble que mon corps se disloque, se distend un peu plus. Je ne me lève que rarement depuis l’accouchement, tant l’effroi me gagne sitôt que la moindre activité révèle l’irrémédiable débâcle de mes chairs. Il faudra pourtant mettre bientôt fin à ces caprices. Le Roi, qui ne supporte plus mon indolence, m’a mise en demeure de reprendre une vie normale. (Que ne lui ai-je donné un fils ! Cette première grossesse lui paraît désormais tout à fait inu­tile. Une fille fatigue beaucoup moins qu’un garçon ! C’est une histoire finie à présent, qu’il ne sert à rien de vouloir poursuivre. Que ne lui ai-je donné un fils !… Peut-être ne les aurais-je pas autant détestés, les stigmates laissés en moi par un petit mâle…)
La bourrasque fait rage. Les éclairs jettent sur la ville haute de frénétiques paquets de lumière. À intervalles réguliers, des fantômes de façades semblent jaillir du sol pour aussitôt se dissoudre dans la nuit d’encre.
Au pied du château, dans les fossés de défense, des chiens hurlent à la mort. Il suffirait de se laisser couler dans cet air moite et lourd, tomber doucement, presque sans bruit – à peine le choc de la tête contre une pierre – pour qu’enfin le vacarme s’arrête. La terre boueuse ouvrirait une bouche humide, prête à me recevoir, et je baignerais bientôt dans une tiédeur visqueuse, extraordinairement douillette.
Aurai-je conscience, un peu plus tard, une fois le vent tombé, du remue-ménage qui se fera autour de moi ? Les bêtes errantes, oubliant leur terreur, s’approcheront et dé­pèceront ce corps qui n’est déjà plus que désastre. Au pre­mier sang répandu, les charognards paraîtront, bas dans le ciel, tandis qu’une aube mauve poindra derrière les mon­tagnes…
On a poussé la porte de mes appartements… Le Roi ! Mais pourquoi les servantes se massent-elles autour de lui ? Pourquoi me désignent-elles du doigt ? Pourquoi montrent-elles le couffin ?
Le couffin !… Vide !…
Mon Dieu, mon Prince plein de colère ! Tu viens à moi, alors que la tempête redouble jusqu’à faire trembler les murs et vaciller le sol. Un éclair m’aveugle, inonde la pièce d’une lumière crue dont l’éclat, abolissant tout contour, noie les choses et les êtres dans un océan de blancheur laiteuse. Le crépitement de la foudre me parcourt lentement, puis se concentre à l’extrémité de mes doigts. Comme couvant en moi, le tonnerre enfin retentit. Il résonne longuement, en myriades d’échos qui peu à peu s’évanouissent. On dirait qu’un miroir gigantesque s’est brisé dans mon ventre, et c’est à peine, mon Roi, si je sens les coups que tu m’assènes. Il n’y a plus maintenant à habiter l’espace que ce bruit qui meurt, tel le mugissement presque inaudible de lointaines marées.
Ne vois-tu pas à quel point le spectacle de ce monde en furie m’accable, à quel point il me blesse ? Pourquoi me for­ces-tu à contempler cette boule minuscule qu’on discerne là-bas par instants, dans les flamboiements passagers de l’orage, tout au plus une tache blanche sur l’herbe violette des fossés ? Et ce chien qui passe et l’emporte (car ce ne peut être qu’un chien, cette ombre massive piquée de deux amandes incandescentes, proches l’une de l’autre à se toucher) ? Ne comprends-tu pas que c’est ma nuque qu’il déchire en y plantant ses crocs ?
Comme cette nuit où l’univers entier semblait avoir été magnétisé convenait à ta mort, petite Électre !… Mais ce n’est pas moi, j’en jurerais, qui t’ai livrée à sa fureur. Le couffin devait être vide depuis longtemps quand je me suis levée. Je ne t’ai pas tuée. Ce n’est pas moi. Ce n’est pas vraiment moi. Il y avait trop d’amour entre nous, tout l’amour de mon Roi, tout l’amour que nourrissait pour lui cette enveloppe ancienne que j’avais peine à accepter comme la mienne et dans laquelle, tôt ou tard, tu aurais fini par renaître.
Car tu me ressemblais – du moins à ce qu’on prétendit au gynécée dans les premiers jours qui suivirent ta naissance. Sans doute tenais-tu un peu de ton père. Le visage. Le regard, surtout. Mais le reste, tu l’avais pris en moi. Et pendant que les femmes babillaient en jouant avec ton corps minuscule, pendant qu’elles s’émerveillaient de ces mains, de ces pieds, de ces doigts tellement bien calqués sur ceux de leur Reine, je songeais, quant à moi, que c’était probablement en raison de cette parité inconcevable que je me sentais à présent si vacante, pareille à un moule soudain vidé de son contenu.
Comment aurais-je donc pu détruire en toi cette appa­rence, cette forme qui était mienne ? D’année en année, tu te serais identifiée, chaque heure plus exactement, à cette image dont, pour ma part, je commençais déjà à m’éloigner. Tu serais devenu moi à mesure que j’aurais cessé de l’être.
Ton père, lui aussi, devait en avoir pris conscience. En te voyant mûrir, ce ne serait pas seulement ma vieillesse mais la sienne également qui, un jour ou l’autre, lui entrerait par les yeux. Peut-être ne parvenait-il pas à admettre cette évidence. Peut-être est-il allé jusqu’à vouloir nous détruire l’une et l’au­tre, afin que s’évanouisse la sourde menace que nous repré­sentions pour lui.
Ta mort, petite Électre, la première conséquence d’un complot contre l’âge auquel il aurait renoncé par la suite ? Rien d’incroyable en cela, finalement, bien qu’il soit difficile d’imaginer le Roi – notre Roi – ainsi courbé sous le joug de la peur.
En tout cas, une chose est certaine : il n’a jamais pu se faire à l’idée que son fils, lui aussi, en vienne un jour à me ressembler… Il le voulait identique à lui-même. Rigoureusement conforme. Que les premiers mots, les premiers gestes, – que les premiers jeux, les premiers regards fussent ceux qu’il imprimerait de ses yeux, de sa bouche, de son corps tout entier sur cette argile vierge. Mais il s’est berné lui-même. Après me l’avoir enlevé, il s’est vu contraint de laisser l’enfant à Cassandre. La malheureuse !… Elle a dû prendre cela pour un gage de crédit et d’amour. Elle ne pouvait deviner qu’il s’agissait en réalité d’un témoignage de mépris. Le tout-puissant Monarque ne s’était laissé guider que par une certitude absolue, la conviction qu’une courtisane insignifiante ne saurait laisser de traces durables, indélébiles, sur un petit roi.
Mon fils ! Comme je me suis trompée moi aussi sur ton compte. À deux reprises, j’ai cru que tu parviendrais à sup­planter le souvenir de ta sœur défunte. Pendant que je te portais d’abord, et jusqu’à ta naissance, jusqu’à ce que l’es­poir m’eût quitté de te revoir jamais, après qu’on t’eut arraché à moi. Puis une seconde fois, voici quelques jours, alors que tu venais de ressurgir brutalement des tristes décombres du temps, au seul nom d’une ville lointaine…
Devant l’incompréhension du Grand Conseil, devant l’entêtement des ministres à ne pas vouloir interroger les Anges venus d’Isparta, j’ai essayé de mener seule l’enquête. J’ai repris un à un les anciens rapports de police, comme pour me convaincre qu’il était possible de retrouver ta piste par mes propres moyens.
Lorsque j’ai pénétré dans la salle des archives, le conser­vateur n’a nullement paru s’étonner de ma démarche. Obéissait-il simplement au protocole qui établit que mon rang me donne le droit – et me fait même un devoir – de connaître tout ce qui touche aux intérêts de l’État ? Ou bien Égisthe, devançant mes projets, l’avait-il averti de ma visite ? Je ne sais. Toujours est-il qu’il m’a laissée errer parmi les travées, entre les rayonnages surchargés, sans même me demander ce que j’y recherchais.
Le dossier était à sa place. Poussiéreux. Inutile. J’ai feuil­leté, presque distraitement, les comptes rendus minutieux et froids. Rien qui m’apprît quelque chose de neuf.
Puis, soudain, l’évidence s’est imposée à mes yeux : de toutes les pièces rassemblées, il en manquait au moins une. Les envois s’échelonnaient régulièrement de semaine en se­maine. La série défilait durant des mois, opiniâtre, avec cette obstination qui n’appartient qu’aux animaux et aux choses. Pourtant, au second jour de la lune de Chāaban, elle s’inter­rompait inopinément pour ne reprendre qu’à la quinzaine suivante. Or, cette solution de continuité correspondait de toute évidence à un tournant décisif de l’enquête. Avant elle, tout tendait à faire accroire que les investigations progres­saient. Après elle, plus rien ne paraissait subsister de tant d’espoir.
Le 2, ainsi, nos espions se vantaient d’avoir découvert la cachette des fugitifs et se disposaient à les appréhender. Ils pressaient par ailleurs le Palais de leur délivrer les instruc­tions relatives au retour du jeune prince, soulignant à ce pro­pos la nécessité d’opérer avec promptitude : aux dires de voi­sins, l’enfant devait être gravement malade.
Le 16 – comme encore le 23, dans des termes pratique­ment identiques –, nos agents demandaient cette fois l’autorisation de suspendre leurs recherches sans prendre seulement la peine d’avancer un semblant d’explication… Il fallait, pour justifier un tel revirement, qu’un fait nouveau se fût produit dans l’intervalle, et dont un rapport, expédié vraisemblablement d’Isparta aux alentours du 9 de Chāaban, devait relater le détail.
Il n’était pas difficile d’imaginer ce qui s’était produit. Mon fils n’avait pas supporté les interminables errances que lui avait imposées Cassandre à travers le désert. Une bête im­monde le rongeait depuis la naissance. Elle avait fini par lui dévorer l’âme.
Les raisons qui avaient poussé Égisthe – car ce ne pouvait être que lui – à subtiliser le document relatif au décès du jeune prince n’étaient pas moins claires. Je voulus croire un instant qu’en cachant la nouvelle, le Régent n’obéissait qu’au désir de m’épargner une tristesse inutile. Je dus cependant vite admettre que, selon toute probabilité, la vérité était, hé­las ! fort différente. S’il avait tenu à s’emparer du rapport, ce n’était pas tant pour me laisser dans l’ignorance du nouveau deuil dont j’étais frappée, que pour conserver par-devers lui un acte officiel susceptible de lui offrir, en cas de besoin, un moyen d’affermir son autorité. En effet, dans l’éventualité où je viendrais à disparaître, il lui suffirait d’établir le décès de l’héritier direct de la couronne pour que nul ne songe à lui disputer le trône. Unique descendant de la branche cadette, il était assuré d’apparaître, au moyen de ce précieux document, comme le dernier représentant de la famille royale, le seul dont la légitimité ne fît aucun doute.
Tel n’était pas toutefois le seul motif qui pouvait l’inciter à garder à portée de main le rapport en question. Il avait dû, tout récemment, s’en découvrir un autre. Je connais assez nos espions pour imaginer à quel point ils s’étaient sentis tenus d’enrober la simple relation des faits de subtiles précautions oratoires. Il leur est toujours extrêmement difficile de rendre compte d’une mauvaise nouvelle. Ils n’avaient sans doute pas manqué de présenter la mort du prince comme un événement dont la réalité paraissait se fonder sur de fortes présomptions plutôt que sur une absolue certitude.
Dès lors, la nouvelle du séjour de la Horst en Isparta de­vait avoir passablement contrarié le Régent. Sans que nul ne l’ait voulu, l’enquête à laquelle il devenait à présent impos­sible de surseoir risquait de conduire à remuer une terre dans laquelle beaucoup s’étaient empressés d’enfouir le cadavre de mon fils. Et si, par hasard, en suivant la piste des Anges, on découvrait soudain que le prince – le Roi – était encore en vie ?…
Certes, jouer de la sorte avec le feu n’avait, aux yeux d’Égisthe, rien de tout à fait déplaisant. Pas au point cependant de faire taire en lui la crainte qu’une découverte fortuite vienne subitement ruiner ses ambitions. Aussi n’étais-je pas loin de l’imaginer, dans la solitude de son bureau, relisant chaque nuit le rapport afin d’y retrouver cette certitude rassurante qu’il tremblait de voir remettre en question : le prin­ce était mort, le prince ne pouvait qu’être mort…
L’inquiétude que je prêtais aussi volontiers au Régent m’ap­porta bientôt le meilleur des réconforts. Comment n’aurais-je pas repris confiance à l’idée qu’Égisthe pût avoir, si mince fût-elle, la moindre raison de craindre le retour de mon fils ? Abstraction faite des considérations relatives au style alambiqué de nos espions, je savais que rien n’est plus sujet à caution qu’un procès-verbal. On s’attend à ce que les mots collent à la réalité des faits. On oublie qu’ils sont infiniment malléables, trompeurs et fuyants. Qu’ils ne tirent en aucune façon leur substance de la pierre ou des choses, et qu’ils sont avant tout paroles d’hommes, cris de chair où la vérité sonne faux.
Égisthe n’avait probablement pas su lire entre les lignes de cette prose faussement sèche. Bien pire, il n’avait pas es­sayé, ni même voulu. Je parviendrais, moi, à y puiser de nou­velles espérances.
M’emparer de la pièce qui manquait au dossier ! Je ne suis pas sûre cependant qu’une telle résolution m’ait été uniquement dictée par le souci de ramener mon fils à une existence toute virtuelle. Défier le Régent, attiser ses inquié­tudes m’importait peut-être plus encore.
Il m’a fallu malgré tout beaucoup de courage pour monter ce soir-là jusqu’à ses appartements. Jamais je ne m’étais ainsi offerte. C’était lui qui, invariablement, venait me ren­dre visite, comme pour se gaver des restes lamentables abandonnés par son Roi.
Pourtant, il ne laissa transparaître nul signe d’étonne­ment quand j’entrai. Il ne broncha pas, n’eut en rien l’air de se troubler lorsqu’il lui fallut congédier d’un geste le jeune garçon aux côtés duquel je l’avais surpris. Je me demande même s’il ne prit pas un malin plaisir à mesurer l’imperceptible mouvement de recul que je ne pus réprimer à la seconde exacte où son mignon, rouge de confusion, passa la porte en me frôlant presque.
Je comptais l’endormir avec mes caresses et fouiller en­suite le cabinet secret attenant à sa chambre : ce que je cher­chais ne pouvait que se trouver là.
Égisthe avait-il saisi d’emblée l’idée que j’avais en tête ou comprit-il peu à peu, en me voyant dérouler négligemment mes voiles, que chacun de mes gestes n’était que momerie ? Il se carra contre les coussins de son lit, m’observant en silence, jusqu’à ce qu’à demi nue, je me fusse avancée près de lui.
– Me prendriez-vous pour un sot, douce Reine ? L’enfant que vous avez croisé à l’instant sur ce seuil – oui, ce tendre benêt lui-même s’en serait rendu compte. Ce n’est pas moi que vous êtes venue chercher ici. Coupons court, voulez-vous, à de fastidieux préliminaires… Ou plutôt, faisons un marché. Qu’aurai-je à débourser pour ce que vous m’offrez avec tant de bonne grâce ?
Une envie soudaine de fuir, mêlée d’une invincible fa­tigue, s’empara de moi. C’était à peine si j’avais conscience de ce que je faisais. Je m’entendais tout avouer, stupidement, sans comprendre réellement la signification de mes paroles. Je me répandais en explications comme si chaque phrase, venue d’ailleurs, m’eût simplement traversée.
Égisthe me paraissait plus grand qu’à l’ordinaire. Plus fort. Maître des mots. Et moi, si vieille brusquement, je lui témoignais pour la première fois une confiance étrange, in­volontaire, tel un laisser-aller nonchalant, sans tendresse au­cune mais étonnamment reposant. Il m’avait pris la main, et avant même que j’eusse pu songer à la retirer, l’avait portée en direction d’un coffret en marqueterie qui trônait sur un guéridon, bien en évidence au milieu de la pièce.
– Le rapport est là, ma Reine. Vous pouvez le prendre, j’en ai fait établir une copie. Je vous demande seulement d’aller le lire dans vos appartements. Ce que nous pourrions dire ou faire désormais serait absolument inutile.
Est-ce parce qu’il m’a été donné sans qu’il ait fallu livrer bataille ? Le récit morne de ton trépas ne m’a laissée, mon fils, que plus sèche et plus dure encore. Il s’y rencontre pourtant mille raisons de croire que tu es toujours en vie. Mais depuis que j’en ai découvert le détail, j’évalue à quel point l’affaire ne m’intéresse plus.
Il y a vingt ans, nous étions persuadés, ton père et moi, que tu finirais par ressembler au vainqueur du combat sans merci que chacun livrait à l’autre. Et nous avons tous les deux perdu. Même si tu es encore de ce monde – ce monde inhumain qui nous broie dans l’étau de ses rythmes démesurés –, tu ne dois, à coup sûr, ressembler à personne. Comment pourrais-je dissimuler, derrière tes traits sans con­sistance, le spectre aux contours si précis de ta sœur ?

Non, il ne reste qu’Ambre. Elle est la seule qui, en onze ans, ait réussi à me faire oublier le couffin vide, l’orage et les coups de mon Roi. Probablement parce qu’elle est fille. Mais surtout parce qu’avec le temps s’est nouée entre nous une secrète connivence. À force de nous guetter mutuellement, nous avons fini par curieusement nous apparier, nous assortir. J’ignore quelle est celle d’entre nous qui a pris peu à peu la tournure de l’autre. Peut-être nous sommes-nous façonnées toutes deux à l’image d’une tierce personne qui, pour n’être plus moi, n’est pas encore elle. Une forme à mi-chemin de nos existences jumelles. Elle et moi. En moi. En elle. Nous…
Ambre, reviens, je t’en prie ! Je te conterai, si tu l’ignores, le mystère de ton origine. Je ne le connais pas encore, mais laisse-moi seulement un peu de temps et je parviendrai à le forcer. S’il le faut, je remonterai la trace de Brügenegt jusque dans les royaumes du Septentrion. Je finirai bien par savoir. Je suis convaincue qu’il te suffira alors de m’entendre pour découvrir, qu’au-delà du temps et des hommes, nous sommes sœurs…
Nous fuirons ensemble ce monde moribond. Je sens en moi assez de force pour te porter, pour te défendre contre les dangers. Je combattrai pour toi les scorpions à deux dards qui peuplent les déserts du couchant, les hommes verts qui, dit-on, vivent aux confins de la mer, là où elle s’abîme dans le vide, et les chiens tricéphales qui montent la garde, plus loin encore, aux portes des Enfers, au-delà des montagnes Jumelles.
La nuit, nous dormirons l’une contre l’autre. D’une traite. Sans rêves.
Tu me réveilleras à l’aurore, en cherchant mon sein dans un demi-sommeil. Une fois dégrafée la fibule d’or de ma robe, je me dégagerai l’épaule d’un mouvement du buste. Et je guiderai tes lèvres jusqu’au mamelon dur, pressé entre mes doigts.
Puis, je te bercerai doucement, en chantant une très an­cienne complainte, dans une langue si râpeuse et gutturale – si douce – que nous aurons l’impression de nous comprendre au mépris de toute raison…
Viens !…


4

Le soleil, déjà haut, brûle tout à l’entour. Voici des heures qu’au loin, Kewelgöz s’est éveillée. Les Anges s’affairent près des demeures, sur les remparts, dans les rues, les moin­dres passages. Partout se déploie une activité formidable. Nul ne prend même le temps de saluer les marchands de Gurlowenn, venus, comme à l’accoutumée, en longs cortèges multicolores.
Étrange animation cependant, qui, vue d’ici, paraît presque feinte. Par instants, les hommes lèvent furtivement les yeux au ciel comme s’ils en attendaient un signe, puis s’absorbent à nouveau dans des besognes dont tout indique qu’elles sont inhabituelles. La distance ne permet pas de saisir exactement ce qu’ils font. Certains, dont la grande porte ouest, entrouverte, ne révèle que les outils, creusent une sor­te de fosse gigantesque, à quelques pas du mur d’enceinte. D’autres passent par couples, en charriant des tombereaux de lourds madriers. Plus loin, des groupes s’empressent autour d’échafaudages dressés à la hâte. Un peu partout, des arpenteurs silencieux obéissent aux ordres muets de maîtres d’œu­vre improvisés et, l’air pensif, prennent des mesures, tracent au cordeau des figures compliquées.
Tirées de leur sommeil par cette agitation inopinée, les courtisanes apparaissent aux fenêtres, s’accoudent et obser­vent. On en voit qui se penchent, sans doute pour plaisanter avec l’un des terrassiers en contrebas. Derrière les voiles, les yeux se devinent au feu qui s’y allume – un feu de plus en plus vif dirait-on, à mesure que doit prendre forme le nouveau chantier de la Horst…
Cela fait à présent plusieurs semaines que les travaux de restauration sont achevés. Quel peut être l’édifice qu’on érige aujourd’hui ? Kewelgöz ne compte donc pas assez de villas, de palais et de jardins ? De quoi les Anges peuvent-ils manquer, dont le besoin se fasse sentir si brusquement, et avec un tel caractère d’urgence que chacun semble décidé à se mettre de la partie ?

Les rochers sont brûlants maintenant. Il devient difficile d’y demeurer ainsi collé. Ah ! ne pas céder à la tentation d’en éloigner ne fût-ce que la joue… Courage, vieux capitaine ! Ce ne doit plus être l’affaire que de quelques instants. Il faut tenir encore un peu, toute l’étendue du corps agglutinée, comme abouchée à la paroi minérale. Quelle que soit la répulsion qu’elle inspire, cette matière inerte, dont la surface semble curieusement se ramollir sous l’effet de la chaleur, constitue le seul abri efficace contre les regards indiscrets.
Que se passerait-il si l’on surprenait, depuis la ville d’Été, le Régent à l’affût, parmi les pierres chauffées à blanc et les mottes calcinées ? Peut-être, après tout, l’événement ne susciterait-il pas d’autres réactions qu’une moue de dédain. Peut-être n’y aurait-il personne pour réellement s’en offusquer. Qui oserait, cependant, être absolument affirmatif sur ce point ?… Non, le mieux est de rester prudent et de patienter, immobile… Attendre qu’elle passe enfin à portée de voix…
Sera-t-elle plus en retard encore qu’à l’ordinaire ? Ne faut-il pas même envisager le pire, et s’attendre à ce qu’elle ait choisi de ne pas quitter la cité ? Sur quoi se fonder désor­mais, depuis qu’elle a pris ces habitudes incohérentes qui la rendent presque paresseuse… moins empressée en tout cas au service de ses princes ? Comment n’être pas inquiet tant que n’aura pas retenti au loin le tintamarre familier de sa charrette ? Le ronflement assourdi des engrenages, d’abord, et le murmure des courroies de transmission. Puis, le crissement des roues sur le sol et le gémissement caractéristique du moyeu, à chaque cahot…

– Ambre, j’ai un secret à te confier…
– Je ne parle pas aux aventuriers qui courent le désert sous l’épaisse pèlerine des errants.
– Je ne suis pas un vagabond, et ce que j’ai à dire t’in­téresse au premier chef. Approche-toi, laisse-moi me glisser dans ton ombre, me dissimuler sous les bordages de ta voi­ture. Porte-moi jusqu’à la ville basse. Je te le jure : dès que nous atteindrons les faubourgs, je m’évanouirai dans la foule. Tu n’auras dès lors rien à craindre, ni de Kewelgöz, ni du Palais.
– Sache, l’ami, qu’en aucune façon je n’ai quoi que ce soit à craindre !
Elle va s’enfuir. Déjà, une bonne distance la sépare des rochers les plus avancés. Plusieurs dizaines de pas qu’il va fal­loir maintenant parcourir à découvert, au risque de se faire repérer. Car il est inutile de seulement espérer qu’elle daigne revenir en arrière. Petite sotte gonflée d’orgueil !
– Attends-moi, Ambre. Je te montrerai mon visage, et tu comprendras.
Elle semble avoir ralenti l’allure… C’est le moment… Courir, cassé en deux pour n’être pas vu de Kewelgöz, tandis que le vent, s’engouffrant dans la pèlerine, en rejette la capuche sur les épaules. Puis, parvenu à sa hauteur, bondir sur le marchepied, s’accrocher aux ridelles de la charrette. Oui ! C’est le moment…
À l’instant précis où elle reconnaît son interlocuteur, Ambre est secouée par un éclat de rire énorme, dispropor­tionné, mais étrangement faux. On dirait une bête fauve, surprise par le chasseur, et qui rugit malgré tout, désespérant déjà de ne pouvoir se défendre…
– Depuis quand les rois se déguisent-ils en brigands ?
– Là, ma chère, tu me sembles anticiper sur les plus hardis de mes rêves. Je ne suis encore que régent.
La voiture a repris de la vitesse. Déséquilibrée par la sur­charge, elle menace de verser au moindre nid-de-poule. Qu’importe ! Le trajet à découvert n’est plus très long. Une fois passée la colline d’Hebenn-Runn, il deviendra possible de s’arranger confortablement sans risquer d’être aperçu depuis Kewelgöz…

