Joël avançait à pas mesurés vers la plage...
    La lune tachait d'auréoles pâles les ombres de la nuit, et, de place en place, les grands murs secs doraient leurs pierres grises sous l'éclairage hésitant des réverbères. Toutes persiennes closes, la ville, retranchée dans le sommeil, laissait défiler ses façades impénétrables de chaque côté de l'avenue déserte. Ici, pas d'arbres. Bitume et béton formaient une conque que la voûte céleste semblait clore, juste au ras des toits.
   Lignes obliques... quatre lignes obliques fuyaient, sage perspective, vers le remblai et son muret blanchi. Derrière se déployait le bandeau clair du sable, l'étendue plate et immobile de l'eau...
    Plus loin encore, sur la gauche, la côte devenait sauvage. Les dunes couvertes d'oyats se hérissaient de pins dont les cimes semblaient relever bien haut la chape aveugle de l'espace nocturne. Dunes, – mais on ne les voyait pas, on ne pouvait pas les voir depuis l'avenue...
    Il n'existait pas réellement d'arrêté interdisant l'accès aux dunes. Néanmoins, une sorte d'accord tacite entre les officiers municipaux et leurs administrés avait établi une fois pour toutes la nécessité de les ignorer. Elles étaient gardées par deux blockhaus à demi éventrés, reliques de la dernière guerre et dont les carcasses torturées se hérissaient de tiges métalliques rongées de rouille. Les bombardements leur avaient fait vomir d'informes conglomérats de pierre, de ciment, d'acier et de barbelés qui obstruaient le passage. De sorte que rares étaient les baigneurs à oser franchir la frontière secrète ainsi dessinée. À marée basse, l'accès était certes plus facile. En contournant quelques émergences rocheuses, on débouchait sur l'anse aux Mouettes. Mais cette commodité même n'invitait pas à la promenade. Trop nombreux étaient ceux qui craignaient de se laisser prendre par la marée. Ne prétendait-on pas que l'eau y montait à la vitesse d'un cheval au galop ?... Et bien que, pour la plupart, les estivants fussent incapables de se figurer avec une relative exactitude la rapidité censée suggérer une telle image, la vague idée qu'ils pouvaient s'en faire suffisait à les décourager.
    D'ailleurs, eussent-ils été plus téméraires que tout un train d'histoires les eût rapidement ramenés à la raison. De curieuses morts avaient été constatées dans les dunes, et des disparitions plus encore. Pas une année sans qu'on n'y retrouvât un corps odieusement mutilé, des vêtements ou toute espèce d'attirails insolites abandonnés de manière inexplicable. Les commentaires allaient bon train. Et si l'on ne prêtait l'oreille à certaines explications farfelues que par manière de politesse, il en demeurait quelque chose dans les consciences, jusque chez les plus sceptiques. Les dunes représentaient le danger, et il eût été ridicule de s'y risquer quand la plage, à quelques pas de là, offrait toutes les assurances de confort et sécurité.
    Dunes... Comme beaucoup d'enfants du pays, Joël avait entendu raconter d'incroyables légendes à leur propos. Certaines parlaient de naufrageurs, d'autres de fantômes, de démons, de vouivres. Comme beaucoup d'enfants du pays, d'ailleurs, c'étaient ces mêmes légendes qui l'avaient incité à tromper la surveillance des deux blockhaus et à tenter, de jour d'abord, puis de nuit, une percée jusque dans les territoires interdits. Au contraire de ses camarades cependant, il n'était pas revenu vraiment désapointé de ces escapades. S'il n'avait croisé ni diable ni sorcière, il n'en avait pas moins rencontré quelque chose qui tenait plus substantiellement du miracle. Le sable encore chaud, les flots roulant leurs guirlandes phosphorescentes d'écume, juste ce qu'il fallait de vent. Tout lui avait appartenu, jusqu'au murmure des vagues.
    Depuis, il avait gardé l'habitude de cette promenade solitaire jusqu'à la mer, les soirs d'été. Et même à présent, c'était pour y retrouver ce frémissement, ce bonheur paisible, lorsque, niché contre la dune, il effleurait de la main les galets polis, avec la nonchalance d'un séducteur comblé caressant, après l'amour, le sein de sa nouvelle maîtresse...