– Ambre, je suis venu te proposer un marché.
– Je…
– Oui ! Je sais ce que tu vas me dire. Tu ne traites pas avec le Palais. Soit ! Je n’insisterai pas. Admets toutefois qu’on ne peut atteindre un but, quel qu’il soit, sans un minimum de… concessions.
– Ce qui signifie, pour ce qui nous concerne ?
– Presque rien, ma jolie, presque rien. Tu souhaites la mort de la Reine, la mienne aussi peut-être. Ces appels au meurtre, il est facile de leur avancer maintes raisons et, parmi elles, certaines dont tu es loin de te douter. Je te les dirai plus tard. L’affaire est pour l’instant totalement dénuée d’intérêt. Ce qui compte aujourd’hui c’est que ni Atridès ni ses hom­mes ne semblent pressés de répondre à ton attente. Suppose cependant que je t’offre un moyen infaillible de raviver la haine, d’attiser la colère qu’à l’heure actuelle les Anges lais­sent somnoler en eux ?
– Et pourquoi vous donneriez-vous cette peine ? La mol­lesse qui a gagné la Horst vous sert, il me semble.
– Là, mignonne !… De tous les mobiles qui te poussent à agir, ai-je seulement cherché à connaître ceux qui m’échap­pent encore ? Non, évidemment ! Alors, n’espère pas que je te livre les miens. Contente-toi plutôt de répondre à cette seule question : s’il te fallait pardonner à la Reine ou bien la perdre définitivement, mais qu’Atridès, dans ce cas, dût tomber avec elle, que choisirais-tu ? L’entêtement superbe qui t’a guidée jusqu’à ce jour ou cette clémence toute neuve – en fait : ce prétexte fallacieux, tout juste bon à sauver le prince de Kewelgöz ?
– Le prince de Kewelgöz ! Mais Atridès n’est plus rien, pas même le maître des Anges !
– Cela, il y a longtemps que je m’en suis rendu compte. Je voulais simplement dire…
– Non, vous ne comprenez pas… Vous ne comprenez rien du tout. Hier encore, Atridès était le chef, même s’il n’exerçait plus effectivement aucun pouvoir. Manipulé par Brügenegt, Laqešja ou son armée tout entière – d’autres le sont bien par leur mignon, leur mère ou leur maîtresse, la belle affaire ! –, il n’en était pas moins demeuré intouchable. Mais à présent les choses vont changer. On se prépare là-bas pour…
Ambre esquisse un geste vague en direction de la ville d’Été, dont les remparts viennent de disparaître derrière la courbe douce des collines. Il lui en coûte visiblement d’achever la phrase laissée un instant en suspens.
– … pour son procès…
– Tiens donc ! et de quel crime l’accuse-t-on ?
– Quelle importance, puisqu’il n’est vraisemblablement pas coupable ? La Horst, en réalité, est lasse de ses atermoie­ments comme de son arrogance factice. Elle adorait un dieu – ou, si vous préférez, un démon. Et elle découvre soudain un homme, un être veule et, presque autant qu’elle, indécis. Atridès n’est ni pire ni meilleur que les autres. Tout au plus est-il descendu un peu moins bas. Voilà bien ce qu’aujour­d’hui les Anges ne peuvent plus supporter : retrouver dans leur chef leur propre image et, dans le même temps, au hasard d’un geste, d’une parole, ces épaves d’un rêve qui a cessé de les habiter.
– Ainsi le royaume va-t-il s’engluer plus encore. Ils vont le condamner, je suppose, et, pour ne pas en concevoir trop de remords, s’arranger avec leur conscience, endormir leurs scrupules à coup de beaux arguments démocratiques. Com­me si, déjà, ces semaines passées à attendre ne suffisaient pas. Mais quand donc cesserons-nous de vivre comme des statues ? Les pierres ont, à leur échelle, une existence plus mouvementée que la nôtre ! N’as-tu pas envie de secouer enfin l’insupportable torpeur qui gagne le monde ?
– Sans doute, mais pour combien de temps ? Chaque ma­tin, je me lève plus engourdie que la veille. Bientôt, je n’aurai plus la force de lutter, ni même l’envie de prendre à l’aurore le chemin du Palais. Je me sens si lasse, soudain, usée avant de m’être vue flétrir.
– Raison de plus pour agir, ma jolie, et vite… Dis-moi… Tu n’as pas répondu tout à l’heure, lorsque je te demandais si tu acceptais de sacrifier Atridès ?
– Les Anges m’ont déçue, c’est vrai, et leur chef ne m’ins­pire pas moins de mépris que de pitié… Comment oses-tu penser cependant que je puisse un seul instant hésiter entre cette bassesse, où demeure malgré tout un peu de ce que j’aime… – entre cette médiocrité et la tienne ?
– Tout doux, ma belle ! Ai-je formulé l’alternative en ces termes ?…
(Ici, comme prévu, marquer une pause, laisser l’orage éclater, la colère s’épancher. Puisque demeure au bout du compte cette évidence que rien ne saurait entamer : l’absolue certitude d’être arrivé au bon moment… Sitôt que cessera d’en résonner le dernier écho, chaque insulte, chaque cri, à force de s’être étiré contre le ventre raboteux du désert, se découvrira vide de contenu. Derrière Ambre, plus rien qu’un trou béant : Kewelgöz. Il ne restera alors qu’à poursuivre, la voix un peu chantante, pour convaincre…)
– Non, ma chère, ce n’est, hélas, pas de moi qu’il s’agit ! Ce serait… trop facile. Ce n’est pas pour ou contre moi qu’il faut parier. Tu dois choisir entre l’Ange et la Reine. Entre… – appelle cela comme tu le voudras : amour, tendresse, rêve…, je m’en moque – entre cette chose, donc, et ta haine. Tu ne peux sauver à la fois l’une et l’autre. Es-tu prête, au nom de notre doux envahisseur, et pour son seul salut, es-tu prête donc, petite Ambre, à faire taire ta rage, à absoudre le monde ?
– Venons-en au fait, je vous prie !
– Soit ! Imagine, par exemple, qu’au sein de la Horst – et tout à fait fortuitement, cela va sans dire – on ait vent d’une machination ourdie par la Reine avec la complicité d’Atridès. Tiens ! Suppose que, d’ici quelques jours, juste avant le pro­cès dont tu viens de parler, on découvre que dans toute l’af­faire, et depuis le début, les Anges n’ont été qu’une sorte de colifichet inutile, une manière de justifier un régicide sans pour autant toucher au prestige du Pouvoir… Bref ! le plus bel ornement de ma mort… Ne l’entends-tu pas d’ici, s’en­fler à mesure qu’elle court les rues, la révolte ?
« – Nous n’avons servi qu’à permettre à un tyran d’en remplacer un autre !
« (Un tyran ! note bien le langage fleuri qu’il conviendra d’utiliser pour faire vrai, car, tu le devines, ce n’est pas moi qui irai colporter la nouvelle dans Kewelgöz.)
« – Oui ! Il nous a utilisés pour son bon plaisir. Dès l’ins­tant où nous quittions Isparta, il savait que ce serait la Reine en personne qui le coifferait de la couronne, tandis que nous, nous croupirions dans la ville d’Été.
« – C’est bien vrai ! À ses yeux, nous ne sommes là que pour l’exemple, afin de montrer au peuple que toute rébellion est inutile… Comment la ville basse pourrait-elle simplement songer à tenir tête à la dynastie dégénérée qui la gouverne, quand elle aura vu une armée entière s’assoupir aux pieds de ses princes, comme un vieux chien goutteux ?
« Et cent autres fables encore qu’il te sera aisé d’inventer, j’en suis certain, qu’il te sera aisé de faire discrètement passer de bouche de courtisane à oreille de soldat… – Tu m’écoutes, Ambre ? – de soldat ! Car, à la seconde précise où ils auront compris qu’Atridès ne les a entraînés dans Kewelgöz que pour mieux les laisser s’y endormir, les Anges prendront les armes et marcheront sur le Palais, avec le cadavre de leur chef pour unique étendard. Simplement parce qu’ils auront eu peur.
– Ainsi, je découvre la vérité d’Égisthe. La vérité de notre Régent. Le voilà assurément devenu fin politique ! D’autres à ma place ne manqueraient pas, sans doute, de le prendre mê­me pour un grand roi ! Il suffit de voir comme s’illumine son visage dès qu’il profère un mensonge ! Quel piège t’es-tu donc amusé à construire dans les ténèbres ? Dans quelles chausse-trappes espères-tu faire trébucher la Horst ? Cela suffit, à présent. Descends ! Je ne veux plus entendre un mot de ta bouche de serpent !
– C’est cela, crie ! braille ! Je descendrai lorsque j’aurai tout dit. Pour le reste, ameute la foule si tu le désires ! Nous ne sommes plus très loin des faubourgs, maintenant. Vas-y ! Hurle donc, damnée femelle !
Déjà, l’ombre des premières masures se profile à l’hori­zon. La route devient particulièrement mauvaise. Toutefois, si Ambre s’absorbe dans la manœuvre de son engin, c’est moins pour surveiller la chaussée que pour se donner une contenance. Elle sait qu’elle ne pourra renoncer à jouer la partie qui s’annonce. Seulement, les cartes viennent d’être redistribuées de façon imprévue, et il lui répugne de prendre en main la nouvelle donne, moins pour les atouts qu’elle contient, que pour les alliances qu’elle impose. Faire équipe avec le Régent, puisque c’est l’unique partenaire qui lui reste : voilà une éventualité qu’il eût paru autrefois presque indécent d’envisager et qui mérite bien aujourd’hui qu’on s’accorde une courte pause.
– Oui, Ambre, il sera dit que la vérité a depuis longtemps déserté notre histoire. Il s’en faut de beaucoup néanmoins pour que tout n’y soit que mensonge. En ce qui me concerne en tout cas, on ne saurait guère me reprocher que de pré­venir l’obstacle, non de l’inventer. Car, tôt ou tard, il finira par se dresser sur ma route. À moins évidemment que mes espions ne se soient trompés. Un rapport m’est parvenu hier d’Isparta. Bien qu’il ne fasse encore état que de simples soupçons, il me semble tout à fait convaincant. En voici une copie scrupuleusement établie par mes soins. Tu pourras l’é­tudier à loisir et décider en connaissance de cause… Sache cependant que renoncer à me suivre, c’est risquer de voir la chance t’abandonner à jamais. Car s’ils ne sont pas d’ores et déjà complices, s’ils ne l’ont pas été depuis le début, Atridès et la Reine ne tarderont pas à le devenir. Il y a entre eux des liens trop forts… des liens… de sang !!!
– … son fils ? son fameux… « fils » ?
La mendiante paraît rassurée brusquement, presque joyeuse.
– Tout porte effectivement à le croire. Et nous ne pou­vons nous offrir le luxe de parier pour le contraire. Dispa­raître ou faire monter dans la Horst la pâte de la révolte : il n’y a pas d’autre issue.
– Et si ta levure est mauvaise, boulanger ?
– Le pain sera cuit. Et c’est finalement ce qui compte.
La silhouette de la mendiante se découpe maintenant sur les façades lépreuses des faubourgs. Il est grand temps de descendre de la charrette brinquebalante. Une fois à terre, il ne restera plus qu’à s’emmitoufler dans l’épaisse pèlerine de bure pour se fondre dans le troupeau morne des passants, tandis que se perd la voix d’Ambre dans le brouhaha de l’agitation matinale. C’est à peine si on la devine, haut perchée sur le remâchement quotidien des choses, clamant d’inutiles objections…


IV



1

Voici plus d’une semaine que se manifestait à Kewelgöz une activité insolite. Des bruits assourdis de travaux nous parvenaient sitôt qu’on ouvrait une fenêtre. Pendant la nuit, leurs échos lointains semblaient même redoubler d’in­tensité. On aurait pu croire que cela ne prendrait jamais fin. Que ce continuel ronflement signalait la présence d’un météore inconnu – quelque trombe lointaine, quelque cyclone mystérieux devenu subitement indispensable à l’équilibre du monde comme à notre survie.
Par contraste, la ville basse paraissait presque muette. Les tours des potiers, les clochettes des porteurs d’eau ou, dans les forges, les soufflets et les enclumes ne s’étaient pourtant pas tus. Mais plus personne n’y prenait garde, fût-ce parmi les gens du peuple. En apparence, certes, tout le monde se livrait à ses occupations journalières. Il suffisait d’observer néanmoins les rares passants ou la poignée de servantes demeurées au Palais pour deviner à quel point pouvait être feinte l’attention que la plupart d’entre nous semblaient porter à l’ouvrage.
Tous ou presque, en effet, semblaient vivre les yeux bais­sés et s’appliquer à ne contempler que le mouvement de leurs mains ou la progression de leurs pieds sur le sol. S’il arrivait qu’une tête vînt à se relever, presque par inadvertance, comme en proie à une étourderie fugitive, c’était invariablement pour arrêter aussitôt le regard sur les objets les plus proches. L’acharnement qu’on mettait de la sorte à se cantonner dans un univers immédiat n’était pour autant devenu une manière de règle que dans la mesure même où l’on craignait de braquer trop ostensiblement son regard au loin, sur l’horizon. Derrière ces attitudes censées donner le change, on devinait que tous les sens, toutes les facultés se tendaient en direction de la ville d’Été. Des plus humbles aux plus puissants de ses sujets, le royaume entier semblait s’être ainsi posté aux écoutes de l’événement. Chacun guettait le moindre signal susceptible de trancher sur ce vrombissement ininterrompu auquel, en vérité, nul ne parvenait réellement à s’habituer.
Cette distraction collective à l’égard des besognes ordi­naires sécrétait en moi un sournois malaise. Car si je m’étais soustraite depuis longtemps à la mesquinerie quotidienne, je n’avais jamais cessé jusqu’alors d’en éprouver la salutaire con­sistance. Il suffisait d’un incident quelconque, si dérisoire fût-il, pour me rappeler un bref instant à la réalité. Un pas un peu trop sonore qui, tout à coup, résonnait dans les couloirs, ou le luth d’Ineimah dont une corde mal pincée se mettait brusquement à friser… Ma rêverie ne s’en trouvait pas suspendue, mais je sentais, à côté d’elle si fluide, cette présence dense et opaque qu’on se plaît à nommer la Vie.
Or, Kewelgöz choisissait de s’attaquer à cette pesanteur, à cette fermeté que j’avais crues jusqu’alors inaltérables. À l’air se mêlait un acide inconnu, assez puissant pour dissoudre non point cet ordre ancien devenu inutile, mais le glaçage épais dont le temps recouvre nos actes, jusqu’aux plus négligeables de nos gestes, et qui, accumulé au fil des ans, confère leur naturel à toutes nos attitudes. Et par les craquelures que faisait le vernis en s’écaillant, à l’endroit précis où l’on s’attendait à découvrir de la chair, du sang, une pensée humaine, on n’entrevoyait que le vide. Je ne remontais à la surface des vivants que pour y rencontrer des spectres aussi indifférents au monde quotidien que je m’efforçais de l’être.
L’abcès a crevé aujourd’hui. En fin d’après-midi. Tandis que le soleil incendiait déjà les nuages et que, rutilant aux confins du monde, croulaient d’éphémères cités de brume.
Un silence pesant avait fondu sur la Pentapole durant la nuit et nous avions passé la journée à l’affût, désorientés par ce nouveau caprice de la Horst. À n’en pas douter, un cataclysme couvait. Le vacarme allait renaître. Et ce serait pour fondre sur nos têtes, plus terrible encore, effroyablement grossi de son commerce imprévu avec ces quelques heures de rémission.
En s’allongeant au coin de chaque rue, les ombres nous signifiaient d’ailleurs de vagues menaces, comme autant d’arrêts de mort. Et toutes les poitrines devaient battre aussi violemment que la mienne sans que nul n’y pût reconnaître la manifestation d’une joie ou d’une peur trop intenses.
Or, à l’instant précis où tous les cœurs allaient se rompre, une vague rumeur s’éleva depuis les quartiers sud des faubourgs. Elle s’enfla bientôt, gagna toute la cité et, prenant d’assaut la colline, vint se perdre dans les demeures désertes des princes, dans les corridors vides du Palais.
De ma fenêtre, il était impossible de saisir ce qui se passait. Émergeant à peine des collines les plus lointaines, les remparts de Kewelgöz avaient fait jouer une seconde les lueurs du couchant avec une intensité accrue. Comme un bref éclair blond parmi les reflets rouges qui couraient sur la muraille. Rien de plus. Perchés sur les terrasses de leurs tristes masures, les guetteurs de la ville basse avaient cependant donné l’éveil. Qu’avaient-ils pu voir d’autre ? Pourquoi cette joie – car c’était bien la joie que traduisait ce vacarme – s’exprimait-elle si brutalement et avec aussi peu d’équivoque ? On eût dit que tout le royaume retentissait soudain de hurlements rauques, de vagissements suraigus. Un chœur prodigieux faisait monter un véritable mur de sons contre lequel le youyou des femmes venait prendre appui pour s’élever plus haut encore…
J’ai couru jusqu’à l’observatoire de Lyctargoos. Égisthe s’y trouvait déjà. Seul. L’orbite plaquée contre l’oculaire de la grande lunette. En m’entendant approcher, il se retourna d’un bloc. Son visage, d’abord convulsé, se détendit sitôt qu’il m’aperçut. Mais le sourire qui fendit alors ses traits ne suffit pas à me donner le change. Il était clair qu’une peur obscure l’avait envahi à la minute où il avait deviné dans son dos une présence. Que pouvait-il craindre ? À part moi, l’astronome du palais était la seule personne qui risquait de le surprendre ainsi, dans cet antre…
– Que se passe-t-il donc, Monseigneur ?
– Hélas ! bien peu de chose, ma Reine. Pas assez en tout cas pour qu’on s’y intéresse. Tenez, je vous cède la place. Profitez-en ! Je serais étonné que Lyctargoos s’avisât de paraître avant plusieurs heures.
J’appliquai un œil contre le cercle de métal que la pau­pière du Régent avait laissé presque tiède, encore moite. Et l’extrémité ouest de Kewelgöz m’apparut. La monumentale porte de bronze était ouverte. Voilà donc l’explication du signal qui avait, quelques instants plus tôt, donné le branle à la liesse générale. Car, je le savais par une vieille servante, on avait fermé au matin toutes les entrées de la ville d’Été. Les marchands de Gurlowenn eux-mêmes s’en étaient vu refuser l’accès. Or, en manœuvrant de nouveau l’énorme vantail sur ses gonds, on avait dû renvoyer les rayons du couchant en direction du Palais. Et, dans les faubourgs, l’événement avait im­médiatement pris une valeur particulière – une valeur dont il me restait à découvrir l’essentiel : Kewelgöz, enfin, avait ouvert ses portes !
À une centaine de pas de la muraille, un petit groupe d’hom­mes avançait en direction de la ville basse. Des émissaires, sans doute. Mais quelle alliance mystérieuse – oserais-je dire : contre nature ? – allait donc être scellée entre le peuple et la Horst ? Et par qui ?
Il me fallut du temps pour régler la lunette à ma conve­nance et distinguer nettement les traits de ces parlementai­res. Deux jeunes gens encadraient un vieillard dans lequel je finis par reconnaître Brügenegt. Et, un peu en retrait, cette forme noire courbée sur un objet massif, raidie tout entière dans un effort qu’on devinait surhumain : ce ne pouvait être qu’Atridès, poussant sa motocyclette et butant contre les iné­galités du sol…
À la réflexion, l’ensemble ne faisait guère penser à une ambassade. À mesure qu’ils approchaient, les visages graves et préoccupés de la petite troupe disaient assez qu’il s’agissait d’autre chose. Avant même qu’Égisthe, interrogé quelques heures plus tard, m’en eût donné confirmation, je compre­nais que Kewelgöz venait en réalité de bannir ses anciens maîtres. La ville d’Été renonçait à la guerre et, en gage d’amitié, offrait à la plèbe une proie facile, désespérée.
Ses compagnons l’ayant rapidement distancé, Atridès fut bientôt seul au centre de l’objectif. Par instants, il relevait la tête et, d’un mouvement rapide, chassait les mèches pois­seuses qui lui tombaient sur les yeux. Je lisais alors, derrière ces lunettes noires qui, pourtant, ne laissaient pas filtrer un regard, une détresse incommensurable. À quoi la décelais-je ? j’eusse été parfaitement incapable de le dire. Mais l’idée s’im­posait en moi avec une telle évidence que je ne songeais en aucune façon à la réfuter. Peut-être m’efforçais-je simplement de prendre fait et cause pour cette peine qui paraissait si loin­taine, si… minérale sous la lentille de Lyctargoos. De toute mon âme, j’aurais voulu la partager, la faire mienne, y rencontrer enfin un soupçon d’humanité…
À mi-chemin, l’Ange s’est écrasé sur le sol. Déportée par quelque obstacle, la motocyclette, en se renversant, l’avait entraîné sous son poids. Les bruits de la chute devaient, à coup sûr, avoir alerté Brügenegt. Mais celui-ci n’en continua pas moins d’avancer, sans même se retourner. Ses deux jeu­nes compagnons eurent beau chercher à attirer son attention, trépigner d’impatience auprès de lui, l’interpeller en soulignant chaque mot d’un geste en direction de l’arrière, le vieillard feignit de ne rien entendre.
Était-ce un effet de la peur, cette indifférence subite à la douleur des autres ? Ne fallait-il pas plutôt y reconnaître une forme d’épreuve que s’imposait ainsi l’écrivain public ? Car le vieil homme était devenu, à ce qu’on racontait, une espèce de double falot, l’insignifiante réplique d’Atridès, un simple satellite évoluant dans l’orbite du maître et perpétuellement dans son ombre. Comment s’étonner dès lors de le voir profiter d’une faiblesse momentanée de l’adversaire, s’évertuer un instant à remettre les choses au point.
Il l’aimait pourtant, ce jumeau disproportionné, cet alter ego insatiable qui, gonflé de toute la chair, suc et pulpe du monde, ne lui avait laissé, à lui, Brügenegt, que la peau. Oui, il l’aimait. Insuffisamment cependant – ou immodérément, quelle différence au bout du compte ? – pour ne pas lui conserver une secrète rancune. Combien de fois de la sorte m’en suis-je prise à ces miroirs dont la fidélité excessive don­ne à ceux qui s’y mirent l’impression de n’être qu’un reflet ? De jour en jour, l’écrivain public voyait ses doutes comme ses espérances lui appartenir un peu moins pour s’incarner, chaque seconde davantage, dans le chef de la Horst. Or l’occasion se présentait de creuser un peu l’écart, de cesser d’être une trace pour devenir un destin. Comment eût-il pu résister à pareille tentation ?
Atridès, cloué au sol, s’appliquait à remettre d’aplomb sa machine. Ses mains blessées caressaient le ventre métallique du monstre à la recherche d’une prise. Couché sur les chro­mes, l’Ange paraissait vouloir s’agréger à la matière brûlante. On aurait dit qu’au lieu d’essayer de se relever, il cherchait à se convaincre de demeurer immobile et veillait à réprimer le moindre de ses gestes, fût-il à peine ébauché. Pénétrer le règne minéral ! Qu’enfin sa tête éclate, chauffée à blanc par le soleil et qu’une sève lourde, veinée de rouge se répande, se mêle à l’acier en fusion…
Il ne tarda pourtant pas à se ressaisir. Il tourna vers le ciel un visage que les pierres avaient déchiré et, presque immé­diatement, fut debout. Il releva la motocyclette sans donner cette fois l’impression de produire le moindre effort, puis se remit en marche, ragaillardi par une force occulte qu’il avait dû puiser dans la douleur même. J’étais certaine qu’en lui, derrière les impénétrables verres fumés, sous l’épaisse combinaison de cuir comme dans les bottes ferrées qui martelaient la rocaille, tout se brisait à chaque geste, au plus léger battement des cils. Oui, il devait, au fond de lui-même, ne pas moins souffrir qu’auparavant. Mais à présent, il n’en laissait plus rien paraître.
Il rejoignit bientôt Brügenegt et son escorte, les dépassa sans leur adresser un mot ni même un regard et pénétra le premier dans la ville basse, où il disparut du champ de ma lunette. Les huées de la foule, probablement massée sur son passage, l’accueillirent tout d’abord. Ce fut aussitôt pour se taire. Il se mit à régner alors un silence brutal, comme honteux de lui-même, une paix lourde, étouffante, et dont la raison m’échappait. L’Ange était-il tombé raide, terrassé par la fatigue ? Ou bien, transfiguré par la douleur, avait-il subjugué la populace  ?
Que m’importait toutefois l’issue du drame qui venait de se jouer en partie sous mes yeux ? Mieux que beaucoup d’au­tres sans doute, j’avais compris cette souffrance. Et je l’avais portée – oui ! portée – tant qu’avait duré la lugubre promenade. Il ne fallait pas m’en demander plus. Atridès, c’était fini maintenant. En s’enfonçant dans les faubourgs, il avait retrouvé le monde des intrigues et des complots. Il avait cessé de n’être que douleur, masse énorme aux tourments sans nombre, pour se fondre dans une nuit muette où se dissolvait toute consistance.
Ainsi m’étais-je une fois de plus menti à moi-même. J’avais simulé la curiosité, la pitié, espérant qu’elles suffiraient à dis­siper l’angoisse. Et il n’en restait rien qui pût désormais me distraire. L’Ange n’avait fait qu’éclipser provisoirement les om­bres familières. À peine leur place s’était-elle à nouveau déclarée vacante que celles-ci s’étaient remises à danser devant moi.
Électre, silhouette vague et flottante que le verre du téles­cope paraissait multiplier à l’infini. Électre, dont l’image se précisait lentement, à mesure que chaque courbe se rassem­blait autour d’un autre visage : celui d’Ambre qui quittait elle aussi Kewelgöz…
La petite mendiante aurait pu être ma fille, n’étaient ses origines plébéiennes – ou du moins étrangères – qui lui ont valu de contracter à la naissance l’une de ces maladies pro­pres à décimer les enfants du peuple. Si le sort l’avait épargnée, Électre aurait eu à peu près le même âge. Le même aplomb assurément. La même fougue. Nourrisson, elle possédait déjà cette voix terrible et caressante, comme jaillie des entrailles les plus secrètes du désert – cette voix qui, lorsqu’elle me tirait du sommeil, mettait un terme à toutes les angoisses, à tous les cauchemars, pour ne laisser subsister que des regrets mêlés d’espoirs…
J’y songeai soudain, comme saisie d’une révélation fulgurante : les traits de ma fille ne s’étaient à ce point ancrés dans ma mémoire qu’en raison d’une substitution insensée dont je n’avais pas eu jusqu’alors véritablement conscience. En onze ans, le visage de la mendiante s’était peu à peu superposé à celui d’Électre. Je n’imaginais pas Ambre enfant autrement qu’avec les yeux, le front, la bouche de la petite princesse défunte. Et je ne rêvais jamais à la fille que j’aurais pu voir grandir à mes côtés sans la confondre, au moins en partie, avec la jeune infirme.
(À supposer que le temps ne se fût pas retourné contre moi, n’eût-il pas suffi de faire disparaître la vivante pour que  la morte s’évanouît enfin ?)


2

Sandra,    
Tout est perdu. Il ne me reste plus que la haine, le dégoût. La Horst m’a conspué, condamné, banni. Sans comprendre qu’elle ne faisait qu’agir comme un pantin monstrueux dont Laqešja tirait, dans l’ombre, les ficelles.
Au lendemain de la fête que j’évoquais dans ma dernière lettre, deux lieutenants de la Horst m’ont réveillé.
– Atridès ! lancèrent-ils en chœur, tu es accusé de haute tra­hison.
Le jour commençait tout juste à se lever. Une aube violette qui, en filtrant dans la villa, y rognait peu à peu les ombres, laissait deviner, au détour d’une galerie, la présence d’une troupe en armes, muette, aux aguets… Il était inutile d’opposer la moin­dre résistance, ni même de chercher à savoir ce qu’exactement l’on me reprochait.
Pourtant, j’ai fini par parler. Simplement pour les braver, une dernière fois. Entendre frémir là-bas l’assemblée des couards…
– Et de quels forfaits me suis-je rendu coupable ? Est-ce pour m’être moqué d’une mendiante déguisée en reine qu’on me traîne aujourd’hui en justice ? Est-ce pour avoir bu plus que de raison ? Ou encore pour avoir l’audace d’exister ? De persister ?… Ah ! Voilà, nous y sommes ! Cela vous déplaît, hein ? que je demeure votre mauvaise conscience à tous. Vous vous êtes installés ici, confortablement, au point d’oublier ce que vous étiez venus y chercher. Mais je reste ce petit rien qui vous empêche de ronronner tout à fait. Et l’on finit bien un jour par se gratter où cela démange !
– Tu avoues donc conspirer contre la sécurité de Kewelgöz ?
– Je ne « conspire » en aucune façon, et vous le savez fort bien… Mais il est vrai que ce que vous appelez la « sécurité » de Kewelgöz me semble être chose bien lamentable, dès lors qu’on veut la considérer comme une fin en soi. Qu’elle ait pris assez de valeur pour que vous acceptiez de tout lui sacrifier montre à quel point cette Horst, entraînée à combattre les princes, s’est laissée acheter par les marchands.
« Peut-être croyez-vous ne rien faire d’autre aujourd’hui que troquer un maître pour un autre, et plus prestigieux, celui-là. Laqešja vous fascine. Vous pensez tout lui devoir. Ce confort, par exemple, qui vous fait vous endormir chaque soir plus tôt, pour vous réveiller chaque matin plus tard, dans les bras d’épouses chaque jour plus lascives. Ou encore, la tranquillité de ces festins sans surprise dont vous savez, dès l’entrée, qu’ils vous permettront de manger et boire autant qu’une cohorte entière.
« Mais regardez donc le tribut qu’il vous faut verser en échange, oui ! songez à ce que vous déboursez pour cette illusion de bien-être ! Le vent, lui-même, n’éveille en vous que de vagues craintes. Le moindre nuage de poussière qui se lève au loin ne vous paraît plus signaler l’existence d’un dieu traçant la route. Au lieu de vous sentir aspirés dans son sillage, vous tremblez à l’idée qu’il pourrait s’agir de quelque présence indéterminée mais nécessairement hostile à votre bonheur mesquin. Et vous…
– Réserve ton éloquence pour le procès, Atridès. Il est inutile de chercher à nous convaincre. Notre mission ne consiste pas à entendre ta plaidoirie, ni même à te juger, mais simplement à nous assurer de ta personne et à te conduire jusqu’à ta cellule. Or cette tâche, crois-moi, nous nous en acquitterons, quoi que tu trouves à redire, quoi qu’il arrive !
 Dehors. Dans ce plein air de Kewelgöz dont j’avais fini par oublier la saveur et où, à côté d’odeurs très anciennes, flottent d’autres senteurs, elles, toutes nouvelles. Relents de vieux marbre qu’on vient de repolir. Parfums de stuc dont la colle n’a pas encore séché. Antiques fontaines dont on n’a pas pu entièrement décrasser la bouche et qui crachent une eau pure entre des lèvres ourlées de moisissure. Dehors…
Les Anges s’affairent à l’édification d’une curieuse bâtisse. On n’en aperçoit pour l’instant que les fondations, creusées selon un tracé circulaire, et quelques pans de mur qui commencent à sortir de terre. « Le Temple des Justices », m’explique-t-on, tandis que nous longeons le chantier. Une invention de Laqešja…
– Bientôt, tout sera terminé et l’on décidera alors de ton sort. Tu comprends en effet qu’il ne saurait être question de te juger sur-le-champ. Il faut que l’événement s’entoure d’un minimum de faste. On ne pèse pas au même trébuchet les fautes d’un tyran et celles d’un voleur de chèvres !
… Je suis resté à croupir une semaine dans les caves de la Maison d’Été. Enchaîné, sous étroite surveillance.
Nuit et jour, résonnait au-dessus de moi, à peine assourdie, la batterie continue des ouvriers. Je me laissais bercer par la ré­gularité étonnante avec laquelle frappaient pioches et marteaux par dizaines. Un rythme insaisissable au début, comme un pro­digieux désordre, mais où l’on finissait par découvrir le principe constant d’une cadence. Amplifié par les souterrains, cela ressem­blait assez bien au cœur fabuleux et multiple d’un organisme complexe, aussi vaste que le monde. Une grappe turbulente de sons s’agglutinait un instant au coin d’une galerie. Puis, comme se morcelle la goutte de mercure, elle se pulvérisait en filant le long des corniches pour de nouveau s’assembler au premier angle venu.
J’avais l’impression de prendre le pouls de la terre en essayant de suivre cette bête bruyante jusque dans ses ultimes retranche­ments. Dans le même temps, je retrouvais une de ces émotions qu’il ne m’avait pas été donné d’éprouver depuis longtemps : une sensation d’effacement des limites. Et cette expérience ne se rattachait nullement à des opérations d’ordre intellectuel qui l’auraient cantonnée dans une existence toute mathématique. Elle découlait au contraire d’une relation physique, organique avec la réalité – une réalité tangible, saturée de matière. Tel était l’effet que produisait la Horst sur ceux qui ne la connaissaient pas encore. Du moins était-ce sous cette forme qu’elle avait dû m’ap­paraître au début : comme une émanation concrète de l’Infini.
Et ce caractère inouï, qui s’était estompé par la suite, ressur­gissait à présent dans toute sa vigueur. Je savais qu’il ne s’agissait que d’une façade. Qu’au-dedans, cette troupe superbe n’était que parcimonie, étroitesse, mesquinerie. Il m’était impossible pour­tant de ne pas céder, une dernière fois peut-être, au charme du mirage. Car il y avait, jusque dans cette illusion, l’exquise dou­ceur d’une ancienne certitude. Combien d’autres s’étaient laissé abuser par de semblables apparences ? Combien s’y tromperaient encore ? Laqešja ? Brügenegt ? Le Régent ?… On est tellement bien ainsi, dans le ventre du monde, à battre sous la pulsation lourde, haletante de la foule, réunie en une seule et gigantesque tempête…



Puis s’est levé le matin du procès. Silencieux. Presque in­croyable après le vacarme qui s’était prolongé jusque tard dans la nuit. Les gardes avaient disparu. Seule, une longue silhouette de femme, drapée de noir, se tenait à proximité de ma paillasse.
Nimbée du demi-jour blafard qui, de façon inexplicable, avait réussi à se frayer un chemin jusque-là, Laqešja attendait patiemment mon réveil. Elle me tournait le dos, immobile, le corps presque à toucher le mur qui me faisait face, dans cette attitude où il m’avait si souvent été donné de la surprendre. À intervalles réguliers, une de ses mains jaillissait des voiles qui moussaient autour d’elle et se mettait à courir sur la pierre humide. À mon premier geste, au premier cliquetis de mes fers, sa voix s’éleva, dénuée de toute passion, blanche et monocorde, com­me mesurant chaque syllabe :
– J’ai tenu à te saluer, Atridès, avant que tu comparaisses devant tes juges. Je souhaite en effet t’expliquer une chose ou deux qui devraient t’éviter de commettre certains impairs. Car il me serait assez désagréable d’avoir ce soir à requérir contre toi la peine capitale. Cela précipiterait mes projets, sans compter que, depuis quelques jours, tu m’inspires curieusement une espèce de sympathie.
– Je n’en doute pas. Ces bracelets, à mes chevilles et à mes poignets ? Autant de gages de tendresse, évidemment !
– Qui sait ?… Mais j’admets volontiers qu’il te soit difficile de le croire. Car tu es bien pareil au reste des hommes. Tu ne saurais imaginer qu’on puisse aimer les êtres ou les choses d’une autre façon que la tienne. Par exemple, en leur témoignant com­me je le fais une passion égale, sans effusion… Il n’est pourtant pas interdit, je pense, de s’intéresser aux objets, de se plaire en leur compagnie, sans nécessairement éprouver le besoin de se vau­trer sur eux ou de les couvrir de baisers. Rien ne m’oblige, moi, à me frotter les cuisses contre une cruche ou un vase pour en goûter le galbe, la matière. Pour quelle raison cette manière de… réserve serait-elle inconvenante dès lors qu’il s’agit d’apprécier ces formes et reliefs passablement moins réguliers que sont nos frè­res ? Rien ne brûle dans mon ventre quand je caresse une pierre. Mon cœur ne cogne pas plus fort dans ma poitrine. Vois !…
Laqešja fit volte-face, le regard perdu dans le vague. Elle me saisit brutalement le poignet et me plaqua la main contre ses voiles, à gauche, au niveau du buste. Le sein me parut dur, in­croyablement ferme, mais absolument inerte. Comme si nul souf­fle ne l’avait jamais soulevé… Puis elle se tourna de nouveau contre la muraille et se remit à en effleurer les irrégularités…
– Et il en irait de même si tu étais là, sous mes doigts, à la place de ces pierres. Je ne jouirais pas plus qu’à présent du plaisir immédiat que me procure une présence devenue familière.
« Il m’a fallu du temps pour m’habituer à toi : ta stature, ta voix, ton odeur... Mais peu à peu je m’y suis faite. Et je crois qu’elles me manqueraient si tu devais subitement disparaître !
– Je reste confondu devant tant de bonté !…
– Et bien moi, je te conseille gentiment de renoncer à tes sarcasmes. Surtout quand il te faudra répondre aux questions du tribunal ! N’excite pas contre toi la colère de la Horst. Songe, Atridès, que tu joues ta tête. Et je ne veux pas qu’elle tombe. Pas maintenant. Je ne suis même pas sûre de le vouloir un jour… Pour l’instant, en tout cas, je cherche seulement à te changer de place. Comme un bibelot dont on finit par se lasser à force de le rencontrer invariablement dans une pièce, mais qui porte en lui assez de promesses pour se découvrir une valeur nouvelle sitôt qu’on l’installe en un autre endroit de la maison…
– Et voilà pourquoi tu me remises à la cave !
– Crois-tu qu’un simple séjour en prison suffirait effectivement à te déranger autant que je le souhaite ? Ce serait évaluer les distances selon une échelle bien courte. Non ! Il faut que tu quittes Kewelgöz…
– Et pour aller où, selon toi ?
– Il est clair que les marchands de Gurlowenn refuseront de s’encombrer d’un proscrit. Tirünn Haget voudra pareillement préserver sa neutralité et refusera de te prêter asile. Mais ce ne sont là que quelques-unes des possibilités qui s’offrent à toi. Il en demeure beaucoup d’autres. Il te reste les lépreux ou la populace, si le cœur t’en dit. Il te reste la ville haute : les princes, à ce qu’on prétend, fuient un à un ; il doit se trouver là-bas une quantité de palais déserts… Évidemment, il ne t’est pas interdit non plus de retourner d’où tu es venu… Tu le vois, je te laisse une liberté presque entière !
– Comme si j’avais le choix…
– Mais… Nul n’a jamais réellement le choix : ce serait in­supportable !
– Soit ! Je prendrai position dans la ville haute. Et j’atten­drai. Un an, deux ans... dix ans s’il le faut. Moi non plus, je ne suis pas pressé… Oui, j’attendrai le moment propice, et lorsque celui-ci sera venu, je frapperai… Je renverserai le Pouvoir débile, la vieille Reine, le Régent. Je lèverai une armée ou fanatiserai la garde. Puis, je marcherai sur Kewelgöz… Et je n’en laisserai  pierre sur pierre !…
– Le jour s’avance, Atridès ! Le temps des rêves prend fin. Mais j’aime assez te voir ainsi échafauder de nouveaux plans. Ceux-ci sont fantasques, manifestement voués à l’échec. Et pourtant, ils me plaisent. Car ils te font redevenir cet objet bouleversant que tu avais cessé d’être. Tu vois, cela n’a pas été bien difficile : un rien a suffi pour te changer, te faire accéder à un ordre du monde dont tu ne soupçonnais pas même l’existence. Il en va souvent de la sorte. On modifie un éclairage, on réajuste une orientation, et ce qui commençait à ennuyer prend subitement  tout son prix…
 Pas une fois durant l’entretien, Laqešja ne m’avait adressé un regard. Elle m’avait constamment donné l’impression d’être ailleurs, même lorsque, renonçant un bref instant à fixer le mur, elle s’était, de façon si curieuse, si violente, offerte au contact de ma main… Et ce fut d’abord sans se retourner qu’elle avança en direction de la sortie. Puis, à l’instant de disparaître, elle me fit brusquement face. Elle me parut alors extraordinairement pâle, sous la lumière crue qui soudain troua la pénombre, à l’endroit précis où elle venait de se figer.
 – Sache toutefois, et quoi qu’il arrive, que je n’ai nullement renoncé à ma vengeance. Seulement, dans les labyrinthes dont je me plais à dessiner les contours, il faut toujours prendre deux fois à gauche avant d’opter pour la droite…
L’écho n’avait pas encore repris ses derniers mots – où je ne discernais encore qu’une simple figure de style – que ma visiteuse avait disparu, certaine sans doute de l’effet produit. Et je dois avouer qu’un changement complet s’était opéré en moi. Quelques heures plus tôt, persuadé d’être par avance condamné à mort, je me préparais à combattre farouchement mes calomniateurs et à tenir tête à la Horst tout entière. À présent, je voyais s’offrir une planche de salut. Il ne fallait donner à personne l’envie d’alourdir les sanctions auxquelles j’allais être exposé. Oublier l’orgueil du maître convaincu de ses droits. Parier pour l’humilité et l’exemplaire bonne foi du juste.
Restaient à démêler les intentions et les manœuvres apparem­ment contradictoires de Laqešja. Pourquoi, après avoir hâté ma destitution, s’était-elle sentie contrainte de venir me mettre en garde, jusqu’à me redonner espoir et m’assurer, à sa façon, d’un appui imprévu ? S’agissait-il d’un nouveau piège ? Avait-elle découvert une autre manière de se servir de moi ?…

Le procès se tint le jour même. Au milieu de la matinée, une section d’infanterie descendit me chercher et m’escorta, l’arme au poing, jusqu’au Temple des Justices.
Le bâtiment avait été achevé dans la nuit. Il s’agissait d’un vaste amphithéâtre rayonnant autour de ce qui, de prime abord, me parut être une scène. On y avait dressé, à l’extrémité gauche, une longue table où siégeaient déjà, autour de Laqešja, les vingt-neuf membres du tribunal. L’auditoire, lui aussi, avait pris place avant mon arrivée. Seuls quelques retardataires achevaient de s’installer sur les gradins et d’y trouver péniblement leurs aises.
Les Anges arboraient une tenue déconcertante. Au lieu de l’uniforme traditionnel en cuir noir, ils avaient revêtu la robe de lin à passements d’or qu’on porte à Gurlowenn presque en toutes circonstances.
Cela faisait sans doute longtemps qu’ils avaient pris l’habitude de se parer de la sorte, comme des marchands. Mais ils n’en avaient jusqu’alors réservé la primeur qu’à l’intimité douillette des villas. Aucun d’entre eux n’avait encore osé se montrer ainsi en public. Ce pas maintenant franchi, il devenait facile de mesurer l’ampleur de la métamorphose qui s’était accomplie jusque chez les plus acharnés dans la lutte. Mes hommes ne m’avaient pas seulement abandonné. Ils s’étaient réfugiés dans un univers dont les lois me demeureraient à jamais inconnues. Il ne leur restait plus, à présent, qu’à procéder à la dernière toilette d’un cadavre : la Horst était morte, et ce « Temple » devait lui servir de tombeau.
Le costume des femmes – de longs fourreaux unis, tous de forme identique – ne me surprit pas moins. Il tranchait lui aussi sur les vêtements habituels des courtisanes, mais cette fois par une simplicité et une sobriété inattendues. Seules, les spectatrices du premier rang y avaient introduit une légère note de fantaisie en se brodant, au niveau du buste, un chiffre de zéro à neuf, suffisamment large pour être aperçu de loin. Pourtant, à force de se répéter, de s’organiser selon un classement visiblement méthodique, cette modeste touche d’humour devenait elle-même pres­que inquiétante. Réparties en trois groupes selon la couleur de leurs robes – jaune, blanc, vert –, ces femmes s’étaient en effet rangées de manière à toujours composer la même série numérique : 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. De sorte qu’elles paraissaient dérouler tout autour de l’estrade une longue guirlande de signes, curieusement monotone…
Laqešja m’invita d’un geste à prendre place sur un banc, en face de mes juges. Flanqué de gardes impassibles, je l’entendis donner alors lecture de l’acte d’accusation. L’affaire, relativement simple, tenait en peu de mots. Depuis que j’avais conduit la Horst à Kewelgöz, mon seul souci avait été de l’en faire partir au plus vite pour la lancer à l’assaut du Palais. Et il était clair que je ne connaîtrais de repos tant que n’aurait repris cette guerre larvée dont plus personne, à part moi, ne voulait. Un tel état d’esprit ne pouvait que m’entraîner à comploter sans cesse contre l’ordre qui s’était peu à peu instauré grâce au labeur et à la téna­cité de chacun. D’ailleurs, n’avais-je pas déjà tenté de m’attaquer à cette alliance tacite scellée entre les hommes et leurs compagnes, alliance sur laquelle reposait la paix comme la prospérité de la ville ? Car un brandon de discorde se fût inévitablement allumé si, au soir de la fête donnée dans ma villa, il s’était trouvé suffisamment d’Anges pour prendre parti contre Ambre et pour l’humilier suivant mon exemple.
– Quelle eût été, je vous le demande, la réaction de vos épouses, si, dans l’ivresse, certains d’entre vous avaient mis à mal une des leurs ? Adieu toute confiance, toute tendresse !
La voix de Laqešja chercha un instant ses accents les plus tragiques avant de poursuivre :
– Je n’ignore pas qu’à l’heure actuelle le danger vous paraît bien mince. Nul doute que chacun d’entre vous soit en mesure d’y résister !… Cependant, et même s’il porte un nom qui vous fut doux jadis, n’en diminuez pas l’importance. N’oubliez pas que notre République est jeune, et tellement fragile que le moindre coup risquerait de lui être fatal !
Laqešja se rassit. C’était tout ! Pas grand-chose en somme. Je ne pus m’empêcher de trouver bien légères les charges qu’on faisait peser sur moi. Qui eût osé me condamner pour si peu ? Nul n’ignorait la détermination avec laquelle j’avais conçu le projet de marcher sur le Palais pour y renverser le pouvoir en place. Et je n’avais caché à personne mon indifférence à l’égard de ce qui pouvait se passer à Kewelgöz. Je m’étais figuré qu’on produirait toute une série de pièces et autant de preuves plus tangibles, plus émouvantes de mon prétendu complot. Qu’on livrerait, par exem­ple, des extraits de ma correspondance assez explicites pour éveil­ler des soupçons précis. Il aurait été facile d’avancer cent explications troublantes à la plupart de mes actes. M’attribuer quelque perfidie bien grande, bien noire… Or, au lieu de tout cela, Laqešja n’avait rien imaginé de mieux à faire que de répéter des évidences.
Aucun des témoins appelés à la barre n’eut à cœur d’alourdir les chefs d’accusation. Pas même Ambre qui se contenta d’évoquer notre dispute devant la Horst en évitant soigneusement toute allusion à la visite nocturne qui s’ensuivit. On lui avait à coup sûr dicté sa conduite. Elle veillait à ne pas s’en écarter d’un iota. Et ce fut pareillement le cas pour Brügenegt qui tenta, lui, de me disculper, mais avec une maladresse trop extraordinaire pour n’être pas feinte. L’ardeur qu’il mettait à singer la bêtise trahissait son émotion. Convaincu de jouer une partie capitale, il devait craindre de ne parvenir à simuler jusqu’au bout l’insignifiance. Et, autant qu’il lui était possible, il en rajoutait.
Les dépositions recueillies, Laqešja entama un long réquisitoire. Je l’écoutais d’une oreille distraite, persuadé que ses artifices rhétoriques ne serviraient à rien. Pour une fois, elle s’était trompée. En cherchant à sauver malgré tout ma tête, à ne me faire condamner qu’à une peine d’exil, elle avait finalement visé trop bas. Mes calomniateurs l’avaient imitée, trop contents de ne collaborer que du bout des lèvres à un cérémonial qu’ils jugeaient sans doute indispensable mais qui, néanmoins, les rebutait… Les Anges n’oseraient pas poursuivre plus avant cette comédie. Il suffisait de les observer pour les découvrir tous honteux d’eux-mêmes, fuyant mon regard, glacés d’effroi au moindre de mes gestes.
Pourtant, à l’instant de conclure, alors qu’elle se préparait à réclamer une sanction dont elle affirmait déjà le caractère exem­plaire, Laqešja fut interrompue par un cri – ou plutôt par une vague rumeur qui, jaillie de quelques bouches, avait subitement grossi, avant de gagner l’assistance tout entière :
– La mort !…
La mort !… J’avais compté sans la peur viscérale, équivoque, que je pouvais inspirer à mes hommes. Pour avoir obéi à chacun de mes ordres, et dans des circonstances souvent difficiles, tous avaient conservé en apparence des réflexes d’ilotes. Cet instinct d’animal domestique devait leur paraître confortable, caressant, infiniment reposant. Trop, peut-être, pour n’être pas coupable. Aussi croyaient-ils retrouver leur grandeur perdue en lui résis­tant. Leur salut, c’était ce tour de passe-passe par lequel la lâche­té se transformait en courage. Ils se sentaient prêts, désormais, à défendre coûte que coûte, fût-ce contre eux-mêmes, le bonheur flasque qui s’était abattu sur eux à l’improviste.
Laqešja ne s’était donc pas trompée en n’accumulant contre moi que des griefs mineurs, en maintenant l’hypothèse du complot à l’état de simple présomption. Elle avait prévu ce jeu de forces contraires. De la même façon, elle savait qu’à l’instant précis où tous demandaient ma tête, chacun, en son for intérieur, sous les oripeaux tapageurs de la jactance, s’en voulait de ne pouvoir opter pour un autre parti. Alors même qu’elle se figurait avoir tranché, la Horst entière souhaitait qu’on lui offrît un moyen de conjurer simultanément ces deux terreurs antinomi­ques : me sauver et me perdre.
Oui, Laqešja avait tout pesé, tout calculé. Le sourire qui se peignit sur son visage, tandis qu’elle se préparait à reprendre la parole, le montrait avec assez d’évidence. Pour arriver à ses fins, il lui suffisait maintenant de se faire l’avocat de la défense.
– Mes amis, mes amis !… N’est-ce pas prendre un autre risque que d’exiger la peine capitale ? N’est-ce pas donner à la justice des hommes un pouvoir qui dépasse de très loin ses mo­destes limites ? La sévérité dont vous entendez faire preuve vous honore. Veillez toutefois à ce qu’elle ne puisse un jour vous détruire. Car les tribunaux sont des mécaniques étranges qui s’emballent sitôt qu’on les met en branle et ne cessent, dès lors, de réclamer leur dîme de chair et de sang. Vous qui avez parcouru le monde, vous est-il arrivé, ne serait-ce qu’une fois, de rencon­trer un juge au chômage ? Tous croulent sous la tâche. Les af­faires s’accumulent et les asphyxient. Au point qu’ils n’ont bientôt qu’une idée : voir tirer enfin ce bouchon de vidange qu’on nomme la grâce.
« Il nous est permis aujourd’hui de tordre le cou à certaines de nos hantises. Tuer Atridès, mais de telle sorte que son sang re­tombe seulement sur quelques têtes choisies au hasard, celles des vingt-neuf membres du jury… Regardez-les bien cependant, ces têtes. Et songez que demain sonnera l’heure d’un nouveau procès. Et qu’il y en aura d’autres. Qu’il y en aura toujours d’autres. Un matin, inévitablement, ce sera le vôtre, ce visage qui, au-dessus de la nappe verte, pâlit à l’instant du verdict ; ce sera la vôtre, cette main qui serre nerveusement la boule blanche de l’acquittement, la boule noire de la condamnation, cette main qui voudrait tant qu’une main amie choisisse à sa place. N’oubliez pas, n’oubliez jamais que viendra le moment où il vous faudra, chacun à votre tour, assumer la responsabilité d’une sentence.
« Voilà, mes amis, la peine que je voudrais vous épargner. Tandis que je vous aidais à monter ces murs, je nourrissais un secret espoir : vous voir non point flétrir Atridès mais bien plutôt la justice des hommes. Car c’est elle qui doit disparaître de notre ville pour que jamais ne s’infectent les rapports qui s’y sont tissés. Montrons ce suprême courage qui consiste à se taire pour donner maintenant la parole au Ciel… »
 Au fur et à mesure de sa progression, et un peu plus inéluctablement à chaque pause de la voix, le raisonnement faisait s’éteindre les rares accents de contestation qui trouvaient à s’élever. Lorsqu’il atteignit son terme, le discours de l’oratrice avait rassemblé sous son flot curieusement mesuré toutes les tensions, jusqu’aux plus violentes, et ce fut un hurlement formidable qu’il fit soudain éclore :
– Le jugement des dieux !…
 Le jugement des dieux !… La joie s’épanchait dans la répé­tition mécanique de ces mots salutaires grâce auxquels se résol­vaient tous les dilemmes. Laqešja marqua un temps d’arrêt. Puis, elle écarta les bras afin d’imposer le silence – son silence – à l’assemblée :
– Je savais que vous vous rangeriez à mon avis. Aussi n’ai-je pas fait bâtir cet édifice selon un plan traditionnel. L’estrade sur laquelle je me tiens dissimule en réalité un véritable labyrinthe. Ceux de vos camarades qui furent affectés à sa construction pensaient vraisemblablement ériger de simples murs de soutène­ment destinés à assurer la stabilité de la tribune. Nul d’entre eux, en tout cas, n’a pu se faire la moindre idée de l’ensemble, car j’ai veillé personnellement à ce que chacun n’en élevât qu’une partie. Personne n’est donc ici en mesure de dire par quel moyen on peut en atteindre le centre.
« Par ailleurs, et comme vous allez le découvrir dans un instant, le sol est tendu de pièces de tissu dont certaines portent des chiffres assez gros pour pouvoir être lus depuis les gradins. J’expliquerai la signification d’un tel dispositif tout à l’heure. Qu’il vous suffise pour l’instant de savoir que ces travaux d’aiguille sont l’œuvre de vos compagnes. Elles s’y sont attelées sans relâche durant toute la semaine, jusqu’à y consacrer leurs plus courts moments de loisir. Quant à moi, je me suis contentée, la nuit dernière, de disposer les différents coupons au hasard de mon inspiration.
« Maintenant, voyons un peu la règle du jeu. Car c’est bien d’un jeu qu’il s’agit. Vous aurez d’ailleurs tout loisir de vous y adonner en d’autres circonstances, quitte à miser moins gros que ne le fera cette fois Atridès… »
L’ordalie imaginée par Laqešja s’inspirait assez, dans son principe, de ces machines bruyantes que les cabaretiers d’Isparta installèrent, voici des années, dans certaines tavernes des faubourgs. Te souviens-tu de ces billards électriques avec lesquels les Anges avaient fini par faire corps, à tel point que certains d’entre eux ne s’en arrachèrent qu’avec peine à l’instant de rejoindre la Horst ? Le labyrinthe du prétendu « Temple des Justices » n’en était qu’une reproduction à plus large échelle, et je devais être l’unique et silencieuse bille de la partie.
Ainsi que l’expliqua Laqešja aux spectateurs, on allait me lâcher les yeux bandés dans ce dédale. Il me faudrait y errer jusqu’à ce que le soleil ait disparu derrière les remparts de la cité. Chaque fois que je passerais au-dessus d’une portion d’étoffe marquée d’un nombre, le montant indiqué par celui-ci serait soigneusement consigné sur leurs tablettes par les jurés. Il viendrait s’ajouter au total de mes points si je franchissais les chiffres à l’endroit, dans le sens ordinaire de leur lecture. Dans le cas contraire, il serait retranché du décompte. La somme finale déciderait du verdict.
Pour ce faire, avant que commence l’épreuve, on allait procéder au tirage de cinq nombres. Chacun d’entre eux permettrait de fixer le seuil correspondant aux différentes sanctions que j’encourais. Si mes gains étaient inférieurs au plus bas, je serais mis à mort. S’ils étaient supérieurs au plus élevé, je serais acquitté. Entre ces deux extrêmes, j’aurais à subir un châtiment propor­tionnel au score obtenu : le bannissement, si je ne parvenais à dépasser que le premier des nombres, une peine de prison de tren­te, dix ou même cinq ans, selon que les dieux voulaient bien se montrer plus ou moins favorables.
– Sache, Atridès, que, tant que durera la promenade, tu auras le droit d’agir à ta guise. À condition de ne jamais cesser de bouger, de ne jamais tenter de retirer ton bandeau. Tout est permis : courir, marcher ou se traîner, avancer ou reculer…
Laqešja parut se raidir à l’instant de poursuivre. Elle me quitta des yeux et laissa son regard errer longuement sur l’as­sistance. Un sourire contrefait lui crispa le bas du visage :
– De la même façon, vous pourrez, mes amis, entièrement vous fier à votre humeur et agir comme bon vous semble : obser­ver un complet silence, aider le joueur en comptant à voix haute, ou l’induire au contraire en erreur en lui fournissant des indications mensongères…
La formule ne pouvait que plaire aux Anges. Il n’était pas même besoin de réclamer leur assentiment. Laqešja tint cepen­dant à ce que chacun acquiesçât à la proposition qui venait de lui être faite. Sur sa requête, les vingt-neuf membres du tribunal levèrent la main en signe d’approbation, tandis que, parmi les spectateurs, tous les bras se tendaient vers le ciel…
– Il ne reste donc plus, Atridès, qu’une petite formalité à ac­complir avant de te bander les yeux et de faire basculer le plan­cher sur lequel nous nous tenons actuellement…
Elle avait extirpé de dessous ses voiles trois décaèdres gros comme des noix, aux faces numérotées de zéro à neuf. Un jaune, un blanc, un vert. Des dés. Pipés, évidemment. Elle les lança à cinq reprises. À chaque tirage, trois des courtisanes du premier rang, parmi celles dont la robe s’ornait de l’un des chiffres désignés par le sort, venaient prendre place sur les contreforts de l’es­trade. La couleur de la robe, assortie à celle du dé, indiquait les centaines, les dizaines ou les unités. Après que les différents groupes se seraient rangés selon un ordre croissant, le public aurait sous les yeux, pendant toute la durée de l’épreuve, la série fatidique qui scellerait mon destin…
237, 253, 410, 691, 845.
Cette suite de nombres, j’eus à peine le temps de la consi­dérer. Laqešja m’avait passé une épaisse cagoule et s’employait à me la resserrer à la base du cou. Puis, me prenant la main, elle me fit reculer de quelques pas.
Un bruyant remue-ménage s’éleva bientôt : on faisait dispa­raître la tribune. Découvrant enfin le labyrinthe, l’assistance ne cacha pas son admiration. Cris et applaudissement fusèrent de toute part.
– Magnifique !… Mais, regarde !…Là-bas ! Surprenant ! Et au fond !…