    Comme suscitées par ce contact minéral, des images lui venaient alors en mémoire, floues souvent, tant elles paraissaient anciennes. Celle-ci, par exemple, qui devait dater d'une nuit, peu avant son huitième anniversaire. Les bruits insolites qui ponctuent l'arrivée de la mort l'avaient tiré de son sommeil : quelqu'un agonisait dans la salle à manger. Toute la maisonnée s'affairait auprès du malade, si bien que personne ne s'était inquiété de sa disparition. Ce devait être la première fois qu'il découchait pour une visite nocturne aux dunes, et il avait craint longtemps que le retour au bercail fût cause de difficultés sans nombre. Le lendemain matin pourtant, il était parvenu à se faufiler sans se faire remarquer jusqu'à sa chambre. Car alors tout le monde semblait s'être donné rendez-vous bien loin, dans l'aile nord de la grande demeure, du côté des appartements de sa grand-mère maternelle, l'aïeule inquiétante qu'il considérait un peu comme la gardienne de l'ordre et du foyer, et qu'il allait découvrir quelques heures plus tard, raide, cireuse, sur un catafalque dressé au beau milieu du petit salon bleu.
    Et cette image encore, à peine moins confuse et pourtant plus récente : le visage consterné de son père surgissant de la ligne doucement arrondie que formaient les dunes. Son père à demi fou pour l'avoir cherché une bonne partie de la nuit à travers tout le pays, et qui, soudain, s'était calmé au seul spectacle de son fils en contemplation devant la mer. Comme si toute la colère qui l'animait était tombée d'un coup, l'homme s'était assis sans un mot aux côtés de l'enfant et lui avait passé le bras sur l'épaule.
    Joël avait oublié le détail de ce qu'ils avait pu se dire cette nuit-là. Il se souvenait seulement du temps qui s'était écoulé ainsi, infiniment long et paisible, et du murmure rauque que faisait monter leur conversation. Car ils parlaient à mi-voix, comme s'ils avaient eu peur de détruire, d'un mot trop haut perché, la calme ordonnance du paysage.
    La nuit avançant, Joël avait blotti sa tête bouclée de gamin de dix ans contre la poitrine paternelle. Le lendemain matin, les policiers, alertés à la suite de la double disparition, les avaient découverts, assoupis sur le sable, enlacés.
    Depuis, son père l'avait accompagné plusieurs fois. Rarement, il est vrai, tant leurs promenades devaient rester ignorées du reste de la maison. Comment aurait-on pu admettre qu'un homme respectable entraînât un enfant à vaguer des nuits entières en sa compagnie ? Aussi, la plupart du temps, durant ses jeunes années, Joël s'était retrouvé seul pour ses équipées secrètes, et il lui avait fallu faire le mur en pyjama pour dérober ces quelques heures de connivence avec les éléments...

Mais à présent qu'il venait d'atteindre ses vingt ans, il n'avait plus à se cacher de qui que ce soit. Il prenait le temps d'enfiler tranquillement un jean et un pull bleu, de se raser, de coiffer longuement ses mèches blondes, surtout le terrible épi rebelle, à droite, et enfin de se parfumer, comme pour se rendre à une soirée. Il pouvait sortir par la porte, dont il possédait désormais la clef, sans avoir à donner d'explications à quiconque croisait sa route.
    Les changements, d'ailleurs, ne s'arrêtaient pas là. En réalité, cette fois, tout était différent. Joël voulait savoir s'ils allaient revenir.
    Lors des nuits précédentes, à trois reprises, il les avait vus. Un lourd troupeau noir sur la plage, leurs hurlements mêlés à la plainte du vent.
    Le combat se déroulait toujours de la même façon. Une étrange cérémonie propitiatoire servait de prélude. Cela commençait à l'instant où les deux armées allaient atteindre le centre de l'arc formé par les dunes. Les éléments de tête n'étaient plus distants que d'une trentaine de pas lorsque deux vétérans – ce devaient être les chefs – avançaient l'un vers l'autre, résolument.
    C'était alors que, venue d'on ne sait où, une femelle, incroyablement blanche, s'interposait soudain. Son regard doux et soumis contrastait avec les deux gueules tordues de haine qui l'encadraient. Lentement, comme vaincue par des siècles de tradition, elle s'allongeait bientôt sur le sable, et les deux mâles commençaient, chacun de son côté, à la dépecer vivante. Elle, sans gémir, laissait le rituel s'accomplir.