Enfin, un silence pesant retomba. Je fus guidé le long d’un escalier qui devait conduire dans l’arène… Une cloche lointaine résonna, et peu après, une voix qui semblait venir de très haut :
– Tu en auras fini lorsque tu entendras de nouveau ce gong. Tu pourras alors faire tomber ton masque. Pour l’instant, contente-toi de marcher. Et souviens-toi de tout ce qui a été dit.
… « Prendre deux fois à gauche avant d’opter pour la droi­te… » J’avais eu largement le temps de réfléchir durant l’inter­minable tirage au sort. Lors de sa visite matinale dans ma cellule, Laqešja m’avait donné la clef de son labyrinthe. Si je suivais ses conseils, j’obtiendrais le résultat qu’elle escomptait. Elle avait dû disposer les pans de tissu de telle manière que je n’avais qu’à m’orienter à tâtons, toujours selon le même principe : deux virages à gauche pour un à droite. Et ceci, quel que soit le rythme de mon pas, quelle que soit, au bout du compte, la distance parcourue. À partir d’un certain moment, grâce au jeu des additions et des soustractions, le total de mes points cesserait de fluctuer de façon sensible.
Restait évidemment à savoir le but exact que s’était fixé la maudite maquerelle. Après tout, je pouvais courir à ma perte en me conformant strictement à ses indications. Il ne semblait guère probable cependant que l’issue du jeu pût correspondre à un châtiment que la foule lui eût accordé d’emblée. Ni la mort, donc, ni même la prison… À moins de supposer que la mise en scène grotesque à laquelle je devais me plier ne fût destinée qu’à soulager les Anges de tout sentiment de culpabilité. Mais com­ment expliquer alors les hésitations de Laqešja, et sa pâleur sous la lumière crue de l’aurore, à l’instant des aveux ? Non, pour une fois, elle avait été sincère. J’étais prêt à le parier : si je l’écou­tais, j’obtiendrais entre deux cent trente-sept et deux cent cin­quante-trois points ; je ne serais que banni !
Au passage, j’admirais l’incroyable confiance que cette fem­me puisait en elle-même. Elle avait, à coup sûr, truqué le tirage au sort ; il était clair, en effet, qu’elle ne s’était pas donné tant de mal pour s’en remettre en dernière instance au hasard. Et pourtant, là où il eût été facile de creuser un écart important, de s’assurer une victoire sans risque, elle ne s’était offert qu’une marge d’erreur extrêmement étroite. Seize points. Presque rien, finalement. Une seule pièce d’étoffe mal placée, peut-être…
… Je marchais lentement, les bras tendus alternativement de­vant moi et sur les côtés. Mes mains exploraient la paroi, sondaient le vide qui me faisait face, revenaient aux murs… Et tandis que je progressais de la sorte, pas un mot, durant plus d’une heure, ne s’échappa de la bouche des spectateurs. Les Anges devaient redouter d’intervenir, de reprendre une part, si minime fût-elle, de la responsabilité dont ils s’étaient déchargés à bon compte.
Le jeu finit néanmoins par avoir raison de leur prudence. J’avais sans doute franchi la limite au-delà de laquelle le total de mes points n’évoluerait pratiquement plus. Ce furent des mur­mures qui s’élevèrent tout d’abord, puis bientôt des hurlements, des encouragements, des menaces, des avis contradictoires. (« Re­brousse chemin, Atridès ! C’est Yerog-Fehl qui te parle. Rebrousse chemin, et tu es acquitté ! – Ne l’écoute pas, c’est à droite qu’il faut prendre… ») Et par-dessus cette masse informe de sons, très haut, les cris stridents et les youyous des femmes…
… difficile de se concentrer dans de telles conditions… est-ce la seconde fois que je prends à gauche, ou la première ?… que devrai-je faire au prochain embranchement ?… comment savoir, avec ces huées qui s’enroulent autour de vous ?… comment être sûr ? Et dans ma tête, prête à éclater, sombrent, à chaque mot de la foule, comme des pans entiers de conscience… je vais me mettre à courir sans réfléchir, avec un seul espoir : fracasser con­tre les murs ce crâne déjà brisé par le tumulte… – Non ! oublier, oublier la douleur. Prendre à droite, maintenant…
 

Mon désarroi n’avait duré quelques minutes. Mais c’était as­sez pour tout perdre… Enfin, le gong résonna. Je m’immobilisai aussitôt et arrachai ma cagoule. Malgré mes lunettes, la lumière pourtant déclinante de cette fin d’après-midi m’aveugla un mo­ment. Puis, quand ma vue se fut habituée à la clarté incertaine du soir, je pus enfin apercevoir mes juges, répartis autour du la­byrinthe, entre les quinze Femmes-Chiffres. Ils vérifiaient leurs calculs. Laqešja, passant de l’un à l’autre, semblait parfaitement détendue. J’avais donc réussi ! De fait, les membres du tribunal s’accordèrent rapidement pour déclarer que, sans erreur possible, j’avais obtenu deux cent quarante-cinq points…
J’ai honte de l’avouer à présent, mais lorsque Laqešja pro­nonça la sentence, je me sentis pénétré par un brusque sentiment d’euphorie. Je le savais, il me faudrait regretter plus tard la volupté que je savourais ainsi, en laissant le calme peu à peu m’envahir. Mais il était si doux de s’abandonner un instant, tandis que la peur rôdait encore dans les parages.
Fondant à leur tour sous la poussée irrésistible des tensions accumulées, les spectateurs cédèrent à une exaltation non moins équivoque. Le verdict n’était certes pas celui qu’ils s’étaient plu à imaginer. Le sort avait tranché cependant. Et personne ne pouvait se reprocher d’être intervenu dans le déroulement du procès puisque les cris, durant les dernières heures de l’épreuve, n’avaient servi à rien… Le jugement des dieux – de Laqešja – était resté immuable.
La sanction devait être exécutée sur-le-champ. Il me fut néanmoins accordé de formuler une requête avant de quitter Kewelgöz. Je priai le tribunal de bien vouloir donner à ceux qui le désiraient le droit de me suivre dans l’exil. Je demandai aussi l’autorisation de prendre avec moi ma motocyclette.
Ma demande fut accueillie par un silence glacial que Laqeš­ja s’employa à rompre au plus vite.
– Mon cher Atridès, nous ne sommes pas des voleurs. Emporte ce qui t’appartient, jusqu’à tes domestiques, du moins… s’il s’en trouve !
Les Anges se mirent à ricaner stupidement. Et lorsque Brüge­negt se leva, flanqué de deux de ses hommes, ils l’accablèrent sous les quolibets les plus blessants.
Nous sortîmes tous les quatre du Temple des Justices, sans prendre garde aux insultes qui fusaient autour de nous. Je sen­tais naître en moi la migraine, et plus rien n’existait que cette gangue dure de souffrance. Elle se resserrait lentement à chacun de mes pas, jusqu’à obturer les moindres pores de mon être. Ce fut presque en aveugle que j’atteignis les portes de la ville…
La motocyclette m’y attendait. Je l’enfourchai, tel un som­nambule, et actionnai le démarreur à plusieurs reprises. Le mo­teur ne répondit à aucune de mes sollicitations. Je l’avais pour­tant entretenu avec soin depuis notre arrivée à Kewelgöz. Il était encore en parfait état de marche la veille de mon incarcération.
Cette panne – cette ultime brimade – portait manifestement une signature : Laqešja. Ce démon de femme avait deviné que je ne partirais pas sans emporter ce qui était pour moi plus qu’un symbole. La preuve en était l’extraordinaire rapidité avec la­quelle elle avait accédé à ma requête et mis l’engin à ma disposition. Et puisqu’elle avait si impeccablement tout préparé, elle avait dû également prévoir l’effet que risquait de produire le ronflement des gaz sur l’imagination de mes hommes.
Comment aurait-elle pu ne pas appréhender les émotions susceptibles de se réveiller alors dans le cœur de la Horst ? À me­sure qu’ils s’étaient enfoncés dans le luxe et le confort, les Anges avaient oublié leurs machines. Celles-ci gisaient maintenant dans les caves, inutiles et couvertes de poussière. Au hasard d’une pro­menade souterraine, il s’en rencontrait parfois, déjà rongées par la rouille, ou amputées de ceux de leurs organes qu’on pouvait destiner à d’autres usages. L’impression vous gagnait alors de côtoyer les témoins monstrueux d’une époque révolue, les restes desséchés d’animaux terrifiants, morts depuis des lustres d’une inexplicable langueur. Si l’on exceptait la mienne, la seule motocyclette qui fonctionnât encore avait quitté Kewelgöz pour Isparta, voici plus d’une semaine, sous la conduite d’un messager – le dernier des Anges à m’être resté fidèle. Et il n’est même pas sûr que ce départ ait sur le moment retenu d’autre attention que la mienne. C’était un lendemain de fête, et la Horst entière devait dormir, écrasée par l’ivresse.
Or, il y avait tout lieu de le supposer, si le chant grave de l’acier était parvenu à se faire de nouveau entendre, comme ressurgi du fond des mémoires, il en eût inévitablement bouleversé plus d’un et retourné peut-être à mon profit l’émotion trouble qui s’était emparée de la foule. Il fallait donc que nul ne s’avisât de reprendre goût au froissement de la chaîne lorsqu’elle caresse les pignons, au rhombe énorme des pistons et des bielles, au crissement des pneus à l’instant du départ… Quoi de plus simple alors que de se livrer à une petite opération de sabotage ?…
Je ne saurais affirmer avoir aussitôt compris ce qui s’était passé. Une intuition irraisonnée m’amena à rejeter d’emblée sur Laqešja la responsabilité de la panne. Mais ce fut, je crois, seulement par la suite que je tentai de justifier mon sentiment premier. Sur le moment, il s’imposa comme une évidence que je n’avais la force ni de vérifier ni de combattre. Car mon esprit  entier était occupé par la douleur. C’était une bête fauve que je sentais rôder autour de moi et que je ne parvenais pas plus à fuir qu’à chasser ; un charognard, perpétuellement à l’affût pour m’arracher, avec chaque lambeau de chair, un débris de cons­cience… Je ne voulais plus réfléchir, interpréter, supputer. Plus penser. Quitter la ville et filer droit devant, dans l’invraisemblable fournaise de cette fin d’après-midi, tandis que chaque pierre, gorgée de tout le soleil de la journée, scintillait, chauffée à blanc…
J’ai saisi le guidon et me suis mis à pousser la motocyclette. Mon regard se brouillait. Même s’il m’arrivait de distinguer par intermittence la silhouette de Brügenegt qui, à quelques pas de là, me traçait le chemin, ce n’était guère que sous l’aspect d’une forme indécise, presque aérienne, ondoyant dans une bru­me blanche.
J’ai fini par ne plus rien voir – bientôt par ne plus rien sen­tir… Je me souviens d’avoir glissé dans un néant frais et immaculé, tendrement métallique, puis d’être revenu soudain à la surface des choses.
Immédiatement, comme si la souffrance s’était transformée en colère, mes forces ont décuplé d’intensité. La machine a cessé d’être pesante. J’ai couru.
Je suis tombé à deux reprises en pénétrant dans la ville basse. Le peuple des faubourgs, averti par je ne sais qui, était venu m’accueillir avec des pierres et des crachats. Il se retira en silence dès la première de ces chutes. À la seconde, ce fut Brügenegt qui me releva. Une écume amère moussait aux commissures de mes lèvres. Un peu de sueur, de salive et de sang mêlés…
Endormie au pied du Palais, la cité des princes apparut enfin. Elle me fit l’effet d’un consternant fantôme. Les portes béaient sur de luxueuses entrées de marbre où le sable et la poussière se déposaient en couches fines. Parfois, des vieillards lymphatiques se tenaient assis sur le seuil : des domestiques abandonnés par leurs maîtres, et qui n’avaient su trouver en eux assez d’énergie pour s’arracher à la pierre. Ils semblaient attendre la mort, figés dans une expression farouche, avec cet air absent et buté qu’ont les désespérés, une fois qu’ils ont décidé de ne pas céder à la peur.
Il se dégageait des maisons et de leurs occupants une curieuse odeur de pourriture. Cela ne rappelait en rien le remugle écœu­rant des charniers, dont la lourdeur même révèle la présence d’une vie embryonnaire et multiple. Tout n’était au contraire que senteurs subtiles et fades, pareilles à celles qui montent par­fois des mares putrides, lorsque le soleil les a soudain dessé­chées… À quelques lieues de la Pentapole, les rivages que la mer abandonna voici des lustres doivent baigner encore dans ces vapeurs imperceptibles, comme une réminiscence lointaine de la danse des algues.
Ce monde est mort depuis longtemps, sans que nous nous en soyons rendu compte. Et je ne suis pas convaincu qu’il suffise d’y faire couler le sang pour le voir retrouver un peu de son an­cienne vigueur. Sommes-nous véritablement, au creux de ce ventre sec, la suprême mouture d’une vie nouvelle, grouillante, incompréhensible, mais pleine de promesses ? Je me sens si las, si vieux subitement.
Je t’écris depuis le palais des princes Pallantides où Brügenegt et moi avons trouvé asile. Les deux jeunes hommes qui ont bien voulu partager notre exil nous servent en silence, mystérieux et absents, perpétuellement retranchés derrière des songes muets. Je n’avais pas remarqué leur présence à Kewelgöz avant le procès. Sans doute comptent-ils parmi les rares membres de la pègre qui se sont toujours refusé à sortir en pleine lumière et ont préféré ignorer l’activité fébrile de la ville d’Été… Ceci expliquerait qu’ils aient conservé leurs anciennes habitudes de taupes et ne montent qu’au soir sur les terrasses où ils restent à prendre le frais. Ils y passent des heures à observer le ciel, sans bouger ni mê­me dire un mot, comme hypnotisés par le mouvement des astres.
À présent, l’un d’eux va nous quitter. J’ai réussi à le convain­cre d’aller jusqu’en Isparta te porter cette lettre. Il partira à cheval cette nuit. Je lui ai donné beaucoup d’or, et recommandé de changer de monture chaque fois qu’il le pourrait. Le voyage prendra du temps néanmoins. Le pauvre garçon sera vite exténué, et j’ignore s’il aura la volonté nécessaire pour persévérer dans l’entreprise, pour aller jusqu’au bout de sa route…
À parler franchement, je ne suis pas certain que la mission que je viens de confier à cet homme de l’ombre revête pour moi une véritable importance… Cela doit se sentir à la lecture, je n’écris plus dans le même esprit qu’autrefois. Une force obscure me détache de toi, me sépare de mon passé. Oh ! ne va pas supposer pour autant l’existence d’une quelconque idylle. Certes – et je me rends compte que j’ai oublié de t’en faire part – Ambre est là, à mes côtés. (Elle m’a rejoint après le procès.) Mais sa présence n’est pour rien dans la métamorphose que je sens opérer en moi. Elle ne compte pas, çà non ! et je n’ai pas cessé de t’aimer.
N’empêche ! À force de vouloir absolument singer le réel, le dialogue factice que nous entretenions auparavant me pèse désormais chaque jour davantage. Trop de fictions m’assiègent, trop de fictions dans ces quelques pages où l’on ne rencontre guère plus de vérités que de mensonges. Parce que notre vie n’est pas autre chose. Des mots. Rien de plus (et ce n’est déjà pas si mal). Aussi n’est-ce pas uniquement à toi que je parle. Non seulement parce que je ne puis me résoudre à croire que, comme le reste, notre amour fut imaginaire, mais encore parce que, partout alentour, s’étend le désert. Le désert : un mot à l’état brut. Et il ne me déplaît pas, finalement, d’imaginer qu’elles retourneront au sable, ces phrases qui ne te sont pas entièrement destinées.
Il y a de fortes chances d’ailleurs que ce pli soit l’avant-dernier que je tente jamais de te faire parvenir. Lorsque le second compagnon de Brügenegt se sera lui aussi mis en route pour Isparta, je n’aurai plus la moindre possibilité de te faire acheminer de message… Mais peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi.
Tout se défait, tout se meurt. Nous ne nous reverrons plus. Oui ! je crois que j’aurai ce courage – cette lâcheté, si tu préfères. Je resterai ici à croupir. Il me serait impossible de soutenir ton regard si je devais te revenir un jour les mains vides. Je ne puis par ailleurs abandonner Brügenegt. Car vois-tu, c’est, après toi, le seul être qui, dans ma triste équipée, ait réellement compté…

O***


3

Le temps est venu de quitter la Horst. De retourner à ma haine, de ne plus m’occuper que d’elle. Entièrement. L’as­sumer, la polir, la tenir prête. Ne plus souffrir que quiconque ose m’en disputer le privilège.
Je n’ai rien dit, à l’instant du procès. Je me suis contentée de rapporter ce dont j’étais certaine. Et je l’ai fait sans pas­sion. Afin de m’isoler dans une colère que j’entends doréna­vant nourrir en secret.
Aurais-je voulu charger Atridès que, de toute manière, mon entretien avec Égisthe, quelques jours avant le procès, aurait suffi à me faire revenir sur ma décision. L’idée que mes projets puissent concorder un instant avec ceux du Régent m’était non seulement insupportable, mais encore infini­ment suspecte. Il devait y avoir là-dessous quelque rouerie du Pouvoir. Mieux valait garder le silence sur les sombres his­toires de la famille royale – entre autres, sur cette éventuelle filiation entre la Reine et le chef de la Horst.
D’ailleurs, même à supposer que les jurés aient eu con­naissance de l’affaire, le courage des Anges n’aurait pas été au-delà d’une simple condamnation à mort. Jamais ils ne se seraient lancés, fous de rage, à l’assaut du Palais. Il fallait être bien naïf pour les croire encore capables de pareils miracles. Où auraient-ils puisé l’énergie nécessaire pour prendre les armes et marcher sus à la tyrannie ? Il suffisait de les voir, coude à coude, sur les gradins de leur Temple grotesque. À la différence de leur ancien chef qui paraissait avoir maigri durant son séjour à Kewelgöz, ils s’étaient, eux, considérablement empâtés. Répandus sur les bancs, ils ne figuraient plus que l’incarnation multiforme d’une suprême apathie, d’une invincible indolence. D’ici quelques mois, ils seraient, jusqu’au moindre détail, semblables aux plus riches négociants de Gurlowenn, si bouffis et blasés que seule la perspective de nouveaux profits parvient parfois à les tirer de leur léthargie. Tous, jusqu’aux plus jeunes, avaient cette façon qui ne trom­pe pas de poser leurs deux mains sur leurs deux genoux, comme pour s’assurer de la solidité d’une assise ; tous arboraient, chacun à sa manière, la même expression caractéris­tique : ce visage suant la raison que les idéalistes repentis présentent à l’adversaire dès lors qu’ils se font une gloire d’avoir renoncé à leurs chimères. Pas un qui n’ait troqué la combinaison de cuir noir pour l’uniforme chamarré d’or des mar­chands. Pas un qui ne se soit senti contraint de dissimuler son trouble lorsque Atridès, après avoir écouté sans broncher la sentence, demanda l’autorisation de prendre avec lui sa motocyclette.
Laqešja, la première, avait su évaluer à sa juste mesure l’importance de leur mue. Voilà pourquoi elle s’était plu à imaginer le cérémonial du procès, et surtout cette apothéose lamentable que fut le « jugement des dieux ». On ne pouvait concevoir d’artifice plus efficace pour forcer les Anges à adopter la modération. De fait, après avoir suivi des yeux le parcours de l’accusé dans le labyrinthe ; après avoir presque malgré eux tremblé à chaque erreur commise – tout en jouissant du privilège de ne courir aucun risque ; après s’être déchargés sur Atridès du peu d’aventure qui leur restait en tête, les hommes de la Horst, déjà à demi étouffés par la graisse, durent se sentir trop épuisés pour oser remettre en cause la décision céleste. Tous préférèrent se convaincre au plus vite de l’entière satisfaction qu’était supposée leur procurer la sentence de bannissement décrétée par le sort. La suite des événements ne risquait pas de peser sur leur conscience. Le spectacle n’avait éveillé en eux qu’une inquiétude confuse dont ils savaient bien qu’elle se cantonnerait entre les murs du tribunal, qu’elle n’empiéterait jamais sur les chasses gardées si paisibles de la vie quotidienne…
Ce ne fut d’ailleurs qu’à l’instant précis où la frénésie at­teignait son comble dans le public, que je compris réelle­ment les intentions de Laqešja. Sans doute avait-elle percé depuis longtemps la véritable nature d’Atridès. Croire qu’elle l’isolait dans le seul but d’éviter qu’il ne contamine la Horst était une erreur. Elle cherchait au contraire à l’éloigner de Kewelgöz afin qu’il demeure incorruptible. C’était lui qu’elle s’efforçait de sauver, pas les autres. Depuis le début, elle n’a­vait eu que cette idée en tête.
Autant dire qu’elle me faisait signe. J’avais longtemps imaginé que la guerre viendrait laver l’univers de nos fautes. Je pensais que le meurtre s’étofferait en prenant une dimen­sion collective. Je voyais déjà les Anges et les gueux envahir le Palais, renverser trônes et idoles, plonger dans un même mouvement dagues et pieux dans le sein de la Reine…
Brügenegt m’avait bercé durant toute mon enfance avec de telles fables. Or, ainsi que je le découvrais brusquement, l’absolution du monde ne pouvait dépendre que d’un geste solitaire, parce qu’en celui-ci résidait l’unique façon de com­mettre l’irréparable. Pas plus que mes amis des faubourgs, les anciens compagnons d’Atridès n’avaient à endosser la responsabilité de l’acte fondateur. C’eût été à la fois trop et trop peu. En retombant sur mille et mille têtes, en se répandant en mille et mille flammèches, la foudre de la vengeance et du pardon se serait subitement mise à charbonner. Le souvenir s’en serait comme dilué dans trop de mémoires complices.
Notre histoire exigeait à l’inverse que l’on concentre la substance des événements. Pour se découvrir une entière signification, le crime devait demeurer pour toujours l’épiphanie suprême de la fureur. Il fallait lui conserver, quoi qu’il en coûte, ce caractère monstrueux qui lui assurerait la pérennité. Le sang n’aurait à couler que sur une seule lame, mais la plus imprévue, la plus aimée. C’était à ce prix, à ce prix seulement, qu’on pouvait espérer le voir rejaillir sur toutes les mains, jusqu’aux plus innocentes, jusqu’à celles, encore imparfaitement formées, des enfants à naître, pelotonnés dans le ventre de leur mère.
Telle était l’évidence que nous nous étions jusqu’alors re­fusé à admettre. Égisthe le premier. Certes, le Régent avait senti l’usure rogner avec la même constance l’État et sa per­sonne. Il en avait conclu néanmoins qu’il suffirait de régénérer l’un pour que l’autre puisse accéder à une nouvelle jeunesse. Il n’avait pas la vocation du sacrifice. Ce serait lui, à n’en pas douter, l’adversaire le plus difficile à convaincre.
Il faudrait cependant à tout prix lui faire comprendre qu’il n’avait à compter sur d’autres ennemis que la Reine, Atridès ou moi. C’était à nous quatre, et à nous quatre seulement que revenait la charge de modifier le rythme des saisons, d’inverser l’immuable alternance des nuits et des jours pour qu’il redevienne possible d’y discerner des contrastes, pour qu’enfin s’établisse une différence profonde, réellement édifiante, entre l’ombre et la lumière, la vérité et le mensonge. Oui, tout reposait sur nos épaules. Les autres n’étaient guère que des comparses. Nous n’avions pas à les brûler à notre place. De l’immunité qu’il convenait de leur préserver, ils tireraient plus tard leur véritable grandeur, cette mesure qui les faisait déjà apparaître comme l’émanation de notre histoire. Ils seraient demain l’œil qui sonde au-delà du décor, la bouche hors du temps chargée de rapporter notre dernière parole devant les peuples médusés.
C’était bien la leçon que Laqešja tentait de nous faire dé­couvrir à travers la pantomime dégradante du procès. Elle désignait la route en offrant aux spectateurs une caricature de notre mission. L’heure avait sonné où nous devions mutuel­lement nous mettre en scène, seuls et nus. Exemplaires. Ces­ser de nous abriter derrière ce qui ne constituait en réalité qu’un prétexte : la guerre, l’insurrection.
Je n’avais désormais d’autre choix que d’abandonner Kewelgöz…
… Mon départ n’affecterait pas la Horst. Par ma pré­sence à leurs côtés, je gênais les Anges. Lorsqu’on m’avait ap­pelée à la barre des témoins, les regards furtifs lancés en ma direction n’étaient pas très différents de ceux qu’on destinait à l’accusé. Ce serait avec un soupir de soulagement qu’on me verrait quitter la ville.

        
        

Ainsi, tout s’éclaire maintenant.
Si les espions d’Égisthe ne se sont pas trompés, s’il se confirme qu’Atridès est bien le fils de la Reine, ma tâche est de faire en sorte qu’il la tue. Le Régent n’interviendra qu’en­suite. Trop tard… On peut sur ce point lui faire confiance, tout miser sur sa perversité naturelle : il s’arrangera pour avoir à venger sa maîtresse plutôt que de se trouver contraint de la sauver. Et quand il aura posé le pied sur la dépouille fumante du matricide, je surgirai. Ce qui se produira alors n’aura plus la moindre importance. Quel qu’en soit le survivant, la farce sera jouée…
Encore faut-il ne laisser à personne la moindre excuse. Que les choses soient claires, même pour l’Ange. Surtout pour lui. Il m’a été aisé de le vérifier, il ignore tout du secret de sa naissance. À l’instant de frapper, il devra le connaître. Sinon, plus rien n’aurait de sens…
Ce sera ma tâche de dissiper ce dernier mystère. Ma voix sera-t-elle cependant assez forte, l’heure venue ? J’en viens presque à craindre que la vérité ne soit une bête particulière­ment craintive. Qu’elle se refuse à quitter sa tanière. Qu’elle reste lovée au fond de moi-même, dans les replis les mieux cachés de ma chair.
Il y a si longtemps qu’on la traque, si longtemps qu’un compère l’aide à disparaître à la seconde précise où l’on va la cerner ! Moi la première, oui, moi qui prétends pourtant m’être consacrée à sa notoriété. Qu’ai-je donc fait d’autre qu’enfouir plus profondément dans l’oubli la part d’Histoire qui me concerne ?…
Oh ! je pouvais me soulager la conscience, venir chaque matin hurler sous les remparts. Cette vérité que je prétendais alors crier à la face du monde n’en était pas moins mécon­naissable sitôt qu’elle sortait de ma bouche. Car je prenais grand soin de la travestir. Je l’embrouillais dans les circonvo­lutions bizarres d’une langue que nos princes ne compren­nent plus. Et pour mieux dissimuler devant le peuple, je la compliquais d’allégories subtiles.
Le soir, après m’être évertuée à l’épuiser de la sorte, je rentrais au bercail, convaincue d’avoir pleinement rempli mon rôle. À enjoliver le réel, je ne pouvais que l’avoir rendu plus désirable encore. Et je dormais tranquille. J’avais pour moi la tradition. C’était ainsi qu’on m’avait appris à parler. C’était ainsi que Brügenegt avait forgé les mots, les expressions dans ma gorge. Comme lui, j’avais fait œuvre d’écrivain et joint l’utile à l’agréable, conjugué le vrai et le beau.
J’étais loin d’imaginer la vanité de l’entreprise. Je m’étais contentée de farder les faits, de les voiler plus encore. J’ignorais à quel point il importait peu que la vérité fût belle, qu’elle n’en avait nullement besoin.
… D’ailleurs, maintenant encore, il m’en coûte de la montrer, froide et nue, sous ses couleurs criardes. Entière.
Que tout serait simple s’il n’existait entre Atridès et moi que dégoût ou indifférence ! Comme elle me pèse cette fra­ternité tombée du ciel, qui nous lie obscurément à la même roue de l’Histoire ! Je rêve souvent d’un destin bien diffé­rent, où nous nous bercerions l’un l’autre en évoquant nos enfances respectives… Je ne l’aime pas, je ne parviens pas à l’aimer et je ne pense pas y parvenir jamais. Mais je me suis habituée à sa présence, à son odeur, âcre de sueur sous le cuir noir, à sa main lorsqu’elle s’approche, lorsqu’elle va se poser sur moi…
Sa mort me laissera flasque, vide. J’aurai enfin accouché de la haine que je porte depuis tant d’années, et je la verrai prendre peu à peu la forme d’un cadavre, devenir charogne, déjà, avant d’avoir vécu.


V

1


Il est clair à présent que les choses approchent de leur ter­me… Le galbe des événements se précise, à mesure que s’évanouissent l’accessoire et le superflu. La guerre a épuisé ses dernières ressources. Ambre a gâché la seule chance qui subsistait encore. Sans doute l’aura-t-elle trouvé trop mince pour y croire. Elle s’est en tout cas visiblement refusé à charger Atridès lors de son procès. La Horst ignorera donc toujours la généalogie de son chef. Jamais plus elle ne trouvera la force de haïr la Royauté. La fin va venir doucement, si doucement désormais…
Le Palais est désert ou peu s’en faut. La garde a évacué les cours, les galeries, les salles d’armes. Il ne reste qu’une poignée d’hommes, dispersés en divers endroits de la maison, comme s’ils s’étaient égarés en cherchant une issue. Seules, des guérites vides, qui semblent s’être mises d’elles-mêmes en faction auprès des portes, donnent encore l’illusion de protéger les intérêts du Pouvoir.
Quant aux domestiques, quelques vieilles servantes, quel­ques majordomes séniles, voilà tout ce que l’on croise. Rien plus que des fantômes visiblement trop âgés pour tenter une sortie. Ils passent, ici ou là, au hasard de leur service, traversent une pièce, longent un mur, traînant le pas tels des chevaux atteints de pousse, usés au point de paraître déjà morts, mus seulement par des réflexes acquis durant leur existence de bêtes de somme.
Lyctargoos, lui aussi, s’absente de plus en plus fréquemment. Il ne s’agit plus comme autrefois de ces fugues de deux ou trois heures – le temps d’aller quérir chez les apothicaires l’eau-forte ou le magistère sulfureux nécessaire à ses préparations. Non, il disparaît maintenant durant des journées entières. Tirant prétexte du fait que ses assistants l’ont abandonné, il a beau jeu d’expliquer qu’il doit à présent courir le désert pour se procurer telle ou telle plante, telle ou telle pier­re devenue introuvable dans les boutiques des faubourgs. Il ne cherche même plus à dissimuler ses escapades. On dirait qu’il lui répugne soudain de faire usage des portes dérobées et des passages secrets qu’il affectionnait par le passé. C’est le plus souvent en plein jour, au vu et au su de chacun, qu’il quitte dorénavant le Palais. Et il s’excuse à peine quand il rejoint enfin l’observatoire où il a fallu l’attendre si longtemps.
– Une fois encore, vous m’avez devancé, mon doux Sire ! C’est qu’il est désormais impossible de dénicher la moindre potion, le plus banal onguent par toute la ville. Plus rien n’intéresse personne !…

La Reine reste recluse dans ses appartements. Elle refuse toute nourriture et semble ne plus vouloir maintenir autour d’elle qu’une activité imperceptible, presque végétale. On peut, à plusieurs heures d’intervalle, la retrouver figée dans la même position, auprès de la même fenêtre. Nulle pensée ne paraît altérer son regard, y jeter la moindre ombre, la plus faible lueur. On la sent qui, méticuleusement, fait le vide.
Le seul événement extérieur qu’elle accueille encore est la mélopée sinueuse que déroule sans relâche le luth d’Ineimah. C’est presque goulûment qu’elle se gave de ces arabesques sonores, qu’elle se passe la langue sur les lèvres sitôt que s’amor­ce une modulation, et qu’elle laisse, au premier trille, frémir un muscle à l’angle de sa bouche. Chaque son est si faible pourtant, qu’il ne ressemble déjà plus qu’à un écho à demi étouffé. Il n’est rien dans cette musique qui puisse constituer un signe tangible de vie, pas même le frôlement léger que fait la main droite de l’interprète sur la table de l’instrument, ni la lente évolution des doigts le long du manche, parmi les carrés d’ébène et les losanges de nacre. Cela semble néanmoins suffire à la Reine. Ineimah l’a d’ailleurs compris ins­tinctivement. Presque aussi immobile que sa maîtresse, elle ne chante, ni ne déclame, ne souffle jamais mot.
Au matin, la souillon centenaire, affectée faute de mieux à la toilette des deux femmes et au ménage du gynécée, vient mettre un peu d’agitation dans cet univers en léthargie. Ce doit être un curieux spectacle qu’offre alors cette sorte d’ani­mal somnambule, comme égarée dans un paysage fossile. Il n’est pas impossible qu’on finisse par lui découvrir de l’en­train en comparaison des deux statues dont elle a mission de s’occuper.
Comment l’assurer cependant, puisqu’une fois entrée, elle ferme derrière elle les portes à double tour ? On n’ouvre à personne. Ordre de Sa Majesté ! – Décision d’autant plus regrettable que l’instant en question coïncide précisément avec celui où Ambre choisit de se montrer ; que c’est, par conséquent, la minute exacte où l’on aimerait pouvoir guetter la manifestation d’une involontaire réaction sur les traits de la Reine, la seconde miraculeuse où il devrait être possible de surprendre un ultime signe de vie.
Mais il faut se contenter d’attendre, d’imaginer. La men­diante est là, tout près des fossés de défense. On entrevoit l’extrémité de sa charrette par la dernière arcade de la grande galerie. Quelque événement va se produire. Un cri va réson­ner. La Reine va enfin sortir de sa torpeur    
    
        
    Non… Rien ! Tant de paix, c’est insupportable. Incompréhensible. Grotesque. De quel droit cette petite sotte refuse-t-elle à présent de jouer son rôle ? Le monde est entre ses mains. Il lui suffirait de desserrer les dents. Pourquoi diable s’obstine-t-elle donc à demeurer muette ? Elle s’ins­talle à sa place habituelle, fixe la fenêtre et, pendant des heures, alors que chacun se prépare à recevoir son chant, à l’entendre retentir, rebondir de pierre en pierre le long des corridors, la voilà qui choisit de se taire, s’entête à rester silencieuse, inlassablement…
Ainsi en va-t-il depuis des jours… Pourtant, on l’imagine, cette voix. Elle doit s’apparenter à un fauve tranquille, sans cesse à rôder quelque part dans l’ombre, prête à vous sauter au visage au moment où vous vous y attendez le moins. Oui !… Elle est là, à l’affût. Et vous courez vous tapir dans les pièces les plus reculées. En réalité, vous ne désirez rien tant qu’elle vous débusque, et vous espérez en fuyant la forcer à se montrer… C’est presque chose faite, d’ailleurs. Vous jureriez qu’elle vient. Un bourdonnement, tout d’abord, pareil à un murmure de vagues dans le lointain, et si ténu qu’on le prendrait presque pour le contour du silence, comme une gangue sonore autour du calme absolu… Rassurez-vous, cela ne va pas tarder à s’amplifier. Et vous verrez, alors… Un cataclysme !… Quand ? Ça, il est impossible de réellement le prévoir ! Dans une heure, peut-être… Ou, tenez ! dans moins d’une minute. Mais… vous ne regretterez pas d’avoir attendu. Un vent fou s’élèvera. Il ébranlera la pierre mal démaigrie des murs, le marbre lisse des dalles. Et vous, dans l’œil du cyclone, porté par cette force nouvelle    
    
    
    
    En vain. La bête mauvaise ne sort de son antre que pour se cacher dans le premier recoin d’ombre et de silence qu’elle rencontre. Il n’y a pas de tempête ailleurs que dans votre tête. Pas la moindre brise au-dehors !
– Une femme qui accouche ! Ces hurlements, Lyctar­goos, ne dirait-on pas ceux d’une femme qui accouche ? Mais si ! écoute bien ! Ce n’est encore que le début, mais je te ga­rantis que ça commence à crier. Exactement comme une femme qui accouche. À quel monstre va-t-elle donner nais­sance au terme de cet enfantement surhumain ?
– Allons ! Vous n’espérez pas, Monseigneur, parvenir à vous leurrer en simulant de la sorte. Vous savez comme moi qu’il n’y a rien, pas le plus faible bruit, pas le plus léger souffle. Ambre a renoncé. Elle ne troublera plus nos aubes croupissantes. Ce que vous entendez ressemble à notre his­toire, ou peut-être devrais-je dire à notre comédie des mensonges : le clapotement boueux d’un incommensurable silence…


2

Mon fils !…    
Je l’ai senti longtemps couver en moi, ce dégoût. Dès la première fois, peut-être. Sans que je le sache, quelque cho­se au tréfonds de mon être t’avait débusqué. Mais aussitôt, un déclic s’était produit, m’avisant d’une menace imprécise, de sorte que j’avais renoncé à en savoir plus. Il ne fallait pas que je comprenne, il ne fallait surtout pas que je te retrouve.
Depuis, une distance dont il me faut taire le nom n’a cessé de croître entre nous. Quoi ? Ce corps pesant et infor­me… cette odeur lourde de graisse et de cuir mêlés, telle une nuit odieuse suant par chacun de tes pores… Atridès… – mon fils ?
Et plein de candeur encore, plein d’innocence ! Mais non point comme l’un de ces ingénus superbes dont la pureté royale, presque divine, force l’admiration. Bien plutôt com­me un vulgaire naïf, assujetti à des instincts assez répugnants pour se laisser ramener, sans qu’il en prenne conscience, au ventre qui l’a vomi.
Car tu n’as pas reconnu ton royaume. En fin de compte, tout t’aura manqué, jusqu’à ce geste élémentaire par lequel un prince de sang rentre naturellement dans son droit, tant il se sent élu par les êtres et les choses. Oui, pareille grandeur d’âme te sera demeurée, elle aussi, étrangère. Oh ! mon fils incapable qui ignore même qu’il est mon fils !
C’est Égisthe qui m’a avertie. Les rapports en provenance d’Isparta, d’abord vagues et incertains, étaient devenus subi­tement explicites.
Sans doute le Régent espérait-il que je tente de te re­joindre. Il avait dû passer des nuits à nouer une intrigue sub­tile, convaincu que je n’aurais qu’une hâte : me ruer dans son piège, t’ouvrir les bras, te serrer fort contre ma poitrine sèche et, entre deux sanglots, te raconter l’histoire de ta naissance. Une jolie scène de retrouvailles, en somme, interrom­pue bien sûr au moment opportun par quelques sbires, l’épée au poingt. Un duo d’amour dont notre mort ne ferait qu’accentuer le côté pathétique. Du sang et de la tendresse. Comme si cela ne se tarissait pas à force de se morfondre, la tendresse ! Comme s’il me restait encore quoi que ce soit que je ne t’ai déjà donné !…
Je te rencontrerai pourtant, à condition que tu daignes répondre à mon offre et que Lyctargoos accepte de jouer les intermédiaires. Oui, je te rencontrerai, mais ne m’en de­mande pas plus, Atridès. Jamais.
Dans mon cœur, vois-tu, je n’ai pas assez de place pour t’accueillir. Je vis avec des spectres au milieu desquels tu fe­rais, à coup sûr, figure d’intrus. Tu ressembles si peu à ton père, si peu au souvenir de ton père tel qu’il chatoie en ma mémoire, paré d’or et de pourpre. Ces chevaux d’orage dont parle la légende, lui seul aura su les enfourcher et les conduire à la victoire. Écoute ! En les entendant hennir, tu saisiras à quel point les montures d’acier de la Horst n’en sont que des répliques dérisoires. Tout au plus ont-elles réussi à faire illusion un moment, tes motocyclettes, en raison de leur vacarme, du feu de leurs entrailles, et surtout à la faveur du désordre faux qui a semblé s’abattre avec elles sur le monde. Mais presque immédiatement, elles sont retournées au silence pour s’y dissoudre. Car elles n’avaient rien à vain­cre, rien à prouver. Les relations qu’on leur attribuait avec la prophétie du Kulbal Al’Blöd n’étaient que pure coïnciden­ce…

« Elle viendra du Levant sur des chevaux d’orage
et saura terrasser l’Abeille bleue du Temps. »

Le temps était mort, depuis longtemps…
Tout s’est arrêté voici des siècles, par une aube d’été, quand, déchirant les rideaux de brume, les bannières de mon Roi ont surgi…
J’habitais à l’époque un univers doux et moelleux, perpé­tuellement humide et silencieux. Il ne s’en élevait guère par­fois qu’un gazouillis de servantes, toutes à se chamailler dans les jardins. Il n’y avait pas d’oiseaux. Pas de soleil non plus, même lorsqu’on s’efforçait de le surprendre par de rares trouées entre les grands arbres. Jusqu’alors, je n’avais connu d’autre lumière que celle dont on devinait chaque matin la naissance dans la chevelure de ma sœur. Ma tendre jumelle, si douce, si radieusement blonde… Le reste n’était que chandelles de suif et lampes fumeuses.
Mais ce jour-là, des centaines de cavaliers apparurent dans leurs armures étincelantes. Les buissons s’étaient cou­chés à leur approche, et j’avais l’impression que la cime des plus hauts sapins devait pareillement s’écarter pour leur livrer passage.
Je suis descendue avec Hélène dans la cour d’honneur. Nous étions l’une comme l’autre très excitées, et je sentais dans la mienne sa petite main nerveuse qui, à chaque pas, resserrait la prise. Nous avons dû esquisser une de ces révérences gauches de gamines quand la troupe est entrée. Je n’y ai pas pris garde. Il y avait tellement de soleil, d’un seul coup, dans le vieux palais de mon père. On aurait dit que toutes les étoiles du ciel étaient tombées pendant la nuit et qu’on les avait patiemment ramassées une à une pour en orner le casque de nos hôtes. Et moi, parmi tant de feux, je n’avais d’yeux que pour celui qui dansait, plus pur, plus haut que les autres, auréolé de légende, encore flambant des batailles de la veille.
Le Roi !…
À quelques pas du bassin central, son cheval s’est cabré. Les naseaux frémissants de l’animal ont brusquement chassé une vapeur plus épaisse. Les muscles se sont tendus en fai­sant jouer mille reflets nouveaux dans la robe fauve, tandis qu’une écume blanche moussait au mors.
J’ai senti à côté de moi Hélène qui amorçait un mouve­ment de recul après m’avoir glissé quelque chose d’incom­préhensible à l’oreille. Elle craignait vraisemblablement de voir un aussi beau seigneur se rompre sottement le cou. Peut-être l’imaginait-elle déjà agonisant au fond de l’eau, le crâne fracassé contre le marbre de la fontaine.
Mais moi, pas une seconde, je ne me suis sentie fût-ce effleurée par une telle crainte. Je savais bien que ce cavalier-là n’était pas de ceux qui cèdent. Il forcerait sa monture à bondir par-dessus l’obstacle. Aussi n’ai-je pas bronché. Mon regard n’a pas quitté le heaume éclatant, ni les yeux de pierre bleue qui, dans un scintillement métallique, venaient d’apparaître – à peine plus bas.
Le Roi ! Mon Roi !… J’ignore s’il se rendit immédiate­ment compte que mon attitude n’était dictée que par une foi totale, aveugle, ou s’il prit cela pour de l’indifférence. Une chose est certaine, en tout cas. Il venait chercher la ravissante Hélène, et ce fut avec moi qu’il repartit quelques jours plus tard, sans que ma mère ait eu seulement le temps de préparer mon trousseau.
Depuis, chacun de ses retours de campagne fut pareil au matin de notre rencontre. Dans le jour cru qui baigne la Pentapole, il n’était pas moins éclatant que dans les bois ténébreux de mon enfance.
Et il faudrait maintenant que je préfère à ce prince de lu­mière un fils épais et pesant, perpétuellement cerné d’om­bre ? Je le voudrais. Du fond de mon cœur, je le voudrais. Mais je ne le puis pas…
Je me sens d’autant plus détachée, coupée de cette chair dont tout mon corps pourtant porte la trace que, dans cette nuit où Atridès erre en aveugle, Ambre se dresse, comme une sentinelle inflexible, veillant sur le monde. Elle s’était égarée dans une bataille stérile, une conflagration chimérique, née de l’imagination maladive des hommes – cette insupportable fantaisie des mâles ! Elle commençait à oublier notre propre guerre qui, en onze ans, n’avait jamais connu pareille accalmie.
Toutefois, bien qu’elle soit enfin revenue de vacances que je commençais à trouver interminables, son séjour parmi la Horst l’a profondément changée. Elle est comme vide à présent, exténuée, absolument muette… Si elle a renoué avec la ponctualité d’antan, si elle paraît de nouveau dès l’aube, sans qu’il soit besoin de l’attendre, ce n’est plus qu’un automate qui fixe mes fenêtres durant des heures et regagne à la nuit tombée le palais délabré des princes Pallantides.
La mauvaise patine qui s’est ainsi déposée sur elle à Ke­welgöz n’a pas réussi pourtant à la ternir tout à fait. Son re­gard étincelle encore et laisse, où qu’il passe, sa trace nette, son sillage fulgurant. Chaque aurore qui se lève semble même en raviver l’éclat. Je sais qu’un jour viendra où cette lumière sera aussi aveuglante que celle qui nimbait mon Roi. Mais alors, je l’aurai apprivoisée. Moi seule, j’y pourrai plonger les yeux sans que sa flamme me consume.
Son silence m’accable cependant, bien que j’en saisisse par­faitement le caractère transitoire. N’est-il pas la preuve qu’Am­bre hésite, à l’heure actuelle, entre Atridès et moi ? Sait-elle qu’il est mon fils ? Nourrit-elle à son égard une haine identique à celle qu’elle me voue, incompréhensible, mais tellement chaleureuse et douce ? Est-ce parce que je ne vaux pas plus, sur l’échelle de sa fureur, qu’elle nous accorde à chacun une présence égale, la nuit à l’un, le jour à l’autre ? Ai-je donc cessé d’être sa plus pure, sa plus fidèle ennemie ? Dois-je même aller jusqu’à supposer…
– Non !… Pas elle ! Toutes, mais pas elle ! Comment l’ima­giner une seconde sous le ventre de ce porc ? Il est certainement aussi mou, aussi laiteux qu’Égisthe. Dans l’amour, cela doit se creuser de toutes parts, prendre instinctivement la forme de votre corps, glisser autour de vous, visqueux com­me le naphte… Non ! Il est impossible qu’elle soit devenue sa maîtresse. Elle n’en a ni le droit, ni l’envie. Elle s’applique simplement à monter auprès de lui une garde attentive. Elle guette le premier faux pas. Il n’y a pas d’autre explication. Il lui répugnerait, c’est sûr, de me tromper de cette façon.
Attention, cependant ! Ce jeu dangereux pourrait te bri­ser, petite Ambre. Tu es si fragile, encore convalescente. Il faut bien que je trouve un moyen de te défendre contre Atri­dès… Aussi vais-je finalement lui donner ce qu’il est venu chercher. Il te sera facile de constater alors que c’est la seule chose qui l’ait maintenu en vie. Depuis l’enfance, ses forces n’ont tendu que vers ce but unique : le trône, avec ce qu’il implique d’oripeaux délustrés, de bijoux répugnants. Non point son domaine, sa terre, ses gens – qui de toute éternité l’appelaient à tenir son rang – mais un siège doré, une étoffe grise et quelques colifichets attristés, d’où ne rayonne nulle gloire.
Il a vaincu la maladie, la misère, le désert, la mort peut-être, pour s’approprier ces défroques poussiéreuses sans savoir qu’elles étaient siennes de tout temps. Car il est habité par une force qui le dépasse et qu’il borne stupidement à des appétits grossiers. S’il diffère à ce point de son père, c’est curieusement parce qu’en lui a germé la semence monstrueuse qui avait fini par ronger ce dernier : une soif inextinguible non de grandeur, mais de puissance. Tandis que, dans le ven­tre du Roi, ce chancre avait mis des années avant de parvenir à maturité, dans celui de l’Ange, il a eu la partie belle. Sans jamais rencontrer d’adversaire digne de ce nom, il s’est trouvé livré à lui-même. Et là, continuellement, infatigablement, avec l’obstination admirable la pourriture, il a poussé, grossi, s’est épanoui jusqu’à faire enfler la panse inerte qui lui servait d’asile. Tu verras, petite Ambre, lorsque je lui offrirai le sceptre, s’il hésite longtemps, ton amant superbe, entre toi et ses rêves…
Alors, une fois qu’il se sera retiré derrière les murailles aveugles de son Palais, je t’aurai enfin tout entière, à moi seule…
– Vous m’avez appelé, Majesté ?
– Approche, Lyctargoos, et assieds-toi. Je voudrais te confier une mission…
– Mais je suis, Madame, votre très humble et très dévoué serviteur…