    Lorsqu'enfin sa dépouille n'était plus qu'une marque rouge au centre du champ de bataille, lorsqu'enfin le sable avait été suffisamment béni par le sang du sacrifice, les deux grands-prêtres de cette messe sauvage saisissaient le frêle cadavre entre leurs crocs et le portaient jusqu'à la mer pour l'abandonner aux flots. Ils demeuraient un instant immobiles, à contempler leur victime, tandis que des volutes carminées zébraient l'écume des premières vagues. L'eau animait encore d'un dernier spasme les flancs déchirés de la carcasse inerte, lavait un peu le pelage blanc avant d'en noyer les derniers restes dans l'obscurité tourbillonnante.
    Les deux bourreaux regagnaient alors chacun leur tribu, et observaient un instant le ciel, comme dans l'attente de quelque oracle. Puis le carnage commençait.
    Joël avait déjà assisté à trois de ces combats, posté sur la plus haute des dunes, sans éprouver la moindre crainte. À tout moment cependant, ils auraient pu sentir sa présence, se ruer sur lui. Mais ils étaient trop occupés à se battre, à se déchiqueter jusqu'à ce que, mus par une raison mystérieuse, comme soudainement las du sang et des cris, ils s'en retournent d'où ils étaient venus sans prêter la moindre attention au spectateur solitaire juché sur son promontoire.
    Ce dernier abandonnait son poste peu de temps après pour rentrer chez lui. Et c'était alors à la marée d'entrer en jeu, d'effacer les marques rouges sur le sable, de balayer les corps morts. Il fallait qu'au matin, de l'autre côté des blockhaus, la colonie des vacanciers pût planter ses parasols et étendre ses serviettes ; que la chair grasse pût tranquillement rôtir sur la mosaïque de tissus éponge sans se douter de rien – surtout qu'aucune odeur pestilentielle, qu'aucune concentration insolite de mou­ches ou de rapaces ne mît quiconque en émoi –, et que le soleil pût venir pointer sa grosse mine hilare au-dessus des dunes.
    L'influence du flux et du reflux sur la durée de la lutte était primordiale. Joël avait eu en effet l'occasion de constater qu'à chaque fois, la mêlée avait commencé vers une heure du matin et n'avait eu de cesse que peu avant la marée haute. Comme si un signal imperceptible s'était alors transmis de bête en bête à la vitesse de l'éclair, la trêve avait pris immédiatement effet dès lors que les flots ne laissaient plus qu'une étroite bande de sable aux pieds des dunes – un passage à peine assez large pour que les interminables colonnes de combattants, aussitôt reformées, réussissent à trouver une issue et à quitter le cirque des dunes.
    Or, ce soir, l'eau ne commencerait à monter qu'aux environs de trois heures. Elle n'atteindrait les contreforts de l'arène qu'aux premières lueurs de l'aube. Le combat promettait donc d'être particulièrement long et sanglant.

... À moins que l'affrontement n'eût pas lieu. La veille, Joël avait attendu en vain et fini par s'endormir sur le sable. Pour se répéter, les jours précédents, à trois reprises, le rituel avait fini par instaurer un rythme, et l'accroc subit qu'il venait subitement d'enregistrer semblait d'autant plus inquiétant pour le jeune homme que s'était fait jour en lui le besoin impérieux d'un événement terrible, irrémédiable. Et pas seulement parce que Judith l'avait quitté. Il devinait, lancinante, une douleur plus profonde. Quelque chose de son adolescence, quelque chose d'intimement lié aux dunes, à la mer et aux pins allait mourir. Il fallait du sang pour balayer tout cela. Beaucoup de sang pour devenir un homme...
    Judith ne constituait qu'un fragment de cet ensemble agonisant. Très tôt, elle avait pris l'habitude de l'accompagner dans ses promenades nocturnes. Ils longeaient la plage au ras du remblai et poursuivaient beaucoup plus loin, poussant presque insensiblement jusqu'aux dunes. Tout paraissait alors infiniment simple et tranquille, même lorsqu'il fallait passer par les hautes herbes et les blockhaus.
    À présent, la solitude compliquait les moindres gestes, rendait la marche lourde et hésitante. Joël se heurtait aux inégalités du sol, trébuchait sur les pierres. Ses pieds s'enfonçaient dans le sable. Certes, ce n'était pas uniquement parce que Judith refusait de venir que, depuis trois nuits, chaque enjambée se faisait plus pénible, chaque seconde écoulée rendait les oyats plus agressifs, presque hargneux, comme fermement décidés à vous fouetter les jambes avec une violence sans cesse accrue. La cause principale était assurément à rechercher ailleurs, dans l'énorme horlogerie d'astres et d'eau qui l'entourait.