3

De quelle façon commencer cette lettre ?    
Sandra chérie ?
Douce Cassandre ?
Mère, tout simplement ?
Ambre m’a tout raconté. Tout ? À dire vrai, il lui a suffi de prononcer une phrase, si brève, presque insignifiante. Et aussitôt, les ruines du monde fantôme qui se dressaient encore autour de moi se sont écroulées dans un fracas épouvantable.
… Une nuit glaciale, un feu qui se mourait dans la chemi­née, et la mendiante à mes pieds, telle une enfant qui joue. Elle s’amusait à dénouer les mèches du tapis mangé aux mites sur lequel elle avait pris place. Là, toute à sa besogne, comme sans y prendre garde et se parlant à elle-même…
– Sais-tu que tu es le fils du défunt Roi ?
Elle avait relevé la tête dans ma direction. Ses cheveux, où jouait l’or dansant des flammes, lui tombaient sur le visage. Je ne voyais que sa bouche, trouant la toison de jais, la moue amu­sée que dessinaient ses lèvres, comme tendues pour un baiser. Mais je devinais les yeux derrière l’écran de soie noire. Ils devaient me fixer dans l’ombre, allumés d’une joie mauvaise.
L’espace d’une seconde, j’ai conservé l’espoir. Ce pouvait n’être pas toi, ma mère, mais elle, l’usurpatrice, la meurtrière… Ce pouvait être n’importe qui…
– Tu veux dire, je suppose, le fils du Roi et d’une de ses concubines !
– Ignores-tu que ton père s’est toujours… – comment dire ?… – arrangé, oui, arrangé pour n’avoir que des enfants lé­gitimes ? Les autres se sont évanouis par miracle : il se trouvait à chaque fois quelqu’un pour intervenir au bon moment. Laqešja te l’expliquerait mieux que je ne saurais le faire… Elle ne m’en a jamais parlé qu’à mots couverts, mais je crois que toute sa haine vient de là. Elle devait porter un bâtard royal lorsque les gardes l’ont violée…
« Elle n’avait pas voulu comprendre. Avec les autres, une pièce d’or suffisait. Elles s’entendaient aussitôt avec une sage-femme des faubourgs. Puis, une fois le petit corps jeté dans la chaux vive, elles retournaient, en ravalant leur honte, au néant qui les avait jetées un instant sur les pas d’un prince. Cela apprend très vite à renifler la morve, les souillons, les bergères ordinaires. Avec Laqešja cependant, la tâche fut bien plus délicate. Ton père a vite réalisé qu’il ne parviendrait pas à la raisonner, aussi s’est-il vu contraint de recourir à des arguments plus… décisifs. La fausse couche aura suivi quelques heures après… »
Il m’est impossible d’assurer que la mendiante s’exprima effectivement en ces termes. Peut-être ne fais-je à présent qu’inventer en essayant de me souvenir. Je l’entendais pourtant, qui martelait chaque syllabe. Mais sa voix me paraissait extrêmement lointaine et, par moments, incompréhensible. J’aurais juré qu’elle appartenait à un plan de l’existence sur lequel j’avais cessé de me mouvoir. J’étais persuadé que les premiers symptômes de la migraine ne tarderaient pas à se manifester. Je guettais la minute où ma tête allait éclater sous le choc. C’était à cette souffrance seule que je prêtais attention, cette souffrance qui se préparait à jaillir des tréfonds de mon être et dont les explications d’Ambre ne faisaient déjà qu’accompagner la lente montée…
Et pourtant, rien ne se produisait en moi. L’univers s’effondrait tout autour, par pans entiers, mais je n’en demeurais pas moins inébranlable. Une oasis de paix dans la tourmente. Avais-je donc perdu jusqu’au sens même de la douleur ?
Au fond de la pièce, à l’endroit où l’on apercevait d’habitude un miroir constellé de mouchetures, il n’y avait plus dorénavant qu’un trou noir, béant. Quelque chose remuait néanmoins au milieu de cette bouche d’ombre. Il me semblait distinguer une haute silhouette qui, lentement, s’avançait vers moi et me con­templait en silence, de ses pupilles en feu.
Le Roi ! Il revenait. Et je ne pouvais soutenir son regard…
J’ai baissé les yeux. Ambre, couchée sur le ventre, s’était ac­coudée au sol, la tête entre les mains afin de mieux me faire face. Sa robe avait glissé aux emmanchures, dénudant très bas l’épau­le, jusqu’au renflement de la gorge. Sa voix était devenue douce soudain, tendre et curieusement feutrée. Le rythme assourdi d’un bendjir qui s’éteint dans la nuit…
Fut-ce un effet de la lumière vacillante que projetait sur elle une flamme à son déclin ? J’eus l’impression que ses jambes avaient bougé, qu’elles s’écartaient imperceptiblement l’une de l’autre.
J’ai eu envie de la prendre ainsi, lentement, sans mot dire, pendant que dans l’âtre rougeoyaient les dernières braises. Elle ne se serait sans doute pas défendue.
Était-il pourtant si simple d’oublier le témoin silencieux de la glace ? Ce père que j’avais assassiné une seconde fois en me vau­trant sur toi, belle Cassandre – toi, sa tendre épouse… Dans ma paume, creusée sous le sein d’Ambre, ç’aurait été ton cœur, ma mère, que j’aurais senti battre. Nul autre baiser que les tiens n’auraient frémi sur ces lèvres offertes, et, dans ce cou gracieusement courbé, nul autre parfum que le tien. Puis, tout au-dessus de nous, très haut, le regretté défunt dans son vieux cadre d’or…
– Ambre, es-tu bien sûre de ce que tu avances ? Le Roi ? Le Roi et son épouse… légitime ? Es-tu certaine de connaître l’af­faire jusque dans ses ultimes détails ?
– Absolument !… C’est Égisthe qui m’a mise sur la voie. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises. Et les preuves qu’il produisait étaient, chaque jour, un peu plus convaincan­tes… Cela, néanmoins, n’aurait pas suffi à emporter mon adhésion. La veille de ton procès, j’ai parlé à Laqešja. J’ignore comment, mais elle aussi savait… Non, décidément ! l’affaire, pour moi, ne fait plus l’ombre d’un doute. Mais tu peux de ton côté interroger Brügenegt. Lui aussi est au courant… Tâche seulement d’aborder cette question avec un maximum de cir­conspection. Car ton hérédité lui pèse. Il a du mal à reconnaître en toi le dernier rejeton d’une famille contre laquelle il a toujours lutté. Une question franche, brutale à l’excès pourrait le pousser au mensonge.
Le lendemain, l’écrivain public s’était trahi. Un mot de trop qui, sitôt prononcé, lui fit se mordre les lèvres. Je n’ai pas eu le cœur de lui demander si cela faisait longtemps qu’il me jouait la comédie.

*
*        *

Durant la plus grande partie de la journée désormais, je me tiens près des écuries, dans un appentis que j’ai transformé en ga­rage. J’y consacre des heures entières à l’entretien de ma motocy­clette. Non que les dégâts causés par le sabotage de Laqešja se soient révélés d’une réelle importance – il ne m’a fallu qu’une après-midi pour les réparer –, mais simplement parce qu’il me plaît d’échapper de la sorte à l’ennui.
Je démonte chaque fois une pièce nouvelle et la nettoie soi­gneusement. Je voue une affection particulière aux organes les plus imprégnés de graisse, ceux qui vous souillent, sitôt qu’on les touche. Car quelque chose me fascine dans leur contact. Le moindre boulon n’y est d’abord qu’une forme vague, imprécise. Mais il suffit d’écarter du doigt l’enduit visqueux pour que tout change, pour qu’apparaisse enfin le modelé parfait, exact et lisse du métal. À cet instant précis, se dégage une odeur singulière dont on sait déjà qu’elle ne passera pas. Elle vous suivra jusque dans votre chambre. Vous la retrouverez encore, nichée dans le repli d’une phalange ou dans le creux du coude, avant de vous abrutir, béatement, dans le sommeil.
Le caractère provisoire de ce divertissement ne m’échappe pourtant en aucune manière. Je le sais parfaitement : je n’ai, à l’heure actuelle, qu’une envie : non point atermoyer, tergiverser, mais plus simplement marquer une pause. Et il m’arrive de rire en songeant que, de ma vie, je n’ai jamais rien fait d’autre. Il me semble néanmoins que, pour une fois, les choses se présentent de façon assez différente. Chacune des stations que je m’accordais jadis n’était guère que prétexte. Je la mettais à profit pour imaginer un subterfuge censé m’aider à contourner l’obstacle. Et je finissais toujours par trouver ainsi une bonne raison de prendre des chemins détournés… Aujourd’hui, en revanche, je suis fer­mement résolu à ne pas me dérober. Coûte que coûte, je ne changerai pas de cap. Seulement, je rassemble mes forces et j’essaie de voir la route telle qu’elle est…

*
*        *

Parfois, une idée m’effleure, presque rassurante. J’imagine que tu m’as trompé depuis le début, que tu n’as jamais été reine. Que l’autre – celle que j’ai longtemps appelée l’usurpatrice – est bien la seule épouse légitime de l’ancien Roi. Que c’est elle, par conséquent, ma véritable mère… L’hypothèse me paraît si improba­ble cependant que je n’ose m’en ouvrir à personne. À supposer d’ailleurs que j’en trouve le courage, il serait parfaitement inutile d’essayer d’aborder un tel sujet. À coup sûr, Ambre comme Brügenegt s’y refuseraient catégoriquement. Ils détournent la conversation dès que je prononce l’un de vos deux noms et ne me parlent plus que du défunt Roi, la première pour le louer, le second pour le maudire. On dirait qu’ils ont honte de s’être tus, de n’avoir, en vingt ans, rien tenté pour démasquer le complot dont tu fus la victime. Quelle autre motivation donner au plan délibéré qui les conduit soit à justifier, soit à rendre plus exécrable encore un crime avec lequel, petit à petit, ils ont fini par faire bon ménage ?
Aussi, lorsqu’un dernier doute m’assaille, ce n’est pas leur so­ciété que je recherche mais plutôt celle des miroirs. J’y examine attentivement mon visage, dans l’espoir d’y rencontrer un trait, un détail qui puisse se retrouver également chez la Reine… En vain. Force m’est d’en convenir : ce n’est pas à elle que je res­semble, mais à toi. Je ne m’en étais jamais rendu compte, abusé que j’étais par la couleur de ma peau, la lourdeur de mon corps. Comment toi, si noire, si longue, es-tu parvenue à donner nais­sance à ce fils pâle et gras ? Et pourtant, c’est bien le contour de ta bouche que je suis sur mes lèvres, et la ligne de tes paupières, ce trait épais, tombant perpétuellement…
De toute façon, il t’aurait été impossible de te moquer à ce point de moi. Tu n’aurais pu, des années durant, accumuler mensonge sur mensonge dans l’unique but de me faire courir le désert pour aller chercher querelle à ma mère. Non, jamais je ne te croirai capable d’avoir autant travesti la vérité !
D’ailleurs, les moindres faits montrent qu’au contraire, tu as essayé de tout dire. Absolument tout. Jusqu’aux choses pour les­quelles il n’existe de mots dans aucune langue. Ce que nul n’ose­rait formuler sur son propre compte, toi, tu as voulu m’aider à le découvrir. Et tu m’as prêté ce livre auquel je n’ai rien voulu comprendre.
Mon erreur aura été finalement de ne l’avoir pas lu entière­ment, de m’être arrêté à la tragédie d’Oreste. Parce que s’y rencontraient certains noms de notre histoire. Faute de percer à jour tes intentions, j’en étais arrivé à supposer que tu ne m’avais confié l’ouvrage que par jeu. Sans doute pour me révéler, sous forme de charade, cette part de moi-même qui demeurait mystérieuse : mon prénom. Rien de plus. Je les retournais en tous sens, ces cinq lettres qui compléteraient un jour ma signature infir­me : « r.e.s.t.e. », fièrement alignées derrière cet « O » bancal. Et j’y voyais mille messages. Et je trouvais cela drôle !… Un caprice de magicienne…
Je n’étais pas allé plus loin. J’ignorais qu’aux dernières pages du volume se trouvait une pièce qui me ferait moins rire : Œdi­pe roi. L’ultime aveu…

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*        *

C’est donc moi, et moi seul, qui me suis égaré sur une route mauvaise. Moi qui n’ai pas su lire ni interpréter les signes accumulés tout au long du chemin !
Il est trop tard cependant pour reculer. Je la tuerai, cette princesse fantoche, cette petite courtisane qu’un meurtre a placée, voici vingt ans, à la tête de nos domaines. Oui, comme prévu, je la tuerai. Non pas uniquement par amour pour toi, ni même par fidélité au souvenir de mon père. Mais parce qu’elle aurait pu – elle aurait dû être ma mère… Et en elle, je ferai taire cette tendresse véritable que l’une comme l’autre vous m’avez refusée.
Elle vient d’ailleurs de me fournir de son propre chef le moyen de l’atteindre. Ce matin, Brügenegt a forcé la porte de ma chambre, très essoufflé, une lettre à la main. La cire du cachet semblait avoir mal adhéré au papier, car le pli s’est ouvert de lui-même dès que je m’en suis saisi. Et alors est apparue une écriture régulière, déliée, parfaitement droite. Nul trait de plume n’y trahissait la plus légère hésitation.
La Reine me faisait parvenir un billet !…
En peu de mots, avec cette sécheresse qui doit lui être natu­relle, elle me proposait un marché, et ceci, tu vas le voir, d’une façon passablement saugrenue. Elle m’offrait le trône, rien moins – en fait : la clef d’un prétendu « mystère » qui me permettrait d’accéder au pouvoir sur-le-champ, sans avoir à combattre !… En contrepartie, elle n’attendait guère de moi que certaines in­formations dénuées, selon elle, de toute importance. Ce qui l’intéressait, c’était l’histoire d’Ambre et rien d’autre. Oui ! La mendiante. Et surtout le secret de sa naissance, la raison de sa haine à l’endroit des princes – en un mot, ce que Brügenegt avait caché jusqu’à présent, mais qu’il accepterait sans doute de me révéler, compte tenu du caractère exceptionnel de l’enjeu. Pour le reste, la Reine m’accordait sa pleine confiance. Elle m’abandonnait la mise au point des conditions matérielles de l’échange. J’avais l’entière liberté de définir l’heure et l’endroit du rendez-vous. Il en irait de même pour chacune des garanties dont j’entendrais m’entourer…
« … il te sera possible de me tuer à la faveur de cette rencontre. Je me trouverai alors sans aucune défense, je sais ce que je risque. J’ose espérer cependant que tu ne tenteras rien avant de m’avoir entendue. Je ne pense pas qu’un meurtre, à commencer par celui-là, puisse servir tes ambitions…
« Un messager viendra dans deux jours quérir une ré­ponse. »
L’empreinte du sceau royal tenait lieu de signature…
J’ai failli éclater de rire. Cela ressemblait trop à un piège pour en être effectivement un. Non, la Reine devait être sincère. Certes, tout perdre, se démettre de la couronne, jouer sa vie contre celle d’une mendiante – il paraissait incroyable qu’on pût à ce point braver les lois de la raison… Mais c’était dans la mesure même où il devait s’agir d’un défi. On se demandait, là-bas, si j’aurais le courage, une fois dans ma vie, d’aller jusqu’au bout ? Bien soit ! On verrait…
Brügenegt ne sembla pas partager mon euphorie. Son visage était devenu grave. Je lui ai tendu la lettre afin qu’il en prenne connaissance.
– Tu vas refuser, naturellement !
– Au contraire, cela m’amuse assez de la rencontrer…
– Mais… Ne sais-tu pas déjà tout ce qu’elle compte te dire ? Te révéler le nom de ton père, car c’est cela, évidemment ! Beau secret de polichinelle, à présent !
– D’autres raisons me poussent à accepter cette offre.
– Renonces-y, Atridès, je t’en prie. Même si la Reine est de bonne foi, sa proposition dissimule sûrement quelque chose… N’as-tu donc pas remarqué que le cachet de ce pli était rompu ? Le billet s’est ouvert sans que tu aies besoin d’en faire sauter la cire… Inutile d’invoquer à ce propos je ne sais quel accident, je ne sais quelle excuse du destin. Ah ! ces vagues prétextes avec lesquels tu aimes à te duper toi-même… Il faudrait être fort sot pour ne reconnaître là que la conséquence d’une fâcheuse mala­dresse quand c’est celle, manifestement, d’une curiosité pernicieuse… Je connais assez l’homme qui a servi de messager, Lyctargoos, le Premier Astrologue du Palais. Il n’aurait évidemment pas pris sur lui de commettre une telle indiscrétion. Toutefois, il est faible et à la merci du Régent. Je veux bien croire qu’Égisthe n’ait pas dicté cette lettre. Je n’y retrouve pas son style. N’empêche, je gagerais qu’il l’a interceptée, qu’il est dorénavant au courant de l’affaire – et ceci, jusque dans les moindres détails.
– Mais qu’aurais-je à craindre ? Ne m’as-tu pas assuré que sa garde l’avait abandonné ? L’imagines-tu me tendant pareil guet-apens sans nulle aide extérieure ?
– N’oublie pas, Atridès, que cet homme-là a tué ton père !
– Il n’était guère qu’un instrument dans cette histoire. Seul, il n’en aurait jamais eu l’audace. Or à présent, justement, il est seul. Voilà bien ma dernière chance, Brügenegt. Il ne m’est pas permis de la laisser passer. Je rencontrerai la Reine, et je la tue­rai. Ne t’inquiète pas, va : le Régent me laissera faire. S’il doit attaquer, il ne le fera qu’après. Et ce qui s’ensuivra alors m’im­porte si peu !
– Sans doute devrais-je respecter ta décision, voire la trouver héroïque… Mais je suis un très vieil homme. J’ai passé ma vie sur des chemins tellement différents de ceux que tu empruntes aujourd’hui qu’il m’est impossible de comprendre, d’admettre la légitimité de cette vengeance. Car il n’est question que de cela, je présume ? Ce sang, tu comptes le verser dans l’unique but de l’of­frir au fantôme de ton père ?
– Au sien, oui, et à quelques autres…
– Ainsi s’évanouissent les rares illusions dont je continuais à me bercer! Oh ! Note bien, je n’ai jamais été dupe de tes intentions. Il était clair que, si tu désirais la guerre autant que moi, ce n’était nullement pour faire don de la victoire au peuple. J’ima­ginais néanmoins qu’il y avait derrière cette volonté je ne sais quelle ambition, je ne sais quel obscur projet… Voilà à coup sûr la preuve que l’homme ne se refait pas, qu’il s’emploie au contraire à refaire les autres à son image !
« Vois-tu, chaque fois qu’il m’est arrivé de tuer – oui, cela m’est arrivé, et pas seulement des cerfs ou des rats –, j’ai cru agir pour une cause future. De la même façon, me disais-je, que le roi assassine son frère, que le voleur étrangle un riche voyageur. Dans le but d’assurer à l’État, à ses enfants ou à sa personne un avenir prospère. Et lorsque tu es arrivé, j’ai pareillement supposé que tu ne cherchais le pouvoir qu’afin d’imposer ton ordre à la Pentapole et fonder une nouvelle dynastie. Je découvre à quel point je pouvais méconnaître la vérité. Ce n’est pas un trône que tu es venu chercher, mais, inconsciemment, un cadavre, un sou­venir pourrissant…
« Dois-je pour autant te blâmer ? Tu n’as fait qu’obéir à la règle commune, et je suis bien celui qu’il faut plaindre pour avoir feint d’en ignorer les principes. C’est le poids du temps passé, accumulé sur nos épaules qui pousse au crime. Il n’y a jamais d’espoir derrière un meurtre. Seulement un peu de nostalgie. Quand il signe l’arrêt de mort de son frère, le roi ne condamne pas un rival potentiel mais le gamin présomptueux qui le battit vingt ans plus tôt, lors d’une mémorable partie de billes. Et le voleur ? À l’instant de serrer le garrot, il ne songe pas à l’or de ses victimes, le voleur. Non, il défie l’aïeul tyrannique qui lui interdisait jadis de poser des collets dans les sous-bois !
« Regarde donc autour de toi ! N’est-ce pas parce que ses an­ciens rêves lui ont fait subitement honte que la Horst a cherché le moyen de te perdre ? Ou encore, tiens ! parlons de la Reine, pour une fois. On a prétendu qu’elle avait tué ton père pour avoir les coudées franches avec Égisthe… Je parierais fort, moi, que seul le souvenir de sa jeunesse perdue l’a guidée.
« En ce sens, il n’y a que des assassinats inutiles, égoïstes et mesquins. Ceux dont l’unique souci est de refaire le monde ne se croient, eux, nullement forcés de tremper les mains dans le sang. Les rêveurs ne tuent pas, ils dorment. Et je suis un vieux rêveur. Il est trop tard désormais pour me réveiller. »
Avant de retourner à ses occupations, Brügenegt a formulé une requête. Il tenait à ce que je le laisse décider de l’endroit où aurait lieu l’échange et des précautions dont il conviendrait de s’entourer.
– Moi qui souffrais de n’avoir pas de fils, grogna-t-il, je suis parvenu à m’en découvrir un. Sans doute m’arrive-t-il souvent de regretter qu’il ne me ressemble pas. Si le sort m’avait accordé de pouvoir le façonner à mon idée, je l’aurais fait bien différent. Mais je n’en ai pas d’autre, et tel qu’il est, je ne tiens pas à le perdre.
– J’accepte tout, mon ami. Et même que tu me traites de la sorte, moi, ton roi ! Oui, j’accepte tout… à condition que tu me révèles le secret de la mendiante. Car, vois-tu, je prétends ne pas décevoir la Reine. J’ignore quelle lubie est allée se loger dans son esprit malade. Une chose est sûre, cependant : cette femme-là, je ne veux pas qu’elle meure pour rien.
– Soit ! Je te conterai l’histoire, mais seulement le moment venu…

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Dès qu’Ambre est rentrée, je lui ai fait part de ma résolution, en lui cachant naturellement les termes du marché. Il me paraissait en effet plus prudent de ne pas chercher à tout dissimuler devant elle. Ni Brügenegt ni moi n’avions de réelles chances de faire complètement illusion. Tôt ou tard, elle aurait fini par se douter de ce que nous tramions. Il valait donc mieux satisfaire sa curiosité en ne l’informant que d’une manière certes fragmentaire, mais suffisante néanmoins pour la mettre d’emblée dans notre camp.
Quand elle a commencé à saisir le sens de mes paroles, elle s’est adossée contre le mur, la tête à demi renversée. Fermant les yeux, elle savourait chaque mot avec délices. Ses paupières se sou­levaient par instants, juste assez toutefois pour que je ne puisse guère qu’entrevoir une mince portion de cornée derrière le rideau des cils – un croissant découpé dans le blanc le plus froid, le plus pur qui soit…
Puis, après m’avoir fait signe de la suivre, elle s’est traînée jusqu’au grand salon qui lui sert de chambre. Là, elle a tiré de sous une dalle descellée un paquet enrobé de linges qu’elle s’est aussitôt employée à défaire. La lenteur, l’application dont elle faisait preuve jusque dans le moindre de ses gestes donnaient presque à croire qu’il s’agissait d’un trésor emballé de soies pré­cieuses.
Dans son enveloppe de papier huilé, une crosse noire apparut enfin. Lisse. Un revolver…
– Un cadeau de la Horst, expliqua-t-elle en me le tendant. Une des filles de Laqešja l’a reçu en guise de salaire, mais elle ne savait qu’en faire… Le chargeur ne contient que trois balles – il a bien fallu que je vérifie s’il fonctionnait encore… Des armes, tu dois en avoir beaucoup d’autres, et de loin plus terribles que celle-ci. Tu n’es assurément pas venu d’Isparta les mains vides… J’aimerais pourtant que ce soit ces plombs-là qui aillent se loger dans le grand corps offert, et que ce soit ce canon qui les cra­che…

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Brügenegt vient de me faire connaître les modalités pratiques de la rencontre. Midi, après-demain, dans les souterrains, non loin de l’issue secrète qui communique avec les oubliettes de la tour nord.
Je n’ai pu dissimuler ma surprise quand le vieillard s’est mis en devoir de m’exposer le détail de son plan. Je lui ai rappelé en substance quelques-uns des discours qu’il avait tenus à Kewelgöz. Avait-il oublié soudain les dangers que comportaient ces fameux passages dérobés où il s’était refusé à entraîner les Anges ?
Il a eu une moue attristée avant de répondre.
– Il n’y a pas le moindre piège. Cela, je l’ai découvert la veille de ton arrestation… Je n’ai pas osé toutefois t’en parler durant les festivités que tu étais alors en train d’offrir à la Horst. Je savais qu’il était déjà trop tard.
« Fais-moi confiance, va ! C’est le meilleur endroit. Une sal­le basse, creusée dans le roc, et, alentour, des galeries ramifiées à l’extrême. Un vrai dédale, mais sur lequel, en ce point précis, le château royal ne donne que par une porte… Même s’il projette quelque chose, Égisthe ne pourra rien contre toi. Tu ne risques pas d’être pris à revers. Tu pénétreras en motocyclette par une entrée dont je suis seul à soupçonner l’existence, derrière la colline d’Hebenn-Runn. J’aurais disposé des flambeaux, tous les trente pas. Ils te guideront jusqu’au lieu du rendez-vous. Tu auras le temps de conter ton histoire, d’abattre ta victime et de rebrousser chemin avant qu’ils ne s’éteignent. Mais guère plus… Ainsi, nul ne pourra espérer te suivre…
Il a déroulé sur ma table un relevé des oubliettes qu’il avait établi à l’intention de la Reine. D’un geste exagérément lent, il a pointé l’index sur une petite croix rouge :
– Elle devra passer par là. Les clefs seront sur la porte…
Puis, il s’est éclipsé, sans même daigner écouter les objections que je me préparais déjà à formuler. L’envoyé du Palais n’allait plus beaucoup tarder. Il me restait à rédiger le billet destiné à sa maîtresse.

*
*        *

Tu sais tout désormais, ou presque. Brügenegt ne m’a encore rien dit du secret d’Ambre. Bien que j’ignore quelles sont exactement ses intentions à ce propos, je pense qu’il veut créer un choc. Il ne parlera qu’au dernier moment. Quoi qu’il en soit, je doute que l’affaire t’intéresse vraiment.
L’issue de l’entrevue avec la Reine te préoccupe vraisembla­blement davantage. M’en voudras-tu cependant si j’interromps à présent cette lettre ? N’y vois pas, je t’en prie, une forme quelconque de vengeance. Je veux dorénavant m’entourer de silence. La fin qui se dessine m’appartient tout entière. Il m’est impossible de la partager avec toi.
D’ailleurs, le jeune homme qui t’apportera ces quelques pages – le dernier compagnon qui me reste à l’exception d’Ambre et de Brügenegt – a dû sentir que nous approchions du terme. Une envie irrésistible de fuir se peint sur son visage. À supposer que je ne lui demande pas, dès maintenant, de remplir son office, je serais assez peu surpris de ne plus le retrouver quand je sortirai des souterrains. Si tant est que j’en sorte un jour…
Adieu donc, ma folie lointaine. Adieu, ma mère. N’essaie pas de me faire parvenir de réponse.

Atridès


P. S. Laqešja hante à nouveau les parages. Je l’ai croisée hier. Elle n’a pas semblé me voir, mais ses deux sœurs, qui l’accompa­gnaient ainsi qu’à l’ordinaire, m’ont glissé en passant quelques mots à l’oreille. Ces deux harpies tenaient en effet à m’expliquer que leur aînée avait finalement préféré laisser les Anges gouver­ner Kewelgöz comme ils l’entendaient.
– Il n’y a plus rien à sauver, là-bas, ont-elles ajouté.
Le beau prétexte ! Le sang n’est pas encore répandu, et déjà les charognards rôdent… Décidément, l’heure a sonné…


4

Isparta…    
Il ne se passe pas un jour sans qu’un rapport de police ne parvienne au Palais. Ma table croule désormais sous ces pa­perasses graisseuses et froissées, imprégnées de senteurs âcres. Elles ont circulé de main en main, ces missives lamentables, plaquées contre des poitrines moites, dans ces étuis de cuir puants de moisissure que portent les messagers. Elles ont fini par perdre jusqu’au souvenir de leur parfum d’origine, les frais effluves de papyrus dont me parlait Cassandre. Des relents d’hommes, des odeurs lourdes de courses dans le dé­sert en ont pénétré les plus secrètes fibres. Et comme pour parachever l’ouvrage, Égisthe, avant de me les transmettre, y a laissé sa touche efféminée et maladive. Ce n’est pas de mon fils qu’elles parlent, ces lettres, mais d’un inconnu appelé Atridès et de quelques comparses – morne troupe de corps pesants, suants, terrassés par l’effort.
Peut-elle ne se réduire qu’à cela, la chose que j’ai portée et qui, de mois en mois m’a défaite, cette souffrance qui était la lumière, le sourire de mon Roi ? Ni sa bouche, ni ses yeux, ni même le halo d’or de sa chevelure. Sourire et lumière, rien d’autre. Nulle chair, nulle graisse superflue… Est-il possible que, de ce trop plein d’espoir, ne subsistent à présent que ces quelques feuillets jaunis, craquant aux pliures et dont l’encre a pâli en chemin ? Puis, beaucoup plus loin, une silhouette massive, accoudée à une fenêtre, guère plus qu’une tache noire sur une façade blême où ne saillent qu’à peine, comme autant de trophées dérisoires, les armes émoussées des seigneurs Pallantides…
Et pourtant, peu à peu, les pièces du puzzle s’assemblent. Les espions fouillent. Pareils à des chiens trop bien dressés, ils exhument des ruines de notre vie ces déchets honteux qu’ils s’entêtent à considérer comme la Geste de leur prince. Chacun de leurs comptes rendus ressemble à ces débris mor­dus aux angles et poisseux de bave que le dogue rapporte à son maître, en frétillant du train, ivre déjà des cajoleries que lui vaudra sa découverte.
Je me serai laissé abuser de bout en bout. Cassandre n’a jamais quitté Isparta, elle n’est pas allée au-devant de son rêve. Elle a fait brûler la dépouille d’une vieille servante et celle d’un nourrisson dysentérique de manière à donner le change et n’être plus jamais inquiétée par la police royale. Et cela, dans le seul but de continuer à vivre sa paisible exis­tence d’ilote parmi les gueux et les renégats. Atridès a grandi dans la plèbe, sans même imaginer qu’il eût pu connaître autre chose. Il a partagé ses jeux avec les enfants de la rue, et bientôt s’est fondu dans cette masse infecte et grouillante.
Ni lui, ni sa nourrice n’ont rejoint les fabuleux Hommes Noirs. Ce sont eux, bien au contraire, qui, par petits grou­pes, ont abandonné leurs repaires. Les bruits de la cité, les vapeurs d’alcool et le rire des femmes, grimpant à l’assaut des montagnes, leur avaient fait signe. Trop de liberté devait leur peser.
Ceux d’entre eux qui apprirent à dompter les fabuleux chevaux d’orages s’enrôlèrent sous les ordres d’un géant pâle et obèse. Un beau jour, ils se retrouvèrent parmi une foule de motocyclistes rassemblés devant la porte sud et, à l’heure dite, quittèrent la ville.
… Elle portait un nom de légende, cette multitude toni­truante qui, avec eux, fondit alors sur le désert. La Horst !… Nul ne savait encore qu’elle irait s’engluer dans les sables, tout d’une pièce, comme un cauchemar dérisoire…
Atridès a accepté de me rencontrer. Demain, c’en sera fini de nos mensonges. Serai-je assez forte pour ne pas trem­bler lorsque je lui confierai le lambeau de passé qui manque à sa mémoire. Il n’est pas tel que je l’aurais fait si on me l’avait laissé achever, polir, dégrossir. Il m’inspire honte et dégoût… Mais ce doit être chaud, un fils. Et caressant. Cela creuse sans doute votre épaule à l’endroit où se pose sa tête. Sa main ? À coup sûr, elle épouse votre taille, et vous vous sentez subitement plus forte, plus jeune.
Il faudra que je puise en moi assez de haine pour renon­cer à cette tiédeur douce contre mon corps. Arrêter mes doigts, avant qu’ils ne s’enfoncent dans cette chevelure épais­se. Ne pas entendre ses sanglots – car il pleurera, évidem­ment, comme un enfant qu’on réprimande, agenouillé à mes pieds, accroché au pan de ma robe…
M’arracher à lui et courir. Rejoindre Ambre à la porte du château, dans la demeure des princes Pallantides… Où qu’elle soit, la trouver, la supplier, lui dire tout ce que je serai parvenue à apprendre. L’endormir au besoin – si elle résiste, si elle s’obstine à ne pas comprendre combien nous sommes devenues amies – oui, l’endormir, en brisant sur ses lèvres une de ces ampoules miraculeuses que m’a données Lyctargoos. Courir, courir encore, avec cette petite fille trop lourde dans les bras. Courir. Courir, sans se laisser reprendre par le fantôme d’Électre…
L’écurie ! Les deux chevaux, piaffant d’impatience, ruent contre les limons. J’allonge doucement Ambre sur les cous­sins dont Ineimah a tapissé le fond de la carriole. Je monte à mon tour et me saisis des rênes. Le cuir est rêche, dur, cas­sant. Il blesse les mains. Mais dans quelque temps, ma paume se sera habituée à sa morsure. Je sens déjà le fouet qui s’amollit sous mes doigts, à mesure que nous progressons dans le long défilé des cours intérieures.
La lumière nous accueille enfin, dans l’éblouissante fantasia du plein midi, tandis que nous franchissons la porte du Palais.
Je le fixe une dernière fois, mon Roi, ce soleil, ton soleil, celui de tes enfants, le soleil absurde d’Atridès… Oui ! une dernière fois avant de lui tourner le dos et de filer vers le Nord, vers la mer…


5

Je savais que c’était pour aujourd’hui et que Brügenegt pré­parait le chemin…
Il m’a fallu attendre des heures, près de la colline d’He­benn-Runn… Bien avant l’aube, je m’étais dissimulée dans une anfractuosité de la roche, ma charrette perchée si haut qu’on ne risquait en aucun cas de l’apercevoir depuis la rou­te.
Le soleil s’est levé une dernière fois sur la Pentapole. Une dernière fois sur cet ordre ancien qui se parait d’innocence, comme s’il ignorait encore tout de son sort. Une vierge au matin de ses noces n’eût pas semblé plus ingénue. Les bru­mes se sont dissipées au premier rayon, et le désert, d’un bloc, a surgi. Blanc. Les bêtes errantes avaient déjà regagné leur tanière. Nulle d’entre elles ne s’était attardée à sonder les maigres buissons à la recherche d’une ultime proie. Et dans le ciel, pas un rapace assez obstiné pour se laisser surprendre par le jour… Tous, en outre, avaient débarrassé la terre des dépouilles qu’y sèment à l’ordinaire les petits meurtres de la nuit. Il n’était pas jusqu’à l’ombre qui ne se soit efforcée de faire un brin de ménage. Loin d’accuser les reliefs, loin de souligner à l’horizon les contours massifs des cinq cités, elle semblait avoir mis un point d’honneur à en niveler les formes, à en arrondir doucement les angles. Propre et net, notre dernier mensonge !


Beaucoup plus tard, Brügenegt s’est enfin montré – à peine une mince silhouette, cassée en deux, qui se profilait au loin sur la ligne de faîte des collines.
Il avançait lentement, sans doute accablé par la chaleur déjà suffocante. On aurait pu croire qu’il n’atteindrait jamais son but. À chaque pas, son visage semblait approcher un peu plus du sol. Longtemps, j’ai craint de le voir s’aplatir contre le sable, et je ne me suis sentie vraiment rassurée qu’à l’ins­tant où il s’est adossé au flanc de la colline. Alors, sa main est allée se loger dans une niche presque invisible. Un mécanisme mystérieux a joué, faisant basculer un large pan de rocher. L’entrée d’une galerie est apparue, creusée dans la pierre. Aussitôt, le vieillard s’y est engouffré.
J’ai d’abord pensé qu’il me serait impossible de le suivre, ainsi, en me traînant. Mais, comme s’il entendait me faciliter la tâche, il a bientôt adopté un rythme de marche tellement discontinu que je n’éprouvais aucune difficulté à rattraper l’avance qu’il parvenait régulièrement à prendre. Tous les trente pas, il s’octroyait une pause pour allumer des flambeaux accrochés aux parois. Et souvent, le feu prenait mal, la mèche d’amadou courait sur la résine durant de longues secondes avant que la lumière jaillisse. Ma filature devenait un jeu d’enfant.
D’ailleurs, à force de voir se répéter le manège, j’ai com­pris que cette clarté vacillante constituait en réalité un signal. Ce serait elle qui mènerait Atridès au lieu convenu, en lui frayant un passage dans le noir. Elle me conduirait, moi aus­si. Et je me suis laissé distancer par Brügenegt…
… les pierres ont ici une saveur particulière… quand on y passe vivement la langue, on sent, sous la croûte raboteuse du sable qui s’y est déposé en couches fines, comme un souvenir de varech et la morsure chaude du sel… un jour, peut-être, je connaîtrai la mer… je m’y plongerai toute, tendrement bercée par la vague… alors, je ne ramperai plus… plus jamais… alors, je n’aurai plus mal…
Parfois, il me semble percevoir dans mon dos des bruits étouffés de marche… Égisthe ? Je pensais qu’il choisirait plu­tôt de suivre la Reine… Mais comment a-t-il pu deviner, lui, que la mort entrerait par Hebenn-Runn ? Aucune précision ne figurait à ce propos sur le billet d’Atridès et, en ce qui me concerne, je ne lui ai donné d’autre information que celle concernant l’heure de la rencontre… Non, ce ne saurait être lui… Sans doute s’agit-il simplement d’un animal habitué à se tapir dans l’obscurité. Un chacal qui aura reniflé la promesse d’un festin. Un rat. Ou même – qui sait ? – Azraāl, l’Empereur des défunts.
        
        
… Revenant sur ses pas, Brügenegt a bien failli me surprendre. Je n’ai eu que le temps de me glisser dans un coin d’ombre, en retenant mon souffle. Je dois toucher au but, à présent…
À une dizaine de pas, le boyau s’évase, coupe un entrelacs de galeries qui se perdent aussitôt dans la nuit et débouche sur une grande salle. Il ne reste plus qu’à trouver une ca­chette dans la rocaille qui s’amoncelle sur les côtés, là, tout près de l’entrée.
        
        
La Reine est arrivée la première au rendez-vous. Elle a poussé derrière elle la lourde porte par laquelle le Palais commu­nique avec les souterrains. Après avoir posé à terre le trousseau de clefs, elle s’est assise sur un rocher plat qui émerge du sable, au milieu de la caverne.
Je ne l’avais jamais vue d’aussi près, les voiles bleus déga­geant le visage, une longue pèlerine jetée sur les épaules. Droite, extraordinairement, et cependant empreinte d’une grâce surprenante, jusque dans les mouvements les plus insi­gnifiants.
Mon Roi ! Comme tu as dû l’aimer, cette femme ! Com­me tu dois l’aimer encore, par-delà le néant  !

              
Un grondement monte dans la galerie. Le voici. On ne l’aperçoit pas encore, mais le phare de la motocyclette balaie les parois d’une lumière blanche et diffuse, éveillant sur son passage tout un peuple de monstres en pierre.
Le bruit de la machine devient terrible, et c’est comme un soleil descendu aux enfers qui brusquement m’aveugle. J’ai juste le temps de me rejeter en arrière. L’Ange passe de­vant moi, ralentit en abordant la dernière courbe, s’arrête. Je ne pense pas qu’il m’ait remarquée.
Il met pied à terre, immobilise l’engin sur sa béquille, ôte son casque et, soigneusement, le cale contre la selle. Sous le blouson de cuir, le revolver fait à peine une bosse. La Reine ne se doutera de rien.
– Bonjour, Atridès. Te voilà bien en retard…
Il sourit et je devine, derrière ses lunettes noires, l’œil unique qui roule dans son orbite. L’Ange aura-t-il le courage nécessaire, maintenant qu’il sait tout ?
– Vous êtes fort belle, Majesté. Est-ce en mon honneur ?
– Ne perdons pas de temps, veux-tu, en civilités inutiles. Nous avons fait un marché. Secret pour secret. Qui doit com­mencer ?
– Pourquoi en venir si vite à l’essentiel ? En toutes cho­ses, le plaisir n’est-il pas dans les préliminaires ?
Il s’est assis à une dizaine de pas de son interlocutrice, à même le sol, en faisant négligemment glisser, comme pour se mettre à l’aise, la fermeture éclair de sa combinaison… Il parle en se caressant la poitrine, nue sous le cuir. Par mo­ments, ses doigts doivent frôler la crosse…
– Je vais vous conter une histoire, Madame. Voici des an­nées…
– Ce n’est ni le lieu, ni le moment, Atridès !
– Tais-toi, chienne ! Sinon tu ne sauras rien…
Ces mots qu’il a hurlés, l’écho les reprend, les entremêle, tandis que la Reine, vaincue, baisse la tête… Peu à peu, le si­lence reprend possession de ses domaines. Alors, la voix de l’Ange reprend, mielleuse, presque chantante…
– Voici des années, dans un pays oublié, une gente dame eut une fille… Une jolie petite fille, rose et potelée, fraîche comme la rosée… Mais la mère ne supportait pas…
– Non, je t’en prie, pas cette histoire ! Pas cette histoire-là… Laisse-moi parler la première, laisse-moi dire mon se­cret !
Atridès semble ne pas entendre. Il poursuit, alors que son interlocutrice se voûte un peu plus, s’écrase presque contre le roc qui lui sert de siège.
– Mais la mère, disais-je, ne supportait pas que la nuit, l’enfant la gênât dans son sommeil. Et surtout, car elle était d’une coquetterie incroyable, elle ne parvenait pas à admettre que cette minuscule boule de chair, ce dérisoire morceau de vie ait pu lui ravir sa beauté… Oh ! pas entièrement, il lui en restait encore. La gamine n’en avait pris qu’un peu, rien qu’un peu. Mais c’était déjà trop, beaucoup trop…
– Pitié, Atridès !…
(La voix de la Reine n’est désormais plus qu’un souffle…)
– Chaque matin, en se contemplant dans la glace, cette douce mère suivait du doigt, avec un déplaisir croissant, la courbe d’un sein, pourtant à peine plus tombant qu’autre­fois. Ou encore elle se palpait le ventre, les cuisses, et invariablement les trouvait moins fermes qu’à l’ordinaire… Sa taille ? Sa taille qui semblait d’heure en heure s’alourdir, rageusement, elle la serrait de toutes ses forces, jusqu’à s’entailler les chairs sous la morsure des corselets…
« Elle se mit peu à peu dans la tête que l’enfant lui avait volé sa jeunesse, que c’était la mort en personne qui dormait sagement à côté, dans son couffin ! Alors, par une nuit d’ora­ge, elle ouvrit grand les fenêtres…
– Tais-toi !… Tu mens !… Mais tais-toi donc !… Tu mens !… Tu sais bien que tu mens !…
La Reine s’est redressée soudain.
– Cela ne se passait pas une nuit d’orage, Majesté ?
– Comme s’il s’agissait de détails de ce genre ! Quelle im­portance ? Non ! Tu m’as parfaitement comprise. C’est l’his­toire… l’histoire elle-même qui est fausse… Tout cela n’est rien d’autre qu’une invention du Roi…
– Tiens donc ! Voilà longtemps qu’il n’avait été question d’Égisthe !
– Égisthe n’est pas roi, même si, parfois, il se l’imagine. Il n’est rien que mon amant – mon bourreau. Non, le Roi, te dis-je. Il a soudoyé les servantes pour qu’elles témoignent de ce qu’elles n’avaient pu voir. Il voulait me faire passer pour folle. Et le pire, c’est que j’ignore pourquoi…
« Laissons cela, néanmoins… Oui, une nuit d’orage, je me suis levée. Oui, le couffin se trouvait près de moi, à por­tée de main. Mais il était déjà vide. Au matin, on m’a rap­porté une dépouille déchiquetée, méconnaissable… Je sais cela mieux que quiconque. Ce souvenir me hante… Celui-là et quelques autres. Celui-là plus que n’importe quel autre… Tu ne peux comprendre… Jamais tu ne seras en mesure d’ima­giner combien c’est froid, un enfant mort, un petit corps brisé que l’on serre contre soi… Non, jamais…
« Une chose est certaine en tout cas, Monsieur le Redres­seur de torts, la vérité ne vous appartient pas. Elle n’appar­tient à personne… La vérité, je l’ai tuée à l’aube d’un jour d’été… Je l’ai noyée dans une piscine… Je l’ai prise dans un filet… Peut-être parce qu’elle me faisait peur… Peut-être aussi à cause d’un fils auquel tu aurais pu ressembler, Atri­dès… Morte, ma vérité, finie. Pfuitt !… Rayée de la surface du monde… Aussi n’est-ce pas d’elle que je veux t’entendre parler, mais d’une autre… C’est la vérité d’Ambre et non la mienne qu’aujourd’hui je tiens enfin à connaître !
– Mais ces deux vérités ne font qu’une, douce Reine... Pourquoi donc s’obstiner de la sorte ? Pourquoi refuser de regarder la réalité en face ? Ne comprenez-vous pas que l’enfant jetée dans le fossé et la mendiante infirme ne font qu’une seule et même personne ?
… Ainsi, c’était cela, le but de cette rencontre, le sens de ce marché ! Ma mère, tu as accepté de mourir pour t’en­tendre rapporter une fois de plus cette vieille histoire ! Il ne t’a pas suffi que je la hurle pendant onze ans, chaque matin, sous tes fenêtres – dans une langue si tendre, néanmoins, que quoi que je dise, les mots y restaient doux, infiniment… presque sucrés… Tu as voulu voir la bouche d’Atridès la vo­mir, la broyer sous cette meule pesante qu’est le parler des princes…
Je la croyais d’une tout autre nature, la folie qui t’avait jetée jusque dans cette cave. J’imaginais que tu devais être mue par je ne sais quel vieux réflexe : on allait singer la mère, l’épouse fidèle ; essayer de se disculper et presser sur son cœur le fils enfin retrouvé. Il y a une minute encore, je pensais que l’Ange ne cherchait qu’à se jouer de toi, qu’il tentait une diversion afin de te remettre en mémoire ce que tu t’étais empressée d’oublier. J’étais persuadée que tu attendais autre chose.
Sans doute devrais-je manifester ma présence, interrompre ce face-à-face. Je ne suis pas certaine que mes jambes soient alors absolument incapables de me porter. Je les sens prêtes à se dresser, à se raidir comme pour mieux expulser ce cri… Mais il est trop tard désormais pour laisser gronder cette révolte nouvelle. Celle qui a lentement mûri dans mon ventre refuse de céder le pas, si près du but. Ne plus avoir peur, écouter jusqu’au bout : voilà ce qu’il me reste à faire, et c’est peut-être mieux ainsi.
Atridès a marqué une longue pause, comme pour jouir de l’effet produit, avant de poursuivre.
– Dès que les servantes t’ont vue jeter l’enfant, elles sont allées réveiller le Roi. Il n’a pas fallu plus de dix minutes aux gens du Palais pour retrouver le corps à la lueur des torches et le rapporter à ton époux. Le lendemain, on t’a présenté le cadavre d’un nourrisson mort depuis quelques jours. Les parents, qui se préparaient à l’enterrer, avaient accepté de le vendre à leur prince. Bien sûr, il a fallu la maquiller, cette charogne, l’oindre de cent pommades pour qu’elle pue un peu moins ! C’est Égisthe qui s’en est occupé. Note au passage que tu ne devrais pas le mépriser à ce point : tu auras l’occasion de le vérifier, il sait bien des choses.
« Et pendant qu’on te laissait croire au décès de la petite, les médecins se relayaient à son chevet, Lyctargoos malaxait ses onguents, administrait des simples dosés en grande hâte. Ils ont réussi à la sauver, leur pauvre malade, mais ils n’ont pas su lui réparer les jambes.
« Son père l’a gardée secrètement deux ans auprès de lui. Puis, quand il se fut rendu à l’évidence, quand il se fut per­suadé qu’elle ne marcherait jamais, il a dû se résoudre à l’aban­donner. Comment aurait-il pu tolérer, lui, le Roi des rois, de se voir vieillir aux côtés d’une infirme ? Il a profité d’un départ pour une guerre lointaine, une vague opération de représailles que son frère organisait en Orient, et il a confié la gamine à Égisthe. Charge à celui-ci de la mettre en nourrice, au fin fond du royaume… Que sa fille débile oubliât ses origines, tel était le souhait du maître du monde ; qu’elle grandît paisiblement dans une famille d’adoption où elle ne man­querait de rien.
« Toutefois, et bien qu’il ne formulât pas la moindre ob­jection à ce propos, le futur Régent était d’un avis différent. Il trouvait l’idée du Roi aussi compliquée qu’inutile. Tu le connais : il a demandé à son cher astrologue de descendre, à la nuit tombée, dans la ville basse, et là, de se débarrasser d’un paquet par trop encombrant, sur le seuil d’une porte quelconque… Peu avant l’aube, Brügenegt a trouvé devant chez lui ce rejeton qui piaillait, emmitouflé de chiffons anonymes.
Égisthe, naturellement, a empoché l’argent réservé à sa prétendue mission. Quant à ses remords, s’il en eut jamais, ils ont dû s’apaiser bien vite. Ne suffisait-il pas, pour calmer sa conscience, de se rappeler qu’après tout, il ne s’agissait guère que d’une petite bâtarde… »
Bâtarde ! La Reine s’est levée à ce mot. Terriblement pâle, elle pointe l’index en direction de son fils.
Elle n’a pas le temps, néanmoins, de faire éclater sa fu­reur. Une détonation a retenti, bientôt suivie de deux autres qui, à chaque fois, la font se ployer un peu plus… Elle tombe doucement à genoux, en serrant sa poitrine en sang, et reste ainsi, immobile, comme rassemblant ses forces…
– Mais… Mais je suis… ta mère !
Son visage s’est distendu… « Ta mère ! » Ces deux syl­labes qu’elle reprend dans un sanglot et répète encore, on dirait qu’elle a subitement cessé d’en saisir le sens, et qu’elles roulent à présent sur sa langue, telle une parole étrangère. Ses yeux s’ouvrent, démesurés. Un hoquet la fait tressaillir et elle s’effondre, face contre terre.
Au même moment, un bruit métallique tinte près de moi. Dans le sable, à portée de main, luit une pièce d’or. Un statère dont les inscriptions, à force d’avoir été mordues, sont presque méconnaissables…
Laqešja ! Comment a-t-elle su ? Comment peut-elle être là, accroupie à mes côtés ? Ses doigts s’avancent, esquissent une vague caresse et se retirent presque immédiatement – ou plutôt se rétractent (craindrait-elle donc de se brûler ?)…
– Demain, nous n’aurons plus mal…
Elle n’a pas achevé sa phrase qu’elle est déjà debout, loin. Sa présence dans les parages, cela n’aura été que le murmure du vent, égaré par hasard, un bref instant, dans la galerie…
Atridès a dû faire quelques pas en direction de sa victime. Un seul, peut-être… Il vient de s’arrêter. Tous ses muscles se crispent. Et soudain, alors que la Reine relève lentement la tête, un vacarme épouvantable remplit les souterrains, pareil au rugissement d’une bête blessée.
– Non… Autant que toi, je la refuse… Tu peux la garder, ta vérité, je n’en veux pas… Je n’en veux à aucun prix…
Rejeté en arrière, le visage entre les mains, l’Ange titube comme un homme ivre à la recherche d’un appui, tandis que l’écho reprend et amplifie ses cris.
On pourrait croire qu’il vient juste de comprendre, qu’il vient seulement de réaliser ce que je lui ai pourtant révélé voici plusieurs jours…
Ses lunettes sont tombées… Il les écrase sans y prendre garde, dardant son œil fou sur la voûte de pierre. Puis il se rue vers la motocyclette, la met en marche et part, tous phares éteints, dans la demi-pénombre des galeries…
Là-bas, la porte qui communique avec les oubliettes s’est entrouverte. Une silhouette massive contemple un moment ce grand corps de femme occupé à mourir en silence, noyé dans ses voiles bleus.
Mais bientôt, le lourd vantail se met à pivoter doucement et se referme presque sans bruit. On n’entend guère plus qu’un léger grincement, celui, sans doute, d’un loquet qu’on tire ou d’une serrure dont on fait jouer le penne…
Nous sommes seules, à présent, ma Reine. Ton amant n’aura pas eu la force de venir te bercer dans ce dernier voyage…
Je rampe jusqu’à toi. Lorsque je te rejoindrai, il ne restera que quelques minutes avant que l’obscurité complète n’envahisse les souterrains. Car les torches ne tarderont pas à s’éteindre. Certaines exhalent déjà une fumée noirâtre – un nuage fuligineux qui ne va cesser d’épaissir – et, partout, la lumière faiblit… Je n’arriverai pas à retrouver mon chemin dans les ténèbres. Il est possible que Brügenegt, devinant où je me trouve, vienne me chercher. Mais je crois plutôt qu’il me laissera mourir de faim et de soif sur le cadavre de ma mère. D’ailleurs, n’étais-je pas déjà persuadée en entrant dans ce trou que, quoi qu’il arrive, je ne regagnerais la sortie sous aucun prétexte ?
– Ambre…
Elle vient de tourner le visage dans ma direction. C’est à peine si elle murmure, et je dois coller mon oreille à ses lèvres pour saisir ce qu’elle veut me dire.
– Ambre… Ce n’est pas moi… Jamais !… Jamais !… tu m’entends ? Ton couffin… Il était vide, quand je me suis éveillée…
– Je t’aime.
Il fait tellement bon contre ton ventre. Un liquide chaud m’inonde… Et presque dans ma main, ton cœur s’affole, comme un oiseau blessé… Sous ma langue, le statère d’or n’a pas le goût que j’imaginais… Plus rien d’âcre, désormais… Je t’aime…