    Toutefois, si l'on pouvait découvrir, dans les éléments, dans l'univers tout entier, mainte autre raison à l'invincible lassitude qui s'emparait de lui, celle-là : Judith ne reviendrait pas, restait la moins abstraite, la moins éthérée, la moins mystique. Oui, quelque chose devait inéluctablement s'achever puisque, désormais, Judith ne l'accompagnerait plus.
    Pourquoi une telle décision de la part de celle qui, enfant, l'avait escorté sans broncher dans des aventures guère moins terrifiantes ? Joël n'était pas persuadé de tenir la bonne réponse. Était-ce uniquement parce que, la dernière fois qu'elle l'avait suivi, elle s'était trouvée confrontée, comme lui, à l'incompréhensible carnage ? Avait-elle eu simplement peur des bêtes, de cette férocité implacable qu'elles mettaient dans la lutte ?
    Quand ils se rencontraient maintenant, par hasard, Judith restait silencieuse à contempler le visage du jeune homme. Quelque chose comme de l'effroi se peignait sur ses yeux sombres. On eût dit qu'un détail l'horrifiait dans le regard qu'elle venait de croiser.
    Sans doute le souvenir de l'expression curieuse de Joël durant le premier combat. Ils étaient allongés l'un contre l'autre sous les pins, cette nuit-là, quand les deux armées arrivèrent. Dès qu'elle eut aperçu le troupeau qui, à leurs pieds, noircissait le creux des dunes, Judith se laissa gagner par un sentiment de panique qui la rendit presque laide. Agitée de tremblements, noyée de larmes, morte d'effroi, elle tirait son compagnon par la manche, le suppliant de fuir.
    Mais lui ne broncha pas. Le spectacle n'était pas seulement incroyable ; il répondait à une attente, à un désir qui ne l'avait pas quitté depuis l'enfance. Au-delà des blockhaus, enfin ! quelque chose se passait. Et il se refusait à quitter des yeux – ne fût-ce qu'une seconde – le drame envoûtant qui se déroulait en contrebas. C'était à peine s'il avait conscience des haut-le-cœur qui, à intervalles réguliers, lui valaient de recevoir dans le creux de l'épaule le visage crispé de Judith. Et s'il caressait alors distraitement les cheveux de sa compagne, c'était assurément moins pour tenter de la calmer que pour se convaincre de la réalité de la scène. Car, loin d'éprouver de la répugnance pour les carcasses éventrées et sanglantes, il demeurait halluciné, vibrant d'un plaisir barbare à chaque nouvelle blessure.
    Bien plus que la simple peur des bêtes, c'était à coup sûr cette sauvagerie d'un instant dont Judith décelait maintenant les traces sur le visage de Joël... – oui, ce devait être cette cruauté soudaine qui la rendait muette depuis la nuit inoubliable. Pourquoi ne parvenait-elle pas à admettre cependant qu'il n'y avait rien de réellement terrifiant dans la fascination qui s'exprimait de la sorte ? Joël n'était ni violent, ni pervers. S'il en appréciait l'horreur presque insoutenable, c'est qu'il sentait combien ce rituel sanglant marquait la fin d'un cycle. Il goûtait un événement qui tirait en partie sa force de son caractère exceptionnel. Il n'aurait jamais supporté que cet instant de folie illuminant brusquement le monde devînt, d'une façon ou d'une autre, simple routine.
    Il n'y avait donc pas grand-chose à craindre pour l'avenir. Voici seulement deux ans, l'année dernière même, Judith se fût enthousiasmée pour l'aventure, et en eût intuitivement saisi tous les enjeux. Mais à présent, elle s'obstinait dans son refus de comprendre, jusqu'à déclarer, comme ce matin, que tout était fini entre eux. Ainsi marquait-elle à sa manière le terme d'un autre cycle, celui des amours enfantines, poursuivies d'été en été depuis les premiers émois de l'adolescence, jusqu'à ce jour.
  Si dérisoire, si étriqué fût-il, ce cycle faisait écho à l'autre, gigantesque, cosmique, dont Joël pressentait l'existence. Et avec tant d'exactitude qu'on était en droit de se demander s'il n'en était pas finalement qu'une humble conséquence, si Judith ne l'eût pas de toute façon quitté, même en supposant qu'il eût réagi différemment l'autre nuit, devant le massacre.
    Quelle qu'en fût la cause toutefois, la défaillance de Judith ne faisait qu'aviver les désirs de Joël. Ce soir, il fallait absolument qu'ils viennent. Le jeune homme avait un prodigieux besoin d'eux, de la tuerie, du sang répandu sur le sable. Désormais, il fallait bien vivre...