6


Cassandre,    
C’est lorsqu’elle est tombée que je me suis enfin résigné à l’admettre. Elle ne pouvait qu’être la Reine, elle ne pouvait qu’être ma mère. Et toi, sans doute, cette petite princesse captive qu’évoquait parfois Brügenegt, folle d’amour pour mon père – vraiment folle…
Je ne t’en veux pas néanmoins. Je suis le seul coupable. Tu m’avais donné le livre, tu avais essayé de parler. Mais moi, parce qu’elle me faisait trop mal, l’histoire d’Oreste, je n’ai pas voulu croire qu’elle pût être la mienne. J’ai préféré m’en inventer une autre.
Non, je ne t’en veux plus maintenant. C’est bien pourquoi je t’écris malgré la promesse que je m’étais faite. Je tiens simplement à ce que tu saches : à présent que je connais toute l’histoire, une étrange paix m’habite. Bientôt, je ne penserai plus à toi. Cette lettre, tu vois, est la dernière – oui, cette fois, vraiment la dernière – et, comme pour la précédente, je souhaite que tu n’y répondes pas. Deux de mes nouveaux compagnons se chargeront de te la faire parvenir.
Mes nouveaux compagnons ! Je suis entré dans Iblis Guerd et j’y finirai mes jours. Oui, ici, parmi les lépreux.
… Dès que le sang s’est mis à perler sur sa robe bleue, le monde entier a pris soudain un goût âpre, une couleur étrange, une odeur nauséeuse. J’ai fui, laissant la motocyclette suivre le défilé des flambeaux qui, un à un, s’éteignaient sur mon passage. J’ai doublé un moment trois ombres noires. Je n’ai pas eu le temps de vraiment les reconnaître, mais je pense qu’il devait s’agir de La­qešja et de ses sœurs. Elles regagnaient lentement la sortie, en sui­vant, elles aussi, le chemin que traçait la lumière.
Dès que je fus revenu au jour, le désert, comme une main de pierre, s’est mis brusquement à peser sur mes épaules. Et c’était elle, encore, c’était ma mère, cette pression irrésistible qui m’écra­sait sur la selle.
Vaincu, il me restait à mettre pied à terre, à abandonner la machine. Avancer seul, complètement seul, vers Iblis Guerd, cette cité maudite où j’étais certain de rencontrer plus de souffrance qu’en moi-même.
Des cailloux aux arêtes étonnamment tranchantes, comme il ne s’en trouve que par ici, n’ont pas tardé à me lacérer les bottes. Je ne saurais dire combien de fois je suis tombé…
Me croiras-tu ? Les pieds en sang, brûlé, presque mort, j’ai parcouru le dernier kilomètre en me traînant sur le sol, avec de telles douleurs dans mes chairs que je n’en ressentais presque plus dans l’âme.
Depuis la dissolution de la garde royale, c’est la milice de Gurlowenn qui fait le guet devant Iblis Guerd. Quand ils m’ont aperçu, les mercenaires postés en sentinelles se sont réfugiés dans leur casemate. J’ai vu sortir des fusils par le trou d’une meurtrière. Une voix s’éleva, qui m’ordonnait de m’entraver.
Des fers garnis de clochettes, en tout point pareils à ceux que j’avais pu voir aux pieds des lépreux égarés en ville haute, s’entassaient à quelques pas de là. J’en pris une paire. Le mécanisme de fermeture joua dès que j’y eus passé les chevilles. Et dans mon dos, un factionnaire se mit à plaisanter depuis son abri, sur un ton qu’il voulait sarcastique.
– Maintenant, tu vas les conserver, ces bracelets, et jusqu’à ce que les pieds t’en tombent. Alors, de toute façon, tu ne pourras plus courir très vite !…
Sans lui prêter attention, j’ai pris le chemin tortueux qui grimpe jusqu’à la cité dolente. Et les pierres ne me blessaient pas. Et le soleil paraissait moins brûlant…
Passé le seuil étroit de son unique porte, Iblis Guerd n’est qu’une fosse, enserrée entre des remparts aveugles. On dirait une mine à ciel ouvert, comme il s’en rencontre encore dans les envi­rons d’Isparta. Mais ici, on fore une marne argileuse, compacte et rouge. Pas de rocher, ni de sable.
De multiples sentiers descendent vers le fond du puits. Ils sculptent sur les parois des reliefs bizarres dont l’eau des rares pluies a adouci le contour. À intervalles irréguliers, des cavités de dimension variable signalent, par leur ombre portée, la présence d’une habitation. Tout en bas de cette formidable ville-terrier, fermente un charnier. On y entasse les dépouilles qu’on brûle une fois par semaine. Une odeur écœurante monte alors jusqu’à la surface.
La première tâche du nouvel habitant consiste à suivre l’un des layons indécis qui serpentent sur les flancs de la carrière. Il lui faut descendre, descendre… jusqu’à ce qu’il découvre un en­droit auquel la main de l’homme ne s’est pas encore attaquée. Alors, il peut enfin s’arrêter. C’est là qu’il creusera son propre trou. Des voisins lui prêteront qui une pioche, qui une pelle. Certains même ne refuseront pas de l’aider. Cela durera des se­maines, voire des mois. (On prétend qu’il se trouve des familles entières qui œuvrent de la sorte depuis des années, dans l’espoir de disposer un jour d’un véritable palais troglodytique. Parfois, un quartier complet de cette gigantesque fourmilière s’effondre. On tasse la terre sur les cadavres et l’on condamne l’endroit en attendant que les intempéries l’aient à nouveau consolidé.)
Comme les autres, je me suis fait fouisseur, presque taupe, dès le soir de mon arrivée…
Le lendemain, vers midi, une explosion a ébranlé le désert. Cela semblait provenir de Kewelgöz. Subitement, tout est devenu noir. Une fumée épaisse a bouché l’ouverture de la fosse, une pluie de cendres s’est abattue, et la ville n’a plus été bientôt qu’une vaste clameur. J’entendais des voix parler de la fin des temps, et d’autres, placides, expliquer qu’il devait s’agir simple­ment du volcan… Mais chacun se bousculait pour rejoindre la surface et prendre d’assaut les remparts.
À ma grande surprise, les premiers à atteindre les chemins de ronde furent les plus estropiés, les manchots, les culs-de-jatte. À les deviner ainsi, sous leurs loques puantes, agitant leurs moignons dans la pénombre, je me suis dit que nulle part ailleurs ne devait se rencontrer pareille volonté de vivre.
Puis, un chiffon bleu a troué les ténèbres : le ciel se déga­geait. Et de formidables hurlements de joie ont retenti de toute part…
Enfin, le calme s’est installé…
Nous ne sommes pas arrivés à savoir ce qui s’était exactement produit. Le Conseil des anciens a envoyé une délégation vers la ville basse, sous la garde de la milice. Mais les gens du peuple n’ont rien voulu dire. Nos émissaires sont montés jusqu’au Pa­lais. En vain ! Ils y ont trouvé, comme à l’ordinaire, porte close. Ils nous sont revenus peu après, Gurlowenn ayant refusé de les laisser errer plus longtemps à travers la Pentapole.
Je me suis remis au travail.
Cela a duré plusieurs semaines. Creuser toute la journée, étayer, cimenter la voûte avec un mélange de terre et d’eau. Monter des tombereaux de gravats, où pointaient parfois quelques morceaux d’os, et les verser par-dessus les remparts. Le soir, couvert de glaise, je plongeais avec ravissement les bras et le visage dans l’un de ces seaux que les hommes de corvée rem­plissent à la seule fontaine de la ville et font descendre lente­ment, au bout de filins, depuis les bords de la fosse. Puis, je m’endormais presque aussitôt, abruti de fatigue.
Ma demeure est achevée, à présent. Ce midi, j’ai organisé une petite fête. Les gens qui m’ont aidé y étaient invités, et c’est avec une réelle fierté qu’à la fin du repas j’ai exhibé mon pied gauche. Il y manque déjà trois orteils. Je suis vraiment des leurs, maintenant.
Ils ont entonné quelques chants, esquissé, pour certains, quel­ques pas de danses. (Tu ne saurais imaginer le bonheur paisible qui se lisait alors sur ces corps rongés par la maladie.) Chacun, ensuite, s’en est retourné chez soi. Il ne reste à mes côtés que deux amis. Ils quitteront secrètement la ville à la nuit tombée et s’arrangeront pour acheminer cette lettre jusqu’à toi.
La liras-tu jusqu’au bout ? préféreras-tu la brûler dès que tu en connaîtras la provenance ? Que m’importe cependant, pour tout dire, la posture que tu croiras bon d’adopter ! Ma tâche est achevée à présent, et c’est bien désormais la seule chose qui puisse encore compter un peu à mes yeux.

Adieu.

A.


7

Ainsi, cher Lyctargoos, Kewelgöz n’est plus ? La voilà définitivement enfouie, la rebelle prodigieuse, avec la maudite Horst en son sein ?
– Les dieux ont parlé, mon bon Maître !
– Les dieux ? la poudre, oui ! Est-ce toi qui as déposé les charges et allumé les mèches ? Est-ce toi qui as mis le feu à l’énorme réserve d’essence accumulée par les Anges durant les premiers jours de leur installation – l’essence soigneuse­ment raffinée par les marchands de Gurlowenn ? Est-ce toi, ce désordre, cette dévastation ? Ou est-ce plutôt Brügenegt ?
– Quelle importance, Sire ?
– Quelle… différence, devrais-tu dire… À propos, com­ment dois-je t’appeler, désormais ? Vas-tu continuer à me présenter le visage inspiré de l’astrologue ou commences-tu déjà à me montrer celui de l’écrivain public ?… Je crois que je préférerais encore Lyctargoos…
– Qu’il en soit fait selon vos désirs. Cela n’est que justice. Atridès, probablement, n’aurait cessé de me nommer Brü­genegt si ç’avait été vers lui que se fût finalement porté mon choix… Mais… depuis quand savez-vous ?
– Oh çà ! Je ne m’en souviens guère… Peu avant que les Anges surgissent ? Quelques jours après ?… Ta tenue était trop voyante, elle ressemblait trop à un déguisement…
– Qui pourrait affirmer pourtant que le déguisement vé­ritable n’était pas celui qui faisait de moi Brügenegt ?
– Il n’empêche que c’était bien celui de Lyctargoos que tu passais lorsque je t’ai surpris… Note bien que depuis le dé­but, j’avais deviné que ta barbe était fausse, que ton ample manteau, ton couvre-chef ridicule… – oui, tout cela servait évidemment à dissimuler certains détails de ta physionomie. Pendant des années néanmoins, j’ai cru que l’ensemble faisait partie de ta panoplie de devin. Il te fallait au moins cet attirail pour en imposer aux faibles… Mais de là à imaginer que le charlatan habile…
– Je n’ai jamais simulé, jamais inventé, mon cher Maître. J’ai toujours honnêtement interrogé les astres et n’ai dit rien de plus que ce que j’y lisais.
– Admettons… Admettons ! De là à imaginer, disais-je, que notre Premier Astrologue puisse également être le meil­leur ennemi de la Maison royale, le plus obstiné, le plus acharné à notre perte… C’est plus tard, bien plus tard que j’ai commencé à redouter pareille éventualité. Puis, lorsque le danger s’est précisé, lorsqu’une sourde menace s’est mise à peser sur le Palais, j’ai voulu en avoir le cœur net. Un matin, je suis allé te rendre visite plus tôt qu’à l’ordinaire. L’observatoire était vide. Je suis redescendu jusque dans les sous-sols, près de ton officine secrète…
« Dorénavant, méfie-toi des glaces, Lyctargoos, et plus particulièrement de celle qui se trouve dans ton laboratoire, juste au-dessus de la paillasse. Car elle n’a pas de tain et donne, de l’autre côté, sur une petite galerie – un boyau si étroit que je m’y coince parfois le ventre. Toi, tu y entreras sans peine. En voici la clef.
« Ne désespère pas, cependant, à l’idée de t’être trahi de la sorte, si ingénument. Même sans ce subterfuge, j’aurais vraisemblablement percé ton secret. Brügenegt, vois-tu, était exagérément attaché à sa vie de noctambule. Évidemment, cela laissait le champ libre à Lyctargoos durant la journée. Est-ce pourtant à midi que brillent les étoiles ?
– Vous avez dû bien vous amuser !
– Oui, il ne me déplaisait pas de me confesser chaque matin à l’éminence grise de la Horst. Et ce petit jeu est deve­nu plus drôle encore quand tu as commencé à hésiter entre deux maîtres !
– Mais vous auriez pu cent fois m’abattre !…
– Et toi, mille. Chacun de nous : toi, moi, mais aussi Atridès, la Reine, Ambre… – oui, chacun de nous aurait pu tuer celui ou celle qui lui semblait incarner le plus exactement l’Ennemi. Pour ce qui me concerne, voici quelques années, j’aurais pu exécuter Ambre de mes propres mains, à coup sûr, sans la moindre peine. Et je n’aurais pas rencontré beaucoup plus de difficultés à faire disparaître la Reine. Tous, ainsi, nous avons eu maintes occasions de faire régner ce que nous aimons prendre pour la Justice, quitte à l’assimiler à notre misérable sécurité individuelle. On peut même dire que, de ce point de vue, les dieux nous ont gâtés. Seulement voilà, chacun de nous a commis la même erreur. Si nous n’aimions pas l’attente, le mouvement insensible du temps, nous ne souhaitions pas non plus nous satisfaire de petits crimes mesquins, isolés.
– Il y eut pourtant le meurtre du défunt Roi.
– Oui ! oui !… Et beaucoup d’autres qui sont autant de souvenirs d’une antique grandeur, même s’ils peuvent apparaître parfois comme de simples incidents de parcours. Je ne te parle pas cependant de ces assassinats déjà vieux, dont la signification s’est lentement adoucie au fil des ans, mais de ceux que nous paraissait exiger depuis peu le lent engourdissement de la Pentapole. L’ancien monde qui nous a vu gran­dir, vieillir, nous était devenu insupportable. Nous rêvions de grandes choses, de bouleversements radicaux. Et nos têtes étaient pleines de carnages, de batailles, d’incendies gigantesques… Admire le résultat ! Iblis Guerd restera muette sur ses lépreux. Quant aux prêtres enfermés dans Tirünn Haget, je les entends d’ici entonner d’interminables prières aux mânes de Kewelgöz. Le peuple de la ville basse a dû retourner sans broncher à ses occupations et, au Palais, il ne reste plus que nous deux !
« Au bout du compte, ce sont les marchands de Gurlo­wenn qui ont gagné. Eux, au moins, ont réussi à se rendre complices de l’Histoire. Ils savent qu’un sou est un sou, et qu’il suffit de lui en adjoindre un autre. Au bout de trois jours, de trois mois ou même au bout de trois ans, cela finit toujours par peser deux fois plus lourd dans la bourse. Pareillement, ils ont vite compris qu’une mort est une mort, si négligeable que soit la victime… Toute une épicerie qui nous était inconcevable…
« Nous, nous restons avec nos chimères. Toi, tu as fait sauter Kewelgöz et moi – moi qui devrais te maudire pour avoir détruit de la sorte les ultimes restes de mon père –, eh bien moi, je ne t’en veux pas !… Mieux, je t’en remercie ! Et pourquoi ? Pour le geste, pour le panache, comme l’on dit. L’un comme l’autre toutefois, nous le savons bien : ce ne sont là qu’efforts inutiles. Rien n’existe plus, et depuis long­temps… Nous sommes définitivement condamnés à nous débattre dans le vide…
– Oui, mon Maître. Les étoiles se sont éteintes, et l’om­bre du taureau qui soutient le monde entre ses cornes d’or s’est évanouie. Il n’y aura jamais de futur. Pareils aux gardes et aux servantes, les derniers dieux nous ont abandonnés ou se meurent à l’écart, doucement, en silence. Seuls, nous irons tous deux seuls, dans un éternel présent, comme un palais de paix immense…

FIN




Post-Scriptum

Il serait non seulement prétentieux, mais encore dérisoire de chercher à donner ici toutes les clefs de ce livre. D’autant que, rédigeant cette note bien des années plus tard, je ne puis qu’avoir oublié maintes choses. J’aimerais cependant que le lecteur pressé ne passe pas à côté de quelques-unes de mes facéties.

Il aura reconnu l’histoire d’Électre et d’Oreste. Comme un palais de paix immense s’inspire largement des épisodes que la tradition théâtrale a consacrés à l’histoire des Atrides. Pour l’essentiel, j’y fais référence à huit dramaturges : Eschyle, Euripide, Voltaire, Crébillon, Alfieri, Hoffmannsthal, O’Neill et Giraudoux. Je ne me suis pas contenté de reprendre la trame générale du mythe. J’ai largement puisé dans le détail. La mort d’Agamemnon – celui qu’on n’appelle ici que le « défunt Roi » – est, par exemple, très proche de la tradition grecque, certaines remar­ques sur le risque qu’on prend à faire signe aux dieux viennent évidemment de Giraudoux, l’interrogation autour de l’identité présente un tour quasi feuilletonesque qui doit beaucoup à Crébillon, etc., etc.
Je tiens néanmoins à assumer le choix qui m’a conduit à rebaptiser mon héroïne. L’ambre est en effet l’électrum des anciens, une substance merveilleuse à partir de laquelle les hommes des Lumières mirent en évidence les phénomènes d’électricité stati­que. Or il me semble qu’Électre se trouve être un personnage fondamentalement magnétique. Parce qu’elle est, chez tous les dra­maturges que je connais, et chaque fois d’une façon différente, nocturne mais éclatante, déchue mais hautaine. Absolument fan­tastique.
 Parallèlement j’ai ajouté quelques faire-valoir qui, avec le temps, me sont devenus plutôt sympathiques. Au fil de la rédaction, leur rôle s’en est trouvé un peu plus développé que prévu : Brügenegt – anagramme de Gutenberg – et Lyctargoos – anagramme, à l’« y » près, de Cagliostro ; ceci du côté des hommes, et pour ce qui concerne les femmes, Laqešja, déformation de Lachésis, la seconde des Moires, ces filles de la Grande Nuit.
Je dois encore prendre sur moi la responsabilité de coups de théâtre et de retournements de situation artificiels. Il me semble que si la tradition dramatique est constituée de procédés de ce genre, c’est précisément parce que ceux-ci éveillent en nous d’étranges résonances : celles bien sûr que Freud rattache au principe de l’ Unheimlichkeit. Chez Eschyle, Électre reconnaît son frère à une mèche de cheveux, chez Crébillon, Oreste ignore son identité et croit être Tydée, fils de Palamède, jusqu’à la fin de l’acte III.
Dans bien des cas, je n’ai donc fait que grossir le trait. Il faut néanmoins l’avouer : je suis allé, de ce point de vue, jusqu’à en rajouter sans vergogne. L’économie de l’histoire n’exigeait ainsi aucunement qu’on fasse de Brügenegt et de Lyctargoos une seule et même personne. Je n’ai pas su résister à la tentation. Pourquoi vouloir à tout prix sacrifier son plaisir aux lois du vraisemblable – lequel, selon toute probabilité, n’est guère plus qu’une mode lit­téraire ?
Un mot maintenant de la structure du roman. Électre et les siens ont le plus souvent inspiré des dramaturges. Aussi ai-je vou­lu conserver ici un peu de cette dimension théâtrale. Les cinq parties correspondent aux cinq actes de la tragédie classique fran­çaise, les chapitres aux scènes. Bien plus, les narrateurs se suc­cèdent selon une logique spécifique que j’ai cru reconnaître dans les œuvres de Racine et de Corneille et dont j’ai étudié le fonc­tionnement dans mes travaux de recherche littéraire. Sans entrer dans le détail de questions purement techniques, je dois au moins dire que je suis parti d’une figure simple à quatre protagonistes autour de laquelle la narration ne cesse de tourner :




On le voit, chacun de ces personnages ressemble à son voisin sur certains plans et s’en distingue sur d’autres. De la sorte, en se li­mitant aux points communs répertoriés ici à titre d’exemple1, on peut vérifier que le roman oppose deux hommes à deux femmes, deux représentants du pouvoir à deux « rebelles », etc. Racine et Corneille recourent à des oppositions aussi simples, aussi fondamentales dans bon nombre de leurs pièces.
Le jeu – si c’en est un – consiste à tourner autour de cette figure, en respectant les relations qu’elle a permis de mettre en place. Une fois que l’on a entendu la Reine, il ne reste plus alors que deux possibilités : il faut donner la parole soit à Atridès, soit au Régent. Sur le modèle de l’Andromaque de Racine, la narration cède alternativement la place aux quatre personnages clés, en suivant le parcours dans une direction puis dans l’autre. Chaque nouvelle partie coïncide avec une modification du sens de rotation.
La première, ainsi, part de la Reine pour revenir à elle, la seconde inverse l’orientation des flèches afin de décrire un trajet qui cette fois commence et s’achève sur Égisthe. Correspondant à la charnière entre la première et la deuxième partie, la succession Reine (I, ch. 5) ð Égisthe (II, ch.1), puis Égisthe (II, ch. 1) ð Reine (II, ch. 2) traduit ce brusque phénomène d’inversion :




                      Partie I                                                             Partie II


Les troisième et quatrième parties reposent sur le même prin­cipe : changement au début, puis succession logique. La seule différence provient de ce que le rythme se ralentit – quatre, puis trois chapitres – , jusqu’à entraîner la disparition d’Égisthe dans la quatrième partie :
 

                       Partie III                                                      Partie IV



Loin d’affaiblir le rôle du personnage, cette relative retenue donne toute leur valeur aux interventions du Régent. Un simple regard sur l’ensemble de la séquence décrite par ces deux parties, montre bien en effet que le cousin du défunt Roi joue une fonction centrale qui le place au cœur d’une symétrie rigoureuse :





La dernière partie, qui correspond évidemment au dénouement, accélère le rythme d’une façon caractéristique. D’une part, c’est l’unique partie du roman à faire apparaître l’un après l’autre les deux sens de rotation. D’autre part, c’est le seul moment où l’on peut enregistrer deux infractions aux règles suivies jusqu’alors. Ce sont par des écarts de ce genre – symbolisés ci-après par les larges flèches noires – que se traduisent chez Racine et Corneille certains coups de théâtre. Ici, la première trans­gression, lorsqu’Ambre prend la parole immédiatement après sa mère, introduit l’Acte par excellence, le matricide. La seconde, quand le Régent enchaîne après l’ultime lettre d’Atridès, correspond aux dernières pages du livre, à ce qui n’est guère plus qu’un épilogue :


Partie V

Ainsi la fin du roman conduit-elle à la mise à mort de la struc­ture – de la matrice – sur laquelle reposait la totalité de l’architecture narrative.


Je souhaiterais cependant qu’on ne prenne pas ce roman pour un jeu entièrement gratuit. Il fait naître en moi bien d’autres résonances. Si, de la sorte, j’ai largement arabisé – maghrébinisé serait plus exact – les êtres et les lieux, c’est parce que j’ai écrit cette histoire en Algérie et au Maroc, alors que j’y enseignais comme coopérant. Entre-temps, j’ai passé deux mois en France, mais il m’a été impossible d’écrire une ligne. C’est donc que ce livre est le produit de certains lieux, de certaines ambiances, du compagnonnage avec certains êtres. On y retrouve en filigrane le marché de la rue des Aurès à Oran, la route qui conduit à Sfizef – petite ville de montagne près de Sidi Bel Abbès –, et surtout sans doute, bien que je la connaisse assez mal, la formidable pentapole de Ghardaia, dont la ville sainte, Beni Isguen, est sœur de Tirün Haget et m’inspira le nom d’Iblis Guerd. Ce livre porte également la marque de la misère du Maroc – je connais des mendiantes d’Oujda qui ressemblent beaucoup à Ambre – mais aussi le souvenir de sa grandeur hautaine : c’est aux murailles de Fès que j’ai songé lorsque j’ai fait décrire par Atridès  – lequel cite alors Cassandre – l’enceinte du Palais royal. J’ajouterai que le véritable Palais existe quelque part, même si je ne l’ai connu qu’après avoir écrit ce livre, durant le printemps 1986, je crois : c’est la casbah de Boulaouane, un lieu magique, à l’époque inconnu des touristes parce que situé à l’écart des sentiers battus, et dont je n’ai jamais pu m’approcher sans une émotion fébrile.

Mais tout cela n’est rien. L’essentiel, c’est cette formidable violence des sentiments, telle que je ne l’ai rencontrée que sous ces latitudes. Il a fallu que je traverse la Méditerranée pour comprendre quel pouvait être le pouvoir de l’amour, la force de la haine. Tout ce que nous avons remplacé par des sentiments aseptisés, à coup de préservatifs, de téléphones roses et de conflits sociaux méticuleusement mis en scène.
Je ne connais guère de douleurs ou de joies susceptibles de forcer autant l’admiration que celles qu’il me fut donné de vivre là-bas. Il était donc juste que ce livre enfin retrouvé aille à mes amis algériens – Farid, Zoubida et tous les autres –, eux qui me les inspirèrent et qui, pour beaucoup, n’en sauront jamais rien. Voici des années en effet qu’il a fallu à la plupart d’entre eux rejoindre le paradis d’Ambre et du Roi défunt. Puissent-ils vivre encore un peu dans ces pauvres lignes…


E.L.