En atteignant le sommet des dunes, il ne parvint pas à discerner le moindre mouvement sur toute l'étendue qui se révéla soudain à ses yeux. Un océan de bleu semblait avoir englouti le monde tout entier, jusqu'aux plus humbles choses. L'anse formait un arc que la lune baignait de cobalt. Le sable était à peine plus pâle que la mer dont l'étendue plate, mouchetée de reflets indigo, geignait doucement à l'ouest. Aucune vague ne venait rehausser le tableau d'une touche blanche. Tout était parfaitement bleu. Et dans l'obscurité, Joël constata que ses mains avaient pris, elles aussi, la teinte du décor. Son visage avait dû vraisemblablement faire de même. Une joie étrange le pénétrait, à l'idée d'être ainsi fondu dans le paysage. Il ne restait que le rond rouge de la cigarette. Comme un défi.
   Il se coucha sur le ventre, à sa place habituelle et attendit l'arrivée des bêtes...
   Bientôt, deux colonnes se dessinèrent. Comme les autres fois. L'une descendait du nord, l'autre venait du sud. Des centaines de paires d'yeux s'allumaient sous la même résignation farouche : vaincre à tout prix. Et avec une précision aussi rigoureuse que par le passé, les deux armées se rencontrèrent au centre de l'arène fermée d'un côté par les dunes, de l'autre par la mer.
   Le cœur de Joël se mit à battre plus fort. L'arrivée silencieuse du troupeau venait à peine de le tirer de sa somnolence et voilà déjà qu'il s'animait, comme si c'était lui qui à présent dirigeait le massacre.
  La lune profilait la silhouette orgueilleuse des pins comme les piliers gigantesques d'un temple oublié où le sacrifice allait commencer. Depuis son trône, un dieu blond veillait. Au centre, sur l'autel de sable, la vierge attendait résolument la mort. Un camaïeu de bleu animait sa robe blanche de reflets surnaturels.
    La lumière joua ainsi quelques minutes. Puis, les taches sombres de la mort vinrent éteindre la féerie que la femelle avait fait un instant palpiter au cœur du paysage.
   Le sacrifice accompli, les chefs traînèrent la victime jusqu'aux premières vagues, avant de regagner leurs clans respectifs. Cette fois néanmoins, ce ne furent pas les étoiles qu'ils interrogèrent avant d'engager la bataille. Comme mues par le même mécanisme, les gueules noires, par centaines, se tournèrent pieusement vers Joël.
    Le jeune homme se leva, le poing gauche brandi vers le ciel...
    Son bras s'abattit furieusement.
    Dieu l'avait commandé. Le carnage commença. Les combattants affluaient par régiments entiers. Le creux des dunes fut bientôt totalement couvert, et sur les deux ailes, au ras des flots, les troupeaux noirs semblaient s'étirer indéfiniment. Les bêtes luttèrent jusqu'à épuisement, jusqu'à ce que la mer vînt lécher les carcasses mortes. Mais rien ne paraissait permettre de départager les deux armées. Alors, comme vaincues l'une et l'autre, les deux colonnes se reformèrent et battirent en retraite, l'une vers le nord, l'autre vers le sud, paisiblement, sans un bruit, sans un seul regard vers le dieu blond assis sur son promontoire, le dieu blond qui avait déclenché le combat. Les dunes redevinrent subitement calmes.
    C'était fini pour ce soir...

Joël resta un instant à contempler le sable bleu taché de noir, tandis que la marée emportait les premières dépouilles. Et soudain, en même temps qu'une sensation d'épuisement plus forte encore que les fois précédentes, une certitude implacable le gagna. Il ne reverrait plus ce décor lunaire, ravagé par le drame prodigieux de la nuit, il n'assisterait plus à de telles batailles.
    Il venait de comprendre que les loups ne reviendraient jamais.
    Il alluma une cigarette. Froissant le paquet vide, il tira une longue bouffée avant de reprendre son chemin solitaire.
    Il suivit longtemps la crête des dunes, mais en gardant résolument le dos tourné à la mer. De sorte qu'il partit sans même apercevoir le cadavre qui gisait au beau milieu du massacre. Le cadavre d'un jeune homme de vingt ans, en jean et en pull bleu, la chair déchirée à la hauteur du cou, mais que ni le vent, ni la mort n'étaient parvenus à décoiffer...


Récit publié à l'origine dans Harfang, n°4, été 1992, p. 29-37